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Lettre du 3 juin

2. Annales de la Société libre des Beaux-Arts, t. VI, 1841-1842.

ne « comprit rien aux chefs-d'œuvre des grands maîtres italiens, » que « Raphaël lui semblait fade, Carrache sombre, Michel-Ange bossu. » Mariette reconnaît simplement qu’il « fit le voyage d'Italie plutôt pour satisfaire sa curiosité que pour en tirer profit. Aussi n'y séjourna-t-il pas longtemps. » Il est bien permis de supposer, sans le calomnier, que, s’il fit ses dévotions au Vatican, il ne s’y attarda pas. Peut-être même imita-t-il Ricci, « qui, étant venu à Rome et s'étant mis à étudier d’après les fresques de Raphaël, demanda à retourner promptement à Venise, disant que la manière de ce grand homme était capable de corrompre la sienne. » Pensée moins arrogante et moins impie qu'on ne croirait peut-être. L'art n’a rien à gagner aux pastiches médiocres et stériles des maîtres qu'on ne recommence pas : mieux vaut une franche hérésie.

On aimerait pourtant à suivre Boucher pendant ces années de voyage, à retrouver quelques traces de ses impressions d'art. S'arrêta-t-il à Parme devant le plafond du Corrège? Poussa-t-il jusqu’à Venise? Allat-il voir Véronèse chez lui? On rêverait volontiers pour lui de ces rencontres charmantes et fécondes; mais il faut se résoudre à savoir ignorer. Il connut du moins Tiepolo; une affinité naturelle dut le pousser vers ce grand improvisateur, trop décrié, et nous trouverons, dans ses collections, une suite significative de dessins du maître vénitien. Une médiocre gravure, publiée en 1734 par Jeaurat, d'après un tableau de Boucher, sous le titre de : Paysanne des environs de Ferrare, et faisant partie d’une suite de Costumes de femmes ilaliennes, dirigée par Wleughels, ne saurait avoir la prétention de passer pour une étude d’après nature et nous permet à peine de supposer qu’il s'arrêta à Ferrare, sur la route de Venise. Il

faut noter aussi, sur le catalogue de la vente Sireuil (1781), une Vue du

temple de la Concorde et du chemin qui conduit au Vatican, tableau peint par Boucher à Rome. Quant à l’Hermaphrodite, « figure antique dessinée par Boucher » et gravée par Desplaces, on n’en peut rien conclure, sinon que le jeune maître prenait avec l’antique les plus aimables libertés. Il ajoute des fossettes au marbre et au bronze qui semble fondre sous son crayon’.

Il est deux peintres de l’école italienne, placés alors par des juges

1. Hutin publia aussi un Recueil des différents caracières des lêles tirées de la colonne Trajane, dessinées par Boucher (douze planches).

comme le président de Brosses au rang des plus plus grands maîtres, que les critiques contemporains perdent rarement l'occasion de lui comparer : l’Albane et Pietre de Cortone. Il a du premier « la facilité et les grâces; » du second, «la beauté de l'ordonnance, l’arrangement pittoresque des groupes, les grands effets de clair-obscur. » On trouve qu’ « en général les premiers tableaux qu'il a peints en revenant d'Italie... sont pleins de beautés mâles et vigoureuses.» C'était l'avis d'Antoine Bret, de l’abbé Leblanc et même de Diderot. Quels sont ces tableaux? Sans doute la Rencontre de Rachel et de Jacob, Éliezer et Rébecca, les Jésuiles martyrs au Japon, dont Laurent Cars publia de très belles estampes. Il est évident que l’auteur de ces grandes compositions, le metteur en scène de cette crucifixion des trois jésuites, le maître des cérémonies de ces entrevues bibliques, s’est arrêté devant les grandes machines d’un Pietro de Cartona, d’un Benedetto Castiglione ou d’un Giovanni Lanfranco. La même influence est sensible dans un Mariage des enfants de Dieu avec les enfants des hommes, dont nous ne connaissons aussi, malheureusement, que la gravure par Brion’. On a là un Boucher abondant, mais appliqué et même sérieux, déjà « bravo nal maneggio del pennello, » expert dans l’art de poser le décor, de grouper les comparses hommes et animaux dans un désordre pittoresque où s'annonce l’aimable fouillis des pastorales, rhétoricien convaincu, ami des contours ronflants et des spectacles mouvementés; en un mot, de tout ce que le critique de la Galerie française appelait les beautés mâles et vigoureuses des grands maîtres. Le même écrivain nous dit que sa couleur était alors « vraie, locale et harmonieuse, quoique toujours brillante ; » on voudrait avoir quelques exemples pour illustrer cette définition peu précise.

