‹ François BoucherChapitre 37 sur 283 · MARCHANDE DE · texte numérisé non relu

MARCHANDE DE

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bas étage? La grâce de ses bergères est la grâce de la Favart dans Rose et Colas; celle de ses déesses est empruntée de la Deschamps. Je vous défie de trouver dans toute une campagne un seul brin d'herbe de ses paysages. Et puis une confusion d'objets entassés les uns sur les autres, si déplacés, si disparates, que c’est moins le tableau d’un homme sensé que le rêve d’un fou. C’est de lui qu’il a été écrit :

Velut ægri somnia, vanæ Fingentur species : ut nec pes, nec caput . .. Horat. de Arte poet., v, 7.

J'ose dire que cet homme ne sait vraiment ce que c’est que la grâce; j'ose dire qu'il n’a jamais connu la vérité; j'ose dire que les idées de délicatesse, d’honnèteté, d’innocence, de simplicité, lui sont devenues presque étrangères; j'ose dire qu’il n’a pas vu un instant la nature, du moins celle qui est faite pour intéresser mon âme, la vôtre, celle d’un enfant bien né, celle d'une femme qui sent; j'ose dire qu’il est sans goût. Entre une infinité de preuves que j'en donnerais, une seule suffira : c’est que dans la multitude de figures d'hommes et de femmes qu’il a peintes, je défie qu’on en trouve quatre de caractère propre au bas-relief, encore moins à la statue. Il y a trop de mines, de petites mines, de manière, d’afféterie pour un art sévère. Il a beau me les montrer nues, je leur vois toujours le rouge, les mouches, les pompons et toutes les fanfioles de la toilette. Croyez-vous qu'il ait jamais eu dans sa tête quelque chose de cette image honnête et charmante de Pétrarque?

E’1 riso, ei canto, el parlar dolce umano.

Ces analogies fines et déliées qui appellent sur la toile les objets les uns à côté des autres et qui les lient par des fils secrets et imperceptibles, sur mon Dieu, il ne sait ce que c’est. Toutes ses compositions font aux yeux un tapage insupportable. C'est le plus mortel ennemi du silence que je connaisse; il en est aux plus jolies marionnettes du monde; il tombera à l’enluminure. Eh bien! mon ami, c’est au moment où Boucher cesse d’être un artiste qu'il est nommé premier peintre du roi. N’allez pas croire qu'il soit en son genre ce que Crébillon fils est dans le sien. Ce sont bien à peu près les mêmes mœurs; mais le littérateur a tout un autre talent que le peintre. Le seul avantage de celuici sur l’autre, c'est une fécondité qui ne s’épuise point, une facilité incroyable, surtout dans les accessoires de ses pastorales. Quand il fait des enfants, il les groupe bien; mais qu’ils restent à folâtrer dans les nuages. Dans toute cette innombrable famille, vous n’en trouverez pas un à employer aux actions réelles de la vie, à étudier sa leçon, à lire, à écrire, à tiller du chanvre. Ce sont des natures romanesques, idéales; de petits bâtards de Bacchus et de Silène. Ces enfants-là, la sculpture s'en accommoderait assez sur le tour d’un vase antique. Ils sont gras, joufflus, potelés. Si l'artiste sait pétrir le marbre, on le verra. En un mot, prenez tous les tableaux de cet homme; et à peine y en aura-til un à qui vous ne puissiez dire comme Fontenelle à la Sonate : « Sonate, que me veux-tu? » « Tableau, que me veux-tu? » N'a-t-il pas été un temps où il était pris de la fureur de faire des vierges? Eh bien! qu'était-ce que ses vierges? De gentilles petites caillettes. Et ses anges? De petits satyres libertins. Et puis, il est, dans ses paysages, d’un gris de couleur et d’une uniformité de ton qui vous ferait prendre sa toile, à deux pieds de distance, pour un morceau de gazon ou d’une couche de persil coupé en carré. Ce n'est pas un sot pourtant. C’est un faux bon peintre, comme on est un faux bel esprit. [1 n'a pas la pensée de l’art, il n'en a que les concetti.

Jupiter transformé en Diane pour

surprendre

Calisto.

Angélique et Médor.

On voit au centre le Jupiter métamorphosé; il est de profil : il se penche sur les genoux de Calisto : d'une main, il cherche à écarter doucement son linge; cette main, c’est la droite. [1 lui passe la main gauche sous le menton. Voilà deux mains bien occupées. Calisto est peinte de face; elle éloigne faiblement la main qui s'occupe à la dévoiler. Au-dessous de cette figure, le peintre a répandu de la draperie, un carquois; des arbres occupent le fond; on voit à gauche un groupe d'enfants qui jouent dans les airs; au-dessus de ce groupe, l'aigle de Jupiter.

