‹ François BoucherChapitre 14 sur 283 · MUSE E · texte numérisé non relu

MUSE E

ture embrasée d’une grotte, des Cyclopes sont à leurs feux. Mollement portée sur un nuage, Vénus s'approche de Vulcain; assise sur une draperie à reflets argentés, dans une attitude charmante d'abandon et de grâce câline, une jambe repliée, l’autre pendante, l'index tendu avec un tortillement mignard vers l’arme qu'elle convoite, portant pour toute parure deux rangées de perles nacrées mêlées à l’or de ses cheveux, elle offre aux caresses de la lumière et aux regards du dieu, qui se retourne assez maussadement vers elle, la blancheur ambrée de son corps et toutes les promesses de sa beauté. Avec son sourire suppliant et son nez légèrement retroussé, elle a la coquetterie enveloppante et malicieuse d’une femme habituée à vaincre et que ce jeu amuse. Même, elle a déjà vaincu, et un

petit amour emporte triomphalement un casque d'or, dont le panache bleu, flottant près du corps nu de la déesse où un peu d’orangé se mêle à la moiteur blonde de la peau, en exalte délicieusement le rayonnement et

l’éclat. Mais Vénus n’est pas seule : trois nymphes l’accompagnent, cou— chées sur une draperie légère d’un vert cendré qui se détache sur l'or pâle d’un nuage teinté de reflets roses. L'une montre son dos douillet tement capitonné de fossettes, où le pinceau du peintre s’est joué avec une fantaisie voluptueuse; une autre serre dans ses bras deux colombes; la troisième, au second plan, entre ses deux compagnes, ne laisse voir que sa tête curieuse dans la transparence d’une ombre claire et blonde d’une délicatesse infinie. Toutes, déesse et suivantes, ont sous les bras, aux narines, au bout des ongles, à la pointe des seins, ces légères touches roses, franchement posées, qui deviendront bientôt comme la signature de Boucher. Au fond du ciel lumineux, d’un ton de saphir verdissant, le char de Vénus attend, attelé de cygnes au repos.

Nous ne savons rien de l'opinion des contemporains sur cette œuvre, pour nous si importante : elle ne put figurer aux Salons, fermés depuis 1704 et qui ne devaient rouvrir qu'en 1737; mais un tableau sur le même sujet, signalé par les experts Joullain et Basan, rédacteurs du catalogue, comme « plein d'esprit et de feu, » passait à la vente du marquis de Ménars, et, d’après la même source, aurait servi de modèle pour une tapisserie destinée à M"° de Pompadour; on peut supposer que c’est celui dont il vient d’être question.

Boucher, qui s’intéressa toujours aux affaires de Vénus, raconta plus

d’une fois l’histoire de son entrevue avec Vulcain; il ne le fit jamais d’un pinceau plus amoureux. Ce n'était pas là l’œuvre d'un simple débutant; un peintre de race se révèle dans ces corps radieux de femmes nues, pêtris dans la lumière, tels que l’école française n’en avait pas encore vus. Il a dès lors trouvé sa véritable voie; il accepte purement et simplement toutes les traditions et l'idéal de convention des ateliers à la mode; mais il se servira de cette mythologie superficielle et souvent bien fade pour peindre selon son cœur, en épicurien épris de volupté plus encore que de beauté.

Il était « né sensible, aimable et voluptueux, » répétent à l’envi tous

ses biographes; il le resta toute sa vie, menant de front avec une ardeur

égale le plaisir et le travail, capable de suffire à un labeur de « douze heures par jour, depuis l'instant de son enfance où il prit le crayon jusqu'aux derniers moments de sa vie’, » sans imposer pourtant la moindre contrainte aux fantaisies de son tempérament amoureux. « Il est vrai, observe le Nécrologe de 1771, que c'était dans l’assiduité de son travail qu’il trouvait des ressources pour satisfaire ses goûts, et que ses goûts, à leur tour satisfaits et renaissants toujours, étaient la source féconde où il allait puiser les idées riantes dont presque toutes ses productions sont remplies. » L'œuvre de tout artiste est une confidence en même temps qu’une création et un écho; ce que révèle celui de François Boucher, c’est d’abord qu’il aima son métier, le pratiqua avec l’entrain et la joyeuse allure d’un bon ouvrier à la main preste; c’est ensuite qu'avec son métier il aima le plaisir; «<amawvit amare, » à la manière d’Ovide. Son lyrisme n’a pas d'autre source ni d’autre thème : il n’est jamais que l’exaltation d’un désir ou d’une volupté; c’est au lendemain d’une soirée de débauche qu’il portait à la toile

« Les caresses de l’art, essence de baisers. »

L'histoire de ses amours ne présenterait aucun intérêt : rencontres ano— nymes et toujours banales où son cœur ni même son esprit n’eurent de part.

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