‹ François BoucherChapitre 11 sur 283 · t. VII, p · texte numérisé non relu

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le graveur, qui faisait commerce de thèses et qui l’occupa à composer des dessins pour des planches qu'il donnait ensuite à graver. On lui promettait, dit Mariette, le vivre, le couvert et 60 livres par mois : une fortune. Il avait, à un an près, l’âge et devint bientôt l'ami du fils de la maison, de ce Laurent Cars, qui devait mettre plus tard à son service sa pointe et son burin, et qui, en attendant, allait commencer, par Andromède et Persée (1723), une série de planches d’après Lemoyne, dont quelques-unes sont des chefsd'œuvre. Les rapports de Lemoyne avec la famille Cars expliquent aisément comment Boucher passa de l’un chez l’autre, soit que le peintre l’ait recom-— mandé au graveur ou le graveur au peintre.

Les thèses, sortes de pancartes et cartouches à attributs allégoriques,

dont le père Cars faisait commerce, formaient comme une imagerie popu—

laire, mais d’un genre très relevé, où s’exerçaient la fantaisie des artistes et la littérature des faiseurs de légendes. Le nom de Boucher se trouve au bas d’un certain nombre de pièces qui, par la décision du parti pris, l'entente large de la décoration, ne sauraient être l’œuvre d’un apprenti et datent vraisemblablement d’une époque assez postérieure à celle de son entrée chez Cars. C’est, en tout cas, dans cet atelier qu'il s’exerça d’abord à ce genre, où devait se jouer avec prédilection sa verve inépuisable d’ornemaniste et de décorateur. Les plus importantes thèses signées de son nom sont consacrées à l’Angleterre. C'est d’abord une grande pancarte d’un beau sentiment décoratif, où triomphe le style rocaille; on y voit, en haut, Mars flanqué d’une Renommée très agitée et entouré d'Amours, en train de donner des instructions à Vulcain, lequel préside, en bas, au travail d’une escouade de Cyclopes occupés à forger des armes. Sur la voûte de la grotte où flambent les brasiers, on lit cette inscription : Joanni Churchill, duci de Malborough; forti, felici, inviclo (gravé par Laurent Cars). Il en composa d’autres encore en l'honneur de Bayle, Locke et Sydenham (gravé par CI. Duflos); de Charles de Sackville, comte de Dorset et Middlesex (gravé par Michel Aubert); de Tillotson, archevêque de Cantorbéry (gravé par de Larmessin); de Guillaume HI (gravé par Surugue); de Sydney, comte de Godolphin (gravé par Cochin); en tout, huit planches grand in-folio publiées dans un recueil paru sous le titre de : Tombeau des princes, grands capilaines el autres hommes illustres

qui ont fleuri dans la Grande-Bretagne... chez Basan et Poignant'.

Il va sans dire qu’il n’avait pas toujours, surtout au début, à exécuter des pages aussi importantes; mais il ne boudait à aucune besogne et faisait avec une égale aisance et, on peut le croire à l'allure de son crayon, avec un égal plaisir, tout ce qui concernait son état : culs-de-lampe, frontispices, fleurons, emblèmes, armoiries, encadrements de diplômes de franc-maçon ou de souvenirs de première communion, lettres initiales, etc. Un alphabet presque complet, orné par Boucher, a été gravé par Laurent Cars. Il se faisait ainsi connaître des libraires et ne laissait jamais échapper l'occasion de travailler pour eux et d’arrondir, par tous les moyens, sa bourse facilement vidée. Déjà, en 1722, c'est-à-dire à l’âge de dix-neuf ans, il avait été chargé de composer pour une nouvelle édition in-4° de l'Histoire de France, du Père Daniel, vingt-cinq vignettes (gravées par Baquoy et Mathey), dont Mariette avait acquis les originaux, vendus après sa mort.

