‹ François BoucherChapitre 36 sur 283 · Mercure, décembre · texte numérisé non relu

Mercure, décembre

morceaux : la Réunion des génies des arts (1751), du musée d'Angers, où malgré l'abondance et le fourmillement des formes, la main reste maîtresse d'elle-même et conduit la composition dans un harmonieux équilibre; l’Apollon avec une bergère, du musée de Tours (1750), provenant du château de Chanteloup, et où l’on a voulu assez arbitrairement reconnaître des portraits déguisés de M. de Stainville et de sa jeune femme; enfin, un tableau appartenant à M. Belle (de Tours), exposé d’abord sous le titre de l'Évanouissement d'Amphitrile', et où M. Mantz a reconnu Lalone dans l’île de Délos, — « un des plus beaux de Boucher » qu'il ait vus. « Entre les débuts de Boucher, où le souvenir de Lemoyne est trop présent, et le soir qui sera fiévreux et maladif, c’est le moment du midi clair'et relativement tranquille.» — Nous avons suivi, depuis la Vénus de Fontainebleau jusqu'à cette page lumineuse, cette veine claire, fine, exquise, où les ors très doux, les satins argentés, les tons de perle, les blonds ambrés près des bleus pâles, jouent au bout du pinceau de Boucher et sur les corps nus de ces déesses; c’est celle à laquelle appartiennent encore la Vénus caressant l'Amour et la Vénus désarmant l'Amour, de la collection Alfred de Rothschild, de Londres; elle ne devait plus durer longtemps.

1. Voir un article de M. A. Darcel. (Guzelle des Beaux-Aris, 1873, 2° période, C'NIIE230:)

NIOMPES

Il nous à paru intéressant de reproduire ici les articles de critique publiés à l’époque par Diderot sur les œuvres de Boucher, qui figurèrent dans divers Salons, de 1761 à 1760.

Quelles couleurs! Quelle variété! quelle richesse d'objets et d'idées! Cet homme a tout, psjorales et excepté la vérité. Il n’y a aucune partie de ses compositions qui, séparée des autres, ne vous Paysages de plaise; l’ensemble même vous séduit. On se demande : mais où a-t-on vu des bergers vêtus avec Boucher. cette élégance et ce luxe? Quel sujet a jamais rassemblé dans un même endroit, en pleine campagne, sous les arches d’un pont, loin de toute habitation, des femmes, des hommes, des enfants, des bœufs, des vaches, des moutons, des chiens, des bottes de paille, de l’eau, du feu, une lanterne, des réchauds, des cruches, des chaudrons? Que fait là cette femme charmante, si bien vêtue, si propre, si voluptueuse? Et ces enfants qui jouent et qui dorment, sont-ce les siens? Et cet homme qui porte du feu qu’il va renverser sur sa tête, est-ce son époux? Que veut-il faire de ces charbons allumés? Où les a-til pris? Quel tapage d'objets disparates! On en sent toute l’absurdité; avec tout cela, on ne saurait quitter le tableau. Il vous attache. On y revient. C'est un vice si agréable, c’est une extravagance si inimitable et si rare! Il y a tant d'imagination, d'effet, de magie et de facilité!

Quand on a longtemps regardé un paysage tel que celui que nous venons d’ébaucher, on croit avoir tout vu. On se trompe; on y retrouve une infinité de choses d’un prix!…

Personne n'entend comme Boucher l’art de la lumière et des ombres. Il est fait pour tourner la tête à deux sortes de personnes, les gens du monde et les artistes. Son élégance, sa mignardise, sa galanterie romanesque, sa coquetterie, son goût, sa facilité, sa variété, son éclat, ses carnations fardées, sa débauche, doivent captiver les petits maîtres, les petites femmes, les jeunes gens, les gens du monde, la foule de ceux qui sont étrangers au vrai goût, à la vérité, aux idées justes, à la sévérité de l’art. Comment résisteraient-ils au saillant, aux pompons, aux nudités, au libertinage, à l’épigramme de Boucher? Les artistes qui voient jusqu'à quel point cet homme a surmonté les difficultés de la peinture, et pour qui c’est tout que ce mérite qui n'est guère bien connu que d’eux, fléchissent le genou devant lui; c’est leur dieu. Les gens d'un grand goût, d’un goût sévère et antique, n’en font nul cas. Au reste, ce peintre est à peu près en peinture ce que l’Arioste est en poésie. Celui qui est enchanté de l'un est inconséquent s’il n’est pas fou de l'autre. Ils ont, ce me semble, la même imagination, le même goût, le même style, le même coloris. Boucher a un faire qui lui appartient telle-

ment, que dans quelque morceau de peinture qu'on lui donnât une figure à exécuter, on la reconnaïîtrait sur le champ. ;