Mais est-ce que les personnages de la mythologie ont d’autres pieds et d’autres mains que nous? Ah! La Grente! que voulez-vous que je pense de cela, lorsque je vous vois tout à côté, et que je suis frappé de votre couleur ferme, de la beauté de vos chairs et des vérités de nature qui percent tous les points de votre composition? Des pieds, des mains, des bras, des épaules, une gorge, un cou, s’il vous en faut, comme vous en avez baisé quelquefois. La Grenée vous en fournira. Pour Boucher, non. Passé cinquante ans, mon ami, il ny a presque pas un peintre qui appelle le modèle, ils ne font que de pratique; et Boucher en est là : ce sont ces anciennes figures tournées et retournées. Est-ce qu’il ne nous a pas montré cent fois cette Calisto, et ce Jupiter, et cette peau de tigre dont il est couvert?

Les deux figures principales sont placées à droite de celui qui regarde. Angélique est couchée nonchalamment à terre, et vue par le dos, à l'exception d'une petite portion du visage qu'on attrape, et qui lui donne l’air de la mauvaise humeur. Du même côté, mais sur un plan plus enfoncé, Médor, debout, vu de face, le corps penché, porte sa main vers le tronc d'un arbre, sur lequel il écrit apparemment les deux vers de Quinault, ces deux vers que Lulli a si bien mis en musique, et qui donnent lieu à toute la bonté d'âme de Roland de se

montrer, et de me faire pleurer quand les autres rient :

Angélique engage son cœur; Médor en est vainqueur.

Des amours sont occupés à entourer l'arbre de guirlandes. Médor est à moitié couvert d'une peau de tigre, et sa main gauche tient un dard de chasseur. Au-dessous d’Angélique, imaginez de la draperie, un coussin; un coussin, mon ami, qui va là comme le tapis du Nicaise de La Fontaine; un carquois et des fleurs. A terre, un gros amour étendu sur le dos, et deux autres qui jouent dans les airs, aux environs de l'arbre, confidents du bonheur de Médor; et puis à gauche, un paysage et des arbres.

Il a plu au peintre d'appeler cela Angélique et Médor; mais ce sera tout ce qui me plaira. Je défie qu'on me montre quoi que ce soit qui caractérise la scène et qui désigne les personnages. Eh! mordieu, il n’y avait qu’à se laisser mener par le poète. Comme le lieu de son aventure est plus beau, plus grand, plus pittoresque et mieux choisi! C'est un antre rustique, c'est un lieu retiré, c'est le séjour de l'ombre et du silence: c'est là que, loin de tout importun, on peut rendre un amant heureux, et non pas en plein jour, en pleine campagne, sur un coussin. C’est sur la mousse du roc que Médor grave son nom et celui d'Angélique. Tenez, monsieur Boucher, cela n’a pas le sens commun; petite composition de boudoir; et puis, ni pieds, ni mains, ni vérité, ni couleur, et toujours du persil sur les arbres. Voyez, ou plutôt ne voyez pas le Médor, ses jambes surtout; elles sont d’un petit garçon qui n'a ni goût ni étude. L’Angélique est une petite tripière : Ô le vilain mot!

. D'accord; mais il peint : dessin rond, mou et chairs flasques. Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tétons et des fesses. Je suis bien aise d’en voir; mais je ne puis souffrir qu'on me les montre.

Eh bien! mon ami, y avez-vous jamais rien compris? Au centre de la toile, une bergère, Catinon en petit chapeau, qui conduit un âne; on ne voit que la tête et le dos de l'animal. Sur ce dos d'âne, des hardes, du bagage, un chaudron. La femme tient, de la main gauche, le licou de sa bête; de l’autre elle porte un panier de fleurs. Ses yeux sont attachés sur un berger assis à droite. Ce grand dénicheur de merles est à terre; il a sur ses genoux une cage; sur la cage, il y a de petits oiseaux. Derrière ce berger, plus sur le fond, un petit paysan debout, qui jette de l’herbe aux petits oiseaux. Au-dessus du berger, son chien; au-dessus du petit paysan, plus encore sur le fond, une fabrique de pierre, de plâtre et de solives, une espèce de bergerie, plantée là on ne sait comment. Autour de l’âne, des moutons; vers la gauche, derrière la bergère, une barricade rustique, un ruisseau, des arbres, du paysage. Derrière la bergerie, des arbres encore et du paysage. Au bas, sur le devant, tout à fait à gauche, encore üne chèvre et des moutons, et tout cela pêle-mêle à plaisir; c'est la meilleure leçon à donner à un jeune élève sur l'art de détruire tout effet à force d'objets et de travail. Je ne vous dis rien ni de la couleur, ni des caractères, ni des autres détails; c’est comme ci-devant. Mon ami, est-ce qu’il n’y a point de police à cette Académie? Est-ce qu'au défaut d’un commissaire aux tableaux, qui empèchàt cela d'entrer, il ne serait pas permis de le pousser à coups de pied le long du Salon, sur l'escalier, dans la cour, jusqu'à ce que le berger, la bergère, la bergerie, l'âne, les oiseaux, la cage, les arbres, l'enfant, toute la pastorale fût dans la rue? Hélas!

