Salon de 1763, X, 172. (Éd. Tourneux
s’essayer, comme les camarades, à ces tableaux de genre que « les peintres à talents » commençaient à mettre à la mode; mais il avait sa manière à lui d’être réaliste et, malgré la précision de maint détail, en dépit des casseroles, des choux et des marmites, il ne peut se tenir d’arranger et d'animer le spectacle. Dans le groupement des accessoires, dans le remue-ménage pittoresque de cette cuisine, il se fait déjà la main au fouillis de ses pastorales. Même dans le simple dessin du plus simple ustensile, son pinceau a des caprices, des enjolivements, des escamotages involontaires et charmants; les queues de ses casseroles et les manches de ses balais sont faits pour recevoir des pompons et des rubans. La belle cuisinière est d’ailleurs fort accorte et très engagée dans une scène d’amour, dont le dénouement est facile à prévoir :
Vos œufs s’échappent, Mathurine ; Ce présage est mauvais pour vous.
Ce grivois, dans votre cuisine,
Pourrait bien vous les casser tous.
Tout compte fait, de Vénus aux cuisinières, la distance est, chez Boucher, moins grande qu'on ne pourrait penser.
La Belle Cuisinière a pour pendant la Belle Villageoise, gravée par Aveline en 1738, qui a autant de fantaisie et plus d’aimable ampleur.
Il avait déjà fait ses preuves comme peintre de « la modernité. » A la fin de 1734 avait paru, en six volumes in-4°, une magnifique édition de Molière, dont les dessins avaient été confiés « aux sieurs Oppenord, Blondel et Boucher, » la gravure à Cars et Joullain. Oppenord et Blondel n'avaient été chargés que de la partie ornementale, des culs-de-lampe et des lettres ornées; l'illustration proprement dite du texte était l’œuvre du seul Boucher. Il en agit aussi librement avec Molière qu'avec la mythologie : ses personnages sont tous à la mode de 1734; le mobilier et la décoration de ses intérieurs pourraient être signés : Meissonnier; il n’a pas plus pensé à restituer l’œuvre dans son milieu véritable qu’à donner un commentaire psychologique de son auteur, à incarner en des types appro-
1. Voir le Mercure de juin 1738. Le groupe des trois enfants a été gravé par Ravenet et édité sous le titre de l'Heureux âge. De la même époque, on connaît Cérès et le Printemps, gravés par Aveline.
fondis les créations du grand comique ; mais il a retrouvé pour la circonstance quelque chose de la légèreté, de la finesse et de la fringante élégance de Watteau. Les trente-trois dessins, gravés par son ami Laurent Cars avec une intelligente fidélité, font de cette édition de Molière un des beaux livres à vignettes du siècle qui eut, plus qu'aucun autre, le génie de la vignette.
Après l’avoir annoncé, le Mercure ajoutait : « Nous venons d'apprendre qu'on nous donnera avant la fin de l’année une nouvelle édition in-12 des œuvres de Racine. Cette édition sera suivie d’une autre in-4, avec de nouvelles estampes à la tête de chaque tragédie, dont la composition sera du sieur Boucher. Il est à souhaiter que les libraires de Paris fassent le même honneur au grand Corneille. » Un Racine et un Corneille parurent en effet, plusieurs années après seulement et sans la collaboration de Boucher ; mais si son nom n’y figure pas, son influence toutefois n’y est pas contestable; Gravelot, avant de se mettre au travail, dut beaucoup feuilleter le Molière.
Boucher travaillait alors assidûment pour les libraires; ses productions se succèdent avec une rapidité que son extraordinaire facilité suffit à peine à expliquer. En juin 1735, le Mercure annonce le « Livre d’études, d'après les dessins originaux de Bloemaert, gravés par François Boucher, peintre de l’Académie Royale... »; en avril 1736, le premier « Livre de fontaines, d'une très élégante composition, inventées par F. Boucher », gravées par Aveline, bientôt suivi du Second livre, du Livre de vases, Suite de douze pièces y compris le titre. Comme il avait fait connaissance chez Huquier, leur éditeur commun, et s'était lié d'amitié avec Juste-Aurèle Meissonnier qui, en mai 1736, servait de parrain à son fils, il est permis de penser que l'inventeur du style rocaille ne fut pas sans exercer quelque influence sur Boucher ornemaniste.
Huquier publiait en même temps une estampe en hauteur, intitulée «Pastorale, et un Berger el une Bergère en conversation, orné d'animaux et d’un très beau paysage, » premiers essais dans un genre dont il fut l'inventeur, et dont ses quatre Livres de sujels el pastorales donnèrent bientôt la formule et montrèrent des modèles, repris jusqu’à la satièté dans la suite de son œuvre.
