Mercure de France, 1735, p
évoque les formes et les saisit au vol, Boucher était le décorateur predestiné d’une cour qui, trouvant le goût d'Oppenord déjà trop sévère pour elle, venait d'adopter Meissonnier.
Les Cris de Paris étaient à peine mis en vente qu’on annonçait une série d’estampes, d’après un petit nombre de sujets de l’histoire de Don Quichotte, « composés par MM. Parrocel, Boucher, Trémolières et autres habiles peintres, pour faire suite à ceux qui ont été gravés d’après les tableaux de M. Coypel. » (Avril 1737.) Boucher ouvrait la marche avec un Sancho poursuivi par les marmitons du duc, composition héroïcomique, d’une verve bouffonne, qu’Aveline grava. Les Gobelins s'étaient emparés, dès 1723, de ce sujet rapidement devenu populaire et qui prit une si grande place dans leur fabrication au xvin° siècle.
Boucher lui-même joue désormais un rôle important dans l'histoire de nos manufactures, pour qui il devait tant travailler et dont l'influence sur son talent devint à la fin si fâcheuse.
Oudry avait été appelé par lettres patentes du 23 mars 1734, après la mise à la retraite, pour malversation, d'Antoine Méron, à diriger conjointement avec le sieur Nicolas Bernier, ancien échevin de Paris, l’entreprise de Beauvais pour un bail de vingt ans. Il s’occupait activement de former de bons copistes et de leur fournir des modèles, et, après en avoir composé lui-même un grand nombre, «il avait appelé à son secours M. Boucher qui, par les sujets intéressants qu'il fournit, accrut considérablement la répu-
tation et le produit de cette manufacture'.» Parmi ces «sujets intéressants, »
1. Mémoires inédits sur la vie el les ouvrages des membres de l’Académie Royale de peinture el sculpture, publiés par Dussieux, Soulié, Mantz, de Montaiglon. Paris, 1854, in-8?, 2 vol. Notice sur J.-B. Oudry. par l'abbé Gougenet. Le biographe de /a Galerie Française écrivait : « Boucher s’est aussi exercé dans le genre du paysage, surtout depuis qu’il fut attaché à la manufacture de Beauvais. Les peintures exécutées d’après ses tableaux sont très estimées des connaisseurs : les ciels en sont bien rendus, d’une couleur gaie et lumineuse, les arbres sont touchés avec une grande légèreté, les airs de tête sont spirituels, les attitudes gracieuses et varices avec goût. Il faut cependant en convenir, la nature y paraît toujours embellie des couleurs de l'imagination. Ce n’est pas dans les Églogues de Théocrite et de Virgile qu'il emprunte ses sujets ; c'est plutôt dans les romans de d’Urfé, et les personnages ressemblent bien plus aux bergers de l’Arcadie ou des bords du Lignon qu'aux pâtres rustiques que nous voyons dans nos campagnes. Il n’a cependant pas toujours traité le paysage dans ce genre plus ingénieux que vrai. Le Benedetto l’a ramené quelquefois à l’imitation exacte de la nature... » Il faut un critique du xviu* siècle pour faire de Benedetto Castiglione un maitre de réalisme et de vérité!
on peut citer les suites de Bacchus el Ariane, aujourd'hui au palais royal de Turin, Ariane abandonnée, la Fête de Bacchus, Mars et Vénus, Psyché el l'Amour, la Toilette de Psyché, l’Offrande à l'Amour, Vertumne et Pomone, Amphitrile, les Comédies de Molière, la Noble Pastorale, la Cueilletle des cerises, Plantation du mai, etc., et plusieurs meubles et écrans. L’une de ses plus célèbres tentures est la Balançoire, motif cher au xvin® siècle, souvent repris de Watteau à Fragonard par ses artistes préférés, qui en ont célébré à l'envi tous les hasards heureux. À la voir passer et repasser dans les bosquets, au-dessus des groupes enlacés, ne dirait-on pas un symbole, l’image attirante et décevante du caprice et de la volupté? Si, de la Balançoire de Boucher, avec son air de vignette galante dans un encadrement fantastique de palmiers reliés en haut par une draperie frangée, on rapproche les nobles suites du xvi* siècle, surtout les belles pages de
l'Histoire du roi, on peut mesurer d'un seul coup d'œil la révolution qui
s'était faite dans les mœurs et dans le goût.
Louis XIV faisait représenter ses campagnes; pour son successeur c'était assez de ses chasses. Oudry qui donna aux Gobelins, avec un si grand succès, la belle série des Chasses de Louis XV, avait fait aussi, pour Beauvais, la Chasse au renard et au sanglier; Nanloo eut la Chasse à l’autruche et Boucher la Chasse au tigre (gravée par Flipart), qu'il imagina avec infiniment de brio et où il peignit tout un parti de Turcs dignes de figurer dans le cortège de Mehemet-Effendi et que Parrocel dut approuver. Après la Chasse au tigre, il fit une Chasse au crocodile, non moins fantaisiste, destinée aux petits appartements que le roi avait fait construire dans les combles du palais « pour s’y délasser quelquefois après ses retours de chasse » et où il avait fait mettre, avec des « Ouvertures d'huîtres » et des « Déjeüners de seigneurs» ou des «Convives dans la joie » de de Troy et Lancret, six chasses de Boucher, Vanloo, Parrocel. La Chasse au crocodile se trouvait, en février 1775, à la surintendance des bâtiments, à Versailles, où un graveur espagnol, Molès, demandait et obtenait l’autorisation de la graver. (Arch. nat., O’, 19009.) Boucher paraît avoir eu quelque peine à toucher le prix de ce travail, car, le 25 mars 1730, il adressait au directeur général une requête réclamant «le payement du tableau qu'il fit pour les petits appartements de Sa Majesté, représentant la Chasse au crocodile. » (Arch. nat., O', 1185.)