non : il faut que cela reste en place; mais le bon goût indigné n’en fait pas moins la brutale, mais juste exécution.

Eh! vous croyez, mon ami, que mon goût brutal sera plus indulgent pour celui-ci? Point du tout. Je l’entends qui crie au dedans de moi : « Hors du Salon, hors du Salon! » J'ai beau lui rappeler la leçon de Chardin : « De la douceur, de la douceur; » il se dépite et n’en crie que plus haut : « Hors du Salon! »

C'est l’image d’un délire. A droite, sur le devant, toujours la bergère Catinon ou Favart, couchée et endormie, avec une bonne fluxion sur l’œil gauche. Pourquoi s'endormir aussi dans un lieu humide, un petit chat sur son giron? Derrière cette femme, en partant du bord de la toile, et en s’enfonçant successivement par différents plans, et des navets, et des choux, et des poireaux, et un pot de terre, et un seringat dans ce pot, et un gros quartier de pierre, et sur ce gros quartier de pierre un grand vase de guirlandes de fleurs, et des arbres, et de la verdure, et du paysage. En face de la dormeuse, un berger debout qui la con emple; il en est séparé par une petite barricade rustique, il porte d'une main un panier de fleurs; de l’autre il tient une rose. Là, mon ami, dites-moi ce que fait un chaton sur le giron d’une paysanne qui ne dort pas à la porte de sa chaumière? Et cette rose à la main du paysan, n'est-elle pas d'une platitude inconcevable? Et pourquoi ce benëêt-là ne se penche-t-il pas, ne prend-il pas, ne se dispose-t-il pas à prendre un baiser sur une bouche qui s'y présente? Pourquoi ne s'avance-t-il pas doucement... Mais vous croyez que c'est là tout ce qu'il a plu au peintre de jeter sur la toile? Oh que non! Est-ce qu'il n’y a pas au-delà un autre paysage?

Est-ce qu’on ne voit pas s'élever par derrière les arbres la fumée apparemment d’un hameau voisin?

Deux Pastorales.

Autre Pastorale.

Quatre Pastorales.

Un méchant petit tableau de Philippe d'Orléans, où l’on voit les deux plus jolis petits innocents enfants possibles, agaçant du bout du doigt un moineau placé devant eux, arrête, fait plus de plaisir que tout cela : c’est qu'on voit à la mine de la petite fille qu’elle joue de malice avec l'oiseau.

Même confusion d'objets et même fausseté de couleur qu’au précédent. Quel abus de la facilité de pinceau!

Je suis juste, je suis bon, et je ne demande pas mieux qu’à louer. Ces quatre morceaux forment un petit poème charmant. Ecrivez que le peintre eut une fois en sa vie un moment de raison. Un berger attache une lettre au cou d’un pigeon : le pigeon part; une bergère reçoit la lettre; elle la lit à une de ses amies : c’est un rendez-vous qu’on lui donne; elle s'y trouve, et le berger aussi.

1. À la gauche de celui qui regarde, le berger est assis sur un bout de roche; il a le pigeon sur ses genoux, il attache la lettre; sa houlette et son chien sont derrière lui : il a à ses pieds un panier de fleurs qu'il offre peut-être à la bergère. Plus sur la gauche, quelques bouts de roche; à droite, de la verdure, un ruisseau, des moutons. Voilà qui est simple et sage; il n’y manque que la couleur.