Quelques mois auparavant, avaient paru chez Odieuvre, « au coin du
carrefour de l’École, vis-ä-vis la Semaritaine, » deux estampes « d’un
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grand débit »; l'Amour moissonneur et l'Amour oïseleur, gravés par Lépicié; d'après les tableaux du cabinet de M. Derbois'. C'était le commencement de cette innombrable série d’amours joufflus et potelés qu'il devait
répandre à travers son œuvre avec l'abondance et l'ampleur d’un « bâtard de Rubens.» Avant de les mêler au cortège de ses Vénus, de les faire cabrioler dans la lumière, piquer des têtes dans les nuages, se rouler au-dessus des vagues ou se blottir dans les plis d’un rideau pour épier sournoisement un rendez-vous d'amour; avant de les transformer tour à tour en Éléments, en Saisons, en Génies des Arts, il publie chez Huquier
six Livres de groupes d'enfants (gravés par Aveline, La Rue et Huquier fils). Ce sont les génies familiers du maître, les enfants préférés de sa verve. Leurs formes rebondies et comme gonflées de sève, leurs petits membres si joliment troussés, la vivacité de leurs mouvements, la grâce espiègle de leurs attitudes, il sait tout dire en quelques traits d’une ampleur superbe, d’une touche grasse et succulente qui fait entrer dans l'œil comme une plénitude savoureuse. L'A/bertina, de Vienne, possède, dans ce genre, quelques dessins et sanguines admirables, où l’on surprend dans son éclosion puissante et joyeuse l'improvisation créatrice d'un maitre. Tout lui était bon d’ailleurs; il faisait, pour le Bréviaire de Paris, de 1736, quatre vignettes bientôt célèbres, représentant les trois Vertus cardinales et la Religion au-dessus d’une vue de Paris, « malignement caractérisées par les points de vue qui les accompagnent; » la Foi el les Invalides, l'Espérance et le Louvre, la Charité et le Pont-Neuf, la Religion et Notre-Dame”; quelques mois après paraissaient les Cris de Paris, « études prises dans le bas peuple, » croquis lestement enlevés de quelques métiers ambulants’. Il y mit consciencieusement tout le réalisme dont il était capable, et c’est plaisir de voir comme, en dépit de sa bonne volonté, tous ces types recueillis « dans le bas peuple» prennent sous son crayon des airs de déguisement élégant et de fête. Il n’a rien vu de leur condition
1. En 1741, Fessard grava l'Amour vendangeur et l'Amour nageur. 2. Gravées par Petit.
3. Gravés par Ravenet et Le Bas. Le Gagne-Petit! Charbon, charbon! Balais, balais!
Au vinaigre! Des radis! Des raves! À la Crème! À ramoner du haut en bas! Des noisettes au litron! À raccommoder les vieux souffieits! Le laitier! Des lalmouses toutes chaudes!
misérable et semble n'avoir retenu que la mélopée de leurs appels rythmés, montée jusqu’à sa fenêtre dans l’air léger d’un beau matin. Son dessin ne sut jamais serrer la réalité; il réserva toujours dans son allure sautillante et son contour flottant la place de la fantaisie.
Mais ce n'étaient là que des travaux accessoires; il ne négligeait pas son chevalet. L'Académie de peinture et sculpture, « ayant voulu juger avec connaissance de cause de la capacité des habiles gens qui la composent à l'occasion d’une sélection d'officiers, avait résolu que le samedi 2 de juillet (1735), chacun des prétendants ferait apporter quelque morceau de sa façon fait ou fini dans la présente année‘. » Boucher n'avait pas manqué de se mettre sur les rangs avec Vanloo père, Colin de Vermont, Carle Vanloo, Parrocel, Natoire, Jeaurat, Tocqué, Chardin. Il avait envoyé quatre « petits morceaux représentant les Quatre Saisons, par de petits faunes et des enfants qu’on trouva très beaux tant pour la vive couleur, le relief et le pinceau que pour l’aimable invention, » et, « dans l'assemblée tenue après l'examen de tous ces ouvrages, » il avait été élu, avec Carle Vanloo et Natoire, adjoint à professeur.
C'était une nouvelle consécration officielle et comme une désignation pour les travaux plus importants qui allaient lui être bientôt demandés. On n'avait même pas attendu ce moment pour l’employer à la cour : quand, en 1734, on voulut remplacer par un décor plus gai les peintures de la chambre de la reine, devenues noires et « qui rendaient l'appartement sombre et triste, » c'est à lui qu’on s'était adressé en même temps qu’à Natoire et à De Troy; et il peignit les quatre jolies grisailles, les camaïeux du plafond, la Charilé, l'Abondance, la Fidélité, la Prudence, qu'on voit encore en place. En 1735, il recevait 1.000 livres pour ce travail.
Cette décoration n’a été conservée que partiellement. Une seule des trois grandes glaces qui s'y trouvaient, les volets, les portes, l'encadrement des dessus de porte sont de 1735 comme les peintures. Mais les sculptures du plafond ont été refaites en 1770 pour la dauphine Marie-Antoinette.
Avec sa tendance à ne prendre de chaque chose que la fleur, sa
promptitude à voir d'ensemble et son aimable fougue de pinceau qui