Ce maître a toujours le même feu, la même facilité, la même fécondité, la même magie et les mêmes défauts qui gâtent un talent rare. de

Son enfant Jésus est mollement peint: il dort bien. Sa Vierge, mal drapée, est sans Jésus. caractère. La gloire en est très aérienne. L'ange qui vole est tout à fait vaporeux. Il était

Le Sommeil l'Enfant-

La Bergerie.

impossible de toucher plus grandement et de donner une plus belle tête au Joseph qu sommeille derrière la Vierge qui adore son fils... Mais la couleur? Pour la couleur, ordonnez à votre chimiste de vous faire une détonation ou plutôt déflagration de cuivre par le nitre et vous la verrez telle qu'elle est dans le tableau de Boucher. C'est celle d’un bel émail de Limoges. Si vous dites au peintre: « Mais, monsieur Boucher, où avez-vous pris ces tons de couleur? » Il vous répondra : « Dans ma tête. — Mais ils sont faux. — Cela se peut, et je ne me suis pas soucié d'être vrai. Je peins un événement fabuleux avec un pinceau romanesque. Que savez-vous? La lumière du Thabor et celle du paradis sont peut-être comme cela. Avez-vous jamais été visité la nuit par des anges? — Non. — Ni moi non plus; et voilà pourquoi je m'essaye comme il me plaît dans une chose qui n’a point de modèle en nature. — Monsieur Boucher, vous n'êtes pas bon philosophe, si vous ignorez qu'en quelque lieu du monde où vous alliez et qu'on vous parle de Dieu, ce soit autre chose que l'homme. »

Imaginez, sur le fond, un vase posé sur son piédestal et couronné d’un faisceau de branches renversées; au-dessous, un berger endormi sur les genoux de sa bergère; répandez autour une houlette, un petit chapeau rempli de roses, un chien, des moutons, un bout de paysage et je ne sais combien d’autres objets entassés les uns sur les autres; peignez le tout de la couleur la plus brillante, et vous aurez la Bergerie de Boucher.

Quel abus de talent! Combien de temps perdu! Avec la moitié moins de frais, on eût obtenu la moitié plus d'effet. Entre tant de détails, tous également soignés, l'œil ne sait où s'arrêter; point d'air, point de repos. Cependant la bergère a bien la physionomie de son état; et ce bout de paysage qui serre le vase est d’une délicatesse, d'une fraîcheur et d'un charme surprenants. Mais que signifient ce vase et son piédestal? Que signifient ces lourdes branches dont il est surmonté? Quand on écrit, faut-il tout écrire? Quant on peint, faut-il tout peindre? De grâce, laissez quelque chose à suppléer par mon imagination. Mais dites cela à un homme corrompu par la louange et entèté de son talent, et il hochera dédaigneusement de la tête; il vous laissera dire et nous le quitterons : Jussum se suaque solum

. amare. C'est dommage pourtant.

Cet homme, lorsqu'il était nouvellement revenu d'Italie, faisait de très belles choses; il avait une couleur forte et vraie; sa composition était sage, quoique pleine de chaleur; son faire large et grand. Je connais quelques-uns de ses premiers morceaux qu'il appelle aujourd’hui des croûtes et qu'il rachèterait volontiers pour les bràler.

Il a de vieux portefeuilles pleins de morceaux admirables qu'il dédaigne. Il en a de nouveaux, farcis de moutons et de bergers à la Fontenelle, sur lesquels il s’extasie.

Cet homme est la ruine de tous les jeunes élèves en peinture. A peine savent-ils manier le pinceau et tenir la palette, qu'ils se tourmentent à enchainer des guirlandes d'enfants, à peindre des culs joufflus et vermeils, et à se jeter dans toutes sortes d’extravagances qui ne sont rachetées ni par la chaleur, ni par l'originalité, ni par la gentillesse, ni par la magie de leur modèle : ils n’en ont que les défauts.

Je ne sais que dire de cet homme-ci. La dégradation du goût, de la couleur, de la composition, des caractères, de l'expression, du dessin, a suivi pas à pas la dépravation des mœurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur la toile? Ce qu'il a dans l'imagination; et que peut avoir dans l'imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus

LONDRES

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