La Fontaine d'Amour et la Bonne Aventure, « avec un riche fond de paysage, » gravées par Aveline en mars 1738, ne paraissent pas avoir été portées à Bauvais, mais servirent plus tard de modèles aux Gobelins. Huquier publiait en même temps des Jeux d'enfants, parmi lesquels a Balançoire, que nous reproduisons.
La vogue était décidément venue pour Boucher; la cour l'avait adopté comme les amateurs. Dans une note anonyme conservée dans les cartons de la direction générale des bâtiments (O', 1924) et rédigée entre le 30 septembre 1736 et le 4 juin 1737, puisque Lemoyne y figure comme vivant encore et avec la qualité de premier peintre, « une personne absolument désintéressée, invitée à dresser une liste des meilleurs peintres de l'Académie où tous ne sont pas excellents, » citait, comme un des premiers, le sieur François Boucher. Le 7 juillet 1737, dans la séance où il fut nommé professeur titulaire, avec Carle Van Loo et Natoire, il envoyait, à l’exposition intime qui précéda l'élection, « trois tableaux de fantaisie, de figures, paysages et d’animaux, fails pour le Roy. » Au Salon, qui ouvrit le 18 août suivant, on remarquait encore « de M. Boucher, digne élève de feu M. Lemoyne, » quatre tableaux chantournés, représentant divers sujets champêtres, « et deux ovales : les Quatre Saisons, pour le Roy. »
Ce Salon de 1737, qui était un événement et une nouveauté pour les contemporains de Boucher, permettait aux anciens de mesurer le chemin parcouru depuis le commencement du siècle. Rigaud, par exemple, pouvait parler encore aux jeunes académiciens de ce dernier Salon de 1704 où paraissaient, « au fond de la salle, sous un riche dais de velours vert au-dessus d’une estrade couverte d’un tapis, le portrait du roi, en pied, ayant à sa droite le portrait de Mgr le Dauphin; à sa gauche, celui de Mgr le duc de Bretagne, de la main de M. Rigaud, » et, sur les parois, la Descente de croix, de Jouvenet; Solon soutenant la justice des lois; Ptlolémée-Philadelphe; l'Empereur Trajan, etc., de Coypel le père. Trente-trois ans s'étaient écoulés depuis lors et en traversant de son pas alourdi ce grand Salon du Louvre, rempli naguère de son nom et de ses œuvres, le vieux maître devait se trouver comme perdu dans un monde nouveau. Une autre génération était venue à la vie et occupait la scène; sous l'influence de ses idées et de ses mœurs, le goût et le décor s'étaient renouvelés. Elle ne demandait plus à l’art d'exprimer
dans le rythme ample et sévère de ses formes un idéal de grandeur solennelle et de discipline absolue; la majesté avait fait place à l'agrément ; l’imposante galerie d’apparat s'était subdivisée en boudoirs. Aux colonnes droites de marbre vert ou rouge, aux colorations chaudes des voussures, aux ornements amples et abondants des plafonds, on avait substitué les sculptures légères des lambris, les fonds blancs des panneaux chantournés, les panaches, jetés en courbes dégagées : il fallait à un pareil cadre des colorations appropriées et la palette du décorateur avait changé en même temps que le sentiment des formes. Le programme consistait désormais à orner un salon pour la causerie et un boudoir pour le plaisir d’un monde fatigué de la contrainte d’une trop longue représentation officielle, et dont la grande affaire était de s'amuser, l’amusement par excellence de faire l'amour, c’est-à-dire de conduire gaiement au dénouement prévu une aventure galante, où, sous un vernis de politesse, on s’abandonnait aux réalités comme aux fantaisies de l'instinct. Après Louis XIV, Louis XV: après Maintenon, Pompadour; après Le Brun, Boucher.
On peut dire que c’est de ce Salon de 1737 que datent les débuts de la critique d’art. Pour la première fois, le Mercure de France publiait, non pas encore une critique, mais des annotations du catalogue. En 1738, les Descriptions raisonnées commencent de paraître. Aux expositions suivantes, les Leltres sur le Salon, les Observations sur les tableaux exposés, les Sentiments sur les tableaux, pamphlets en prose ou en vers, iront se multipliant. La liberté et la vivacité des critiques furent poussées si loin que les académiciens s’émurent. Ils dénoncèrent au bras séculier l'audace et l’incompétence des pamphlétaires et demandèrent protection au lieutenant de police lui-même...
L'opinion publique, par ses critiques et ses engouements, apparaissait ainsi comme la régulatrice de l’art. Quoique le directeur des Bâtiments restât l’ordonnateur des Salons et leur « protecteur», que l’Académie s’en réservât jalousement le monopole et poursuivit implacablement toutes les tentatives qui furent faites par « l’Académie de Saint-Luc » et autres associations, en concurrence ou à côté de ses expositions, cette rencontre périodique des artistes et du public, le retentissement des discussions qui s'élevèrent autour des œuvres remarquées, déplacèrent rapidement le centre de l'autorité et agirent sur l’art lui-même... Boucher pour sa part
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