2. On voit à gauche arriver le pigeon messager, l'oiseau Mercure; il vient à tire-d’aile. La bergère, debout, la main appuyée contre un arbre placé devant elle, l’aperçoit entre les arbres; il fixe ses regards; elle a tout à fait l'air de l’impatience et du désir; sa position, son action sont simples, naturelles, intéressantes, élégantes. Et ce chien, qui voit arriver l'oiseau, qui a les deux pattes levées sur un bout de terrasse, qui a la tête dressée vers le messager, qui lui aboie de joie, et qui semble agiter sa queue : il est imaginé avec esprit. L'action de l'animal marque un petit commerce galant établi de longue main. A droite, derrière la bergère, on voit sa quenouille à terre, un panier de fleurs, un petit chapeau avec un fichu; à ses pieds un mouton : plus simple encore et mieux composé; il n’y manque que la couleur : le sujet est si clair que le peintre n’a pu l’obscurcir par ses détails.

3. À droite on voit deux jeunes filles : l’une sur le devant, et lisant la lettre; sur le plan qui suit, sa compagne. La première me tourne le dos; ce qui est mal, car on pouvait aisément lui donner la physionomie de son action. C’est sa compagne qu’il fallait placer ainsi. La confidence se fait dans un lieu solitaire et écarté, au pied d’une fabrique de pierre rustique, d’où sort une fontaine, au-dessus de laquelle il y a un petit amour en bas-relief. À gauche, des chèvres, des boucs et des moutons. Celui-ci est moins intéressant que le précédent, et c'est la faute de l'artiste. D'ailleurs, cet endroit était vraiment le lieu du rendez-vous; c’est la fontaine d'Amour. Toujours faux de couleur.

4. Le rendez-vous. Au centre, vers la droite de celui qui regarde, la bergère assise par terre, un mouton à côté d'elle, un agneau sur ses genoux; son berger la serre doucement dans ses bras et la regarde avec passion. Au-dessus du berger, son chien attaché. Fort bien. A gauche, un panier de fleurs. À droite, un arbre brisé, rompu. Fort bien encore. Sur le fond, hameau, cabane, bout de maison. C’est ici qu'il fallait lire la lettre; et c'est à la fontaine d'Amour qu'il fallait placer le rendez-vous. Quoi qu'il en soit, le tout est fin, délicat, joliment pensé; ce sont quatre petites églogues à la Fontenelle. Peut-être les mœurs de Théocrite, ou celles de Daphnis et Chloé, plus simples, plus naïves, m’auraient intéressé davantage. Tout ce que font ces bergers-ci, les miens l’auraient fait; mais le moment d’auparavant ils ne s’en seraient pas doutés; au lieu que ceux-ci savaient d'avance ce qui leur arriveraïit : et cela me déplait, à moins que cela ne soit bien franchement prononcé.

C'est une bergère debout, qui tient d'une main une couronne, et qui porte de l'autre un panier de fleurs; elle est arrêtée devant un berger assis à terre, son chien à ses pieds. Qu'est-ce que cela dit? Rien. Par derrière, tout à fait à gauche, des arbres touffus, vers la cime desquels, sans qu'on sache trop comment elle s’y trouve, une fontaine, un trou rond qui verse de l’eau. Ces arbres, apparamment, cachent une roche; mais il ne le fallait pas. Je me radoucis à peu de frais; sans les quatre précédents, j'aurais bien pu dire à celui-ci: « Hors du Salon »; mais je ne ferai jamais grâce au suivant.

Ne me tirerai-je jamais de ces maudites pastorales? C’est une fille qui attache une lettre au cou d’un pigeon; elle est assise; on la voit de profil. Le pigeon est sur ses genoux; il est fait à ce rôle; il s’y prête, comme on le voit à son aile pendante. L'oiseau, les mains de la bergère et son giron sont embarrassés de tout un rosier. Dites-moi, je vous prie, si ce n'est pas un rival, jaloux de tuer toute cette petite composition, qui a fourré là cet arbuste. Il faut être bien ennemi de soi pour se faire de pareils tours!

Le livret parle encore d’un paysage où l’on voit un moulin à eau. Je l'ai cherché, sans

avoir pu le découvrir; je ne crois pas que vous y perdiez beaucoup.

Le vieil athlète n'a pas voulu mourir sans se montrer encore une fois sur l'arène; c'est Boucher que je veux dire. Il y avait de cet artiste une Marche de Bohémiens ou une Caravane dans le goût de Benedetto di Castiglione, morceau de o pieds de large sur 6 pieds 6 pouces de haut.