Il avait, en tout cas, honnêtement acquis le droit de s'appeler « peintre d'histoire, » et, le 24 novembre 1731, il était agréé à l'Académie. En retrou-

1. Élisabeth Cousinet, femme Lempereur, a aussi gravé, d’après Boucher, un Départ de Jacob, qui faisait partie du cabinet du comte de Vence, et Daullé une Séparation de Laban el de Jacob. On relève encore, dans les catalogues des ventes Julienne, Blondel de Gagny, Rohan, Chabot, de la Tour d’Aigues : Noë entrant dans l'Arche; Noë offrant un sacrifice à la sortie de l'Arche; Rébecca recevant les présents du serviteur d'Abraham; Samson endormi sur les genoux de Dalila; V'Ange et la famille de Tobie; le Sacrifice de Jephié; le Sacrifice de Gédéon; Moïse sauvé des eaux; Jésus bénissant saint Jean; les Pèlerins d'Emmars. Il est impossible d'établir la chronologie de ces différents tableaux.

vant ses amis, ses plaisirs et l’air de Paris, il comprit vite que le public ne se passionnerait pas pour l'Ancien Testament, même arrangé à la dernière mode, et que, si le genre solennel pouvait encore servir auprès de quelques académiciens contemporains du grand Roi, le goût du jour était ailleurs. Il ne se sentait pas né pour faire la leçon à son siècle; il devait en être l'enfant docile avant d’en devenir l'enfant gâté ; il entonna gaiement son « paulo minora canamus, » et, pour se mettre au diapason, il n'eut qu’à écouter son cœur.

« Formé par les leçons de l’immortel auteur du Plafond d’Hercule, dont il n’oublia jamais les principes, Boucher eût pu traiter également tous les genres sérieux ou frivoles, mais né sensible et voluptueux, c’est à la beauté, c’est aux grâces qu’il consacra des talents qu'elles ont toujours avoués, » dit le biographe de la Galerie française, et le Nécrologe de 1771 écrivait : (les critiques se répètent et même se copient!)

« Il possédait à un degré supérieur toutes les grandes parties de l'art de la peinture et il eût pu s’essayer et se distinguer facilement dans tous les genres; mais, né sensible, aimable et voluplueux, il se vit presque toujours entraîné vers les Grâces dont il fut généralement appelé le peintre. » — Le premier tableau signé de son nom qui nous soit parvenu nous introduit, en effet, en pleine mythologie galante, bien loin du « mariage des enfants de Dieu, » dans le monde où Vénus est adorée. L'œuvre, datée de 1732, est d’une grande importance. Après avoir été, pendant quelques années, reléguée dans une salle des petits appartements du palais de Fontainebleau, avec différents tableaux et dessus de porle de Belle, J.-B. Van Loo, Vien et Restout, elle a été réintègrée au Louvre, où elle avait figuré longtemps et où le catalogue Villot la décrit sous l'ENS

Comme la Naïssance et la Mort d'Adonis, auxquelles il a été fait allusion plus haut et qui sont de la même époque, Vénus commandant à Vulcain des armes pour Énée a été peint sous l’influence de Lemoyne. Le corps de Vulcain surtout, aux carnations briquées d’un brun chaud et doré, est bien dans la manière de l'Hercule de la galerie La Caze. Le dieu,

appuyé contre une enclume, une draperie rouge tombant autour des reins, tâte du doigt la pointe d'une épée nouvellement forgée; à ses pieds, gisent des pièces d’armure et un carquois à gaine bleue; plus bas, dans l'ouver-

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