Il prenait part, entre temps, aux concours académiques; en 1723, il remportait le premier prix de peinture sur ce sujet invraisemblable : Evilmerodach, fils et successeur de Nabuchodonosor, délivrant Joachim des chaînes dans lesquelles son père le retenait depuis longlemps. Les amateurs même, s'il faut en croire la Galerie française qui devance peut-être un peu l'ordre des temps, commençaient à apprendre le nom du jeune lauréat; le baron de Thiers lui commandait quelques tableaux « qui ne parurent point déplacés dans cette magnifique collection. » Mais il n’attendait pas les commandes de l’amateur payant pour se mettre au travail : ilne demandait qu’à peindre pour le plaisir et à montrer ses peintures pour la gloire ; son atelier était la maison du bon Dieu : « Aucun artiste, dit le Mercure, n'a plus que lui enrichi ses amis de ses productions précieuses; » un sculpteur marbrier, nommé Dorbay, avait garni toute sa maison de grands tableaux du jeune maître, — « ce qui lui avait été très facile, ajoute Mariette, car Boucher, ne cherchant alors qu'à se faire connaître, les aurait, je crois, faits pour rien. » Un Enlévement d'Europe, de cette époque, était entré dans le cabinet de M. Wattelet: Mariette aimait à le revoir, il en trouvait «tout admirable, et le pinceau aussi ferme que gracieux. »

Une occasion se présentait chaque année de se faire connaître. Le jour

1. Ces mêmes planches, réduites de format et sans inscription, ont été publiées ensuite par Huquier.

de la grande et quelquefois de la petite Fête-Dieu, sur le parcours de la procession, à la place Dauphine et sur le Pont-Neuf, une exhibition d'objets divers et d'œuvres d’art s’improvisait en plein vent : c'était l'Exposition de la jeunesse. On appendait les tableaux sur les tentures et tapisseries que, par ordonnance de police, les habitants devaient tendre sur le parcours de la procession; en cas de pluie, le spectacle était renvoyé à l’octave, et, si le mauvais temps persistait, on attendait jusqu’à l’année suivante. En 1725, le ciel se montra clément et la fête put avoir lieu. Boucher n'y manqua pas : une mention du Mercure nous apprend qu'il accrocha à l'exposition « plusieurs petits tableaux; » mais nous devons nous contenter de ce maigre renseignement. De ces œuvres de jeunesse, si intéressantes pour— tant à connaître, nous n’avons que de lointains échos et de vagues mentions.

S'il fallait les juger d’après la série des sujets religieux, publiés en 1726 et gravés par Brion, Simon Vallée, E. Jeaurat, L. Jacob, Haussard et M. Aubert, on aurait beaucoup de peine à comprendre l'enthousiasme de Mariette. Ce sont des images de piété quelconques, bonnes pour des sacristies de banlieue, de simples objets de commerce, dessinés vaille que vaille par un garçon moins maladroit sans doute que pressé, mais sur— tout indifférent ou occupé d’autre chose. Boucher devait, cette semaine-là, avoir grand besoin d'argent. Un tableau, dont nous n'avons plus que la gravure par G. Scotin (représentant Nofre-Dame-des-Victoires, « patronne de l’église des Augustins déchaussés de Paris, fondée par Louis XIII, en action de grâce de victoires remportées sur les ennemis de la foi »), paraît être à peu près de la même époque. L'article de piété ne devait être jamais son fort.

Derrière la boutique de la rue Saint-Jacques, il y avait, chez le père Cars, un atelier de gravure où Boucher dut s'exercer de bonne heure, à côté de son ami Laurent, puisque, vers 1725, M. de Julienne, voulant préparer la publication de l'Œuvre d'Antoine Walteau gravé d'après les tableaux et dessins originaux tirés du cabinet du Roy et des plus curieux de l'Europe, pensa à s'assurer le concours du jeune artiste. Il lui confia,

d'après Baudicour', cent vingt-cinq morceaux, dont cent quatre dessins

1. Le Peinire-Graveur français continué, IT, p. 37-102. A part ces cent vingt-cinq planches et le Livre d'études d’après Bloemert, qui parut en

1735, Baudicour attribue à Boucher quarante-quatre eaux-fortes d'après ses œuvres propres.

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