On y remarquait encore de la fécondité, de la facilité, de la fougue; j'ai même été surpris qu'il n’en y eut pas davantage, car la vieillesse des hommes sensés dégénère en radotage, en platitude, en imbécillité, et la vieillesse des fous penche de plus en plus vers la violence, l'extravagance et le délire. O l’insupportable vieillard que je serai si Dieu me prète vie!

On aurait dû placer, au bas de ce tableau, un de ces polissons qu’on voit à l'entrée des jeux de la foire; il aurait crié : « Approchez, Messieurs, c'est ici qu'on voit le grand tapageur… » Aimez-vous les figures? [1 y en avait à profusion; il y avait aussi des chevaux, des ânes, des mulets, des chiens, des oiseaux, des troupeaux, des montagnes, des fabriques, une multitude d'accessoires, une variété prodigieuse d'actions, de mouvements, de draperies et d'ajustements. C'était la plus belle cohue que vous ayez vue de votre vie.

Mais cette cohue formait une belle composition pittoresque. Les groupes y étaient liés et distribués avec intelligence; il régnait entre eux une chaine de lumière bien entendue; les accessoires y étaient répandus adroitement et faits de bon goût; rien n’y sentait la peine; la touche était hardie et spirituelle; on discernait partout le grand maître; le ciel surtout, chaud, légér, vrai, était d'enthousiasme et sublime.

Si mon ami trouve quelqu'un qui lui dise que la Caravane de Boucher était un des meilleurs tableaux du Salon, qu'il ne le contredise pas; s’il trouve quelqu'un qui lui dise que la Caravane de Boucher était un des plus mauvais tableaux du Salon, qu’il le contredise encore moins. Je vais, pour vous amuser, vous mettre ces deux personnages en scène.

« Disputez-vous au tableau de Boucher les qualités que je lui trouve?

— Non; mais y trouvez de la couleur?

Autre Pastorale.

Autre Pastorale.

Marche des Bohémiens

Non; il est faible et monotone.

— Et l'illusion?

— Il n’y en a point.

— Et la magie qui donne de la profondeur à la toile, qui avance et recule les objets, qui les distribue sur différents plans, qui met de l'intervalle entre les plans, qui fait circuler l'air entre les figures?

— D'accord, elle y manque; c’est une boîte mince où la caravane est renfermée, pressée, étouffée.

— Et la perspective, qui donne à tout sa dégradation réelle?

— Il n’y en a point.

— Et ces figures placées derrière cet âne, au troisième plan, qu'en pensez-vous?

— Qu’elles sont trop fortes.

Et de cet homme qui court sur le devant?

Qu'il est trop petit pour le lieu qu’il occupe.

Et de la figure principale ?

Laquelle? Cette femme assise sur son cheval ?

Précisément.

Que, quoique sa chemise soit un peu trop ample, elle est bien ajustée, bien coiffée,

tête est d’un caractère agréable et qu'on ne peut, sans humeur, refuser le même

celles qui l'entourent sur le fond.

Oui; mais le ton des chairs.

Oh! j'en conviens, il est gris et plombé.

Le Bourdon a tiré bon parti de ce gris-là; Boucher les connaît, mais en abuse. Il manque à ce morceau des masses d’ombres plus décidées, des tons plus résolus dans les groupes du premier plan. Je ne sais pourquoi je distingue des plans dans ce morceau; il n’y en a point. Les reflets, trop multipliés, y divisent les masses et en détruisent l’effet. Et cette femme assise sur le devant, croyez-vous qu'elle fasse bien, de la même couleur que celle du milieu? Doutez-vous qu'en cet endroit une figure plus coloriée et d’un caractère plus mâle n’eût pas contrasté plus fortement avec les autres et ne les eût pas fait valoir davantage?

— Je ne puis me refuser à vos observations; mais, en revanche, vous accorderez à ce morceau d’être généralement bien dessiné.

— Avec un peu de manière.

— Que des artistes à qui il a été donné de se soutenir aussi longtemps sont rares! Avoir, à soixante-huit ans passés, toute la chaleur d’un jeune homme!

— Mais quel cas voulez-vous que je fasse d’une chaleur qui me laisse froid? Qu'est-ce que tout cela dit à mon cœur, à mon esprit? Dans cet amas d'incidents, où est celui qui m'attache, me pique, m'émeut, m'intéresse ?

— Voilà précisément les critiques que je faisais à Chardin, qui s'est moqué de moi.

— Laissez dire Chardin; cela est mauvais, et Chardin le sait bien. Le Castiglione est vigoureux, et ce tableau est fade. »

Ces interlocuteurs ont raison tous les deux. Passons à Michel Vanloo.

Dexis Dineror

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