Arch. nat., O
3. Ajoutons que cet essai officiel de « grand art » ne réussit pas. Le 18 septembre 1766, dans un rapport au roi, approuvé verbalement, Marigny disait : « J'avais fait exécuter pour Choisy quatre tableaux représentant des actions de générosité et d'humanité de divers princes; mais ces tableaux n'ont point eu le succès que j'en attendais... C’est pourquoi j'ai pris le parti de les déplacer et de les destiner à la manufacture des Gobelins. Pour y suppléer, j'en ai demandé quatre autres à M. Boucher, dont le pinceau, conduit par les Grâces, m'a paru le plus propre à contribuer à l’ornement d’un séjour aussi agréable. » (Arch. nat., O!, 1300.) Mais ces tableaux, Boucher ne les fit jamais, empêché par sa santé. Ce fut Pierre qui en fut définitivement chargé. (O!, 1302.)
Une femme régnait alors en France, dont la protection ne pouvait manquer à Boucher. Cette maîtresse du roi, qui eut l'esprit de faire, en sa faveur, une espèce de ministère des arts et des lettres, M" de Pompadour, trouva son peintre quand elle rencontra Boucher. Ne semblaitil pas né pour elle? N’était-il pas l'artiste providentiel et précisément à la taille de son règne, à la mesure de ses goûts, né, formé et grandi pour être son courtisan, son poète, son historien? Sans lui, la figure de la favorite manquerait de je ne sais quelle action et quelle lumière : il éclaire et complète le personnage de la femme-artiste de la même façon que Bernis signifie le caractère de la femme d'État.
Dès qu’elle commence à marcher du caprice d’une nuit au commandement d'un règne, Mae de Pompadour s'attache Boucher. Elle lui donne des commandes. Elle l'installe dans une sorte de privilège de décoration des bâtiments et des demeures du roi. Dès 1746, elle lui faisait peindre l'Éloquence et l'Astronomie, destinées au Cabinet des médailles. En 1747, elle mettait son tableau des Forges de Vulcain dans la chambre même de Louis XV, à Marly, comme pour tenir son protégé en présence du roi. En 1750, elle le chargeait du tableau devant décorer la chapelle du château de Bellevue; et, dans le château, elle lui faisait orner de chinoiseries le joli boudoir meublé en perse dorée en or; elle lui donnait à remplir de ses plus vives couleurs et de ses plus gaies fantaisies les tableaux de cette galerie imaginée et dessinée par elle, où de merveilleuses guirlanties de fleurs, fouillées par le ciseau de Verbeck, encadraient les imaginations du peintre. C’était elle qui achetait ses deux grands tableaux : Le Lever et Le Coucher du soleil. Lui fallaitil, pour réveiller, avec les sens, l'amour du roi, mettre sous les yeux de Louis XV des allusions libertines, elle recourait à Boucher qui jetait, dans une suite de panneaux, une histoire qui commençait par l’idylle et finissait par la priapée. Voulant avoir son portrait, c'était Boucher qu’elle choisissait, avec Latour, pour laisser d’elle une image qui survécut à sa fortune et l’empêchât de mourir tout entière. Et Boucher la peignait dans la pose de paresse que donne une chaise longue, avec l’air d'attention distraite d’une femme aimée qui attend l'amour en tournant à demi la tête. Le bras droit de M de Pompadour s’accoudait sur un coussin de pékin peint; son bras gauche retenait mollement un livre sur ses genoux. Boucher jetait dans ses cheveux un œil de poudre et des fleurettes; il la décolletait en carré, évasant un peu, à la naissance de la gorge, l'échancrure de cette magnifique robe bleue falbalassée, toute semée de petites roses, toute ruisselante de dentelles d’argent; et, au bout de la jupe, paraissaient les deux pieds mutins de la favorite, croisant, selon leur habitude, l’une sur l’autre les mules roses brodées d'argent. Et partout c’étaient des rubans et des nœuds, au cou, à la saignce, au cœur du corsage. La figure sortait d’un appartement de soie jaune et semblait s’avancer entre deux rideaux à grands plis, du fond d’une glace reflétant dans sa transparence, comme dans une vapeur, une bibliothèque surmontée d’une pendule en lyre, aux heures gardées par un amour. Sur le parquet, aux pieds de M# de Pompadour, Boucher avait semé et comme effeuillé les amusements et les goûts de sa protectrice : porte-crayon monté de sanguine et de crayon noir, un carton de dessins ouvert, un plan de château à demi déroulé, des rouleaux de musique, une pointe de graveur emmanchée étaient çà et là, entre un King’s-Charles au repos et deux roses gisantes. À sa droite, et plus près d'elle, le peintre semblait avoir voulu caractériser sa vie plus sérieuse, les affaires de la faveur : l'on voyait de ce côté une petite table à écrire
Madame de Pompadour
de bois de rose, un flambeau d'argent chantourné, le cachet de la marquise, un bâton de cire, une lettre décachetée, une plume enfoncée dans un encrier et, sortant d’un tiroir ouvert, des brochures, des livres, des maroquins aux armes, et encore deux roses oubliées là par la femme au milieu de tous ces outils de la favorite et du premier ministre.
Ce portrait est, pour ainsi dire, le portrait de luxe et de représentation de M"° de Pompadour : la coquetterie y a une ampleur, le chiffonnage, l’enrubannement, les fanfiols y ont une opulence et une somptuosité royales : c’est la grande toilette de la faveur en robe de sacre.
Boucher ne fut pas seulement le protégé, il fut le familier de M*° de Pompadour. Il avait ses grandes entrées dans la pièce où Guay avait son touret. La favorite l’honorait de la confidence de ses goûts, de ses projets, de ses rêves. Elle le consultait sur les décorations dont elle avait l’idée. Elle parlait avec lui de ce monde de l’art dont elle avait pris en main le patronage. Elle se plaisait avec cette imagination du peintre qui donnait un si joli corps à tout ce qu’elle voulait de riant et d’aimable autour d'elle. Boucher était un curieux avec lequel elle aimait à causer curiosités, un professeur d’eau-forte qui l’initiait au maniement de la pointe et qui menait la main incertaine de la graveuse sur les copies de ses planches : Les Buveurs de lait, Le petit Montreur de marmottes, Le Faiseur de bulles de savon, et sur toute la suite des pierres gravées de Guay. Il était l'artiste auquel elle donnait ses commissions intimes, auquel elle confiait les travaux de ses appartements, la parure de ce qui l’entourait. Chaque jour, elle se découvrait un nouveau besoin de cet homme prêt à tout, qui était son dessinateur intime. Voulait-elle des figures pour les statues de son château de Crécy, un amour ou un frontispice pour le graver, un portrait à envoyer à une amie, elle recourait à Boucher, qui aussitôt jetait des figures de bergères pour modèle au sculpteur, esquissait des cupidons volants, ou bien, avec trois coups de pastel, improvisait un médaillon de la marquise dans un cadre de fleurs et d’attributs.
Ep. et J. DE Goncourt. (L'Art au XVIII: siècle.)
1705-1770 Boucher, premier peintre du roi. — Salon de 1765. — Voyage en Hollande. — Ses derniers travaux. — Salon de 1769. — Sa mort.
— Sa vente.
TS et Peratreie ses ene tte see late retirent trees emmemianneen ul