Revue universelle des Arts, t. VII, p
M. de Sartines, « préfet de police» du temps! « On va se persuader sans doute, disait-il en terminant, que l'intérêt personnel a dicté ces réflexions : elles sont cependant d’un simple citoyen qui fait, à la vérité, un des plus beaux arts qu’ait inventés l'adresse humaine, mais qui aime encore plus l'ordre et la justice. »
Le «grand tapageur» ne lâchait d’ailleurs pas ses crayons; il signait la Sagesse et la Justice, la Jeune Mère dormant près de son enfant (collection du duc d’Aumale), la Présentation au temple (n° 661 du Louvre), grisaille à l'huile sur papier, procédé qui lui fut toujours cher.
Il travaillait de plus en plus de pratique et peignait comme par habitude, sans esquisse ni modèle. Reynolds, qui avait remarqué — et critiqué — cet «usage des Français, d'inventer sur le champ et sans préparation » a conté, dans son XII Discours, prononcé le 10 décembre 1784, une visite qu'il fit à Boucher dans les derniers temps de sa vie : « Je le trouvai, dit-il, occupé d’un fort grand tableau pour lequel il n'employait ni esquisse, ni modèle d'aucun genre. Sur ce que je lui en témoignai ma surprise, il me répondit qu’il avait regardé les modèles comme nécessaires pendant sa jeunesse, lorsqu'il étudiait son art, mais qu'il y avait longtemps qu'il ne s’en servait plus. »
Le 13 février 1770, Wille’ note sur son journal qu’il a déjeuné chez M. Basan, avec « M. Boucher, premier peintre du Roy, son ancien ami, et M. Monet, directeur de l'Opéra-Comique; >» un an après, presque jour pour jour, il écrit (19 février 1771) ces simples lignes : « Je sortis depuis mon incommodité pour la première fois, accompagné de M. Daudet. Nous allâmes voir le cabinet de feu M. Boucher, premier peintre du Roy, qui demeurait au Louvre. J'ai vu former ce magnifique cabinet successivement, étant ami depuis environ trente ans avec M. Boucher, dont je regrette toujours la mort. » Le 22, il mène sa femme et son fils Frédéric voir le cabinet dont on a commencé la vente;
« ma femme et Frédéric en furent surpris en voyant des porcelaines, minéraux, coquilles, pierres précieuses, laques, armes, instruments et autres productions de la nature et de l'art rassemblés depuis nombre d’années
1. Mémoires et Journal de Jean-Jacques Wille, publiés par Georges Duplessis. Paris, 1857, 2 vol. in-8°.
par ce fameux et gracieux peintre, avec autant de goût que de dépense’. »
Boucher était mort, le 30 mai 1770, dans son atelier, à cinq heures du matin, au milieu de ces collections, dont la richesse étonnait la bonne M"° Wille et son fils Frédéric, « après avoir recommandé à sa femme de donner à M. Poissonnier l’aîné, son ami et son médecin, le dernier des tableaux auxquels il avait travaillé et qui était encore imparfait. »
On trouva dans son atelier : Deux enfants ailés et Trois amours : « presto », écrit l'expert, qui furent vendus 160 livres; — un Buste de Jemme et amour, 121 livres; — Adoration des bergers (grisaille à l’huile sur papier), 275 livres; — Adoration des rois (id.), 351 livres; — Présentation au temple, 228 livres; — Samson endormi sur les genoux de Dalila, 127 livres; — Enlèvement d'Orithye par Borée (grisaille à l'huile sur papier), 180 livres; — Repos en Égyple (id.), 90 livres; — Pygmalion amoureux, 170 livres; — Assomplion de la Vierge, 36 livres; — environ 250 dessins, dont une {ncrédulité de saint Thomas, douze figures pierre noire et crayon blanc, — qu’il regardait, au dire de l'expert, «comme un de ceux qui le flattaient le plus; quelques instances réitérées qui lui aient été faites, il n’a jamais voulu s’en priver. » — Ce précieux morceau ne se vendait que 199 livres 19 s.°.
1. «.… Les coquillages surtout attiraient les regards soit par la rareté de l'espèce, soit par leur grandeur, soit enfin par l'éclat et la variété de leurs couleurs joints à la plus belle conservation. Les minéraux y étaient d’un choix précieux ainsi que les madrépores et les coraux... » Dargenville, la Conchyologie, 1780, t. I, p. 236.
«Ce peintre ingénieux a placé ses coquilles sur des tables couvertes de glaces ; elles présentent aux yeux du spectateur un parterre émaillé qui semblent le disputer à la nature. A gauche, en entrant, on trouve une armoire de glace remplie de madrépores, minéraux, cailloux, qui sont de toute beauté. » La Conchyologie nouvelle et portative, 1767, p. 312-313 (cité par L. Courajod, Livre-Journal de Lazare Duvaux, t. I, corx-coLxi).
2. Voici, d’après les indications manuscrites d’un exemplaire du catalogue, appartenant à la Bibliothèque nationale, la récapitulation par articles du produit de la vente :
(Fable at ee et nn d 22.078 livres.
DESSERT EPP eut 15.891 — HStampes tee EnETREN EE Nre 2.261 — Bronze MAques MEL ERMENNEEE 9.693 — Borcelaines Meter 14.452 — MEUDIES CHEN PEER 19.179 — Minerausa etc PNEUS AS 6.422 — Piètres etc Aer mener 3.444 — POUDIÉTS PME AU Nan Us 4.388 1 — COQUIIES AMEN ENS MATE UEN 6.738 — ADDendices MERE PE 17.271 —
«Il avait depuis longtemps l'air d’un spectre et toutes les infirmités inévitables d’une vie consumée dans le travail et dans le dérèglement des plaisirs, » écrivait Grimm, en annonçant sa mort et en rééditant les jugements courants sur «le Fontenelle de la peinture. » Puis il ajoutait : «Malgré tous ces griefs que les hommes d'un goût noble et sévère allègueront avec raison contre Boucher, dans l’état où est notre école,
sa mort est une perte très grande. »
«Sa réputation avait diminué, disait Bachaumont qui fut pourtant de ses amis'; son genre n'était pas proportionné à son rang; comme si l'on donnait le sceptre de la littérature à un faiseur d’idylles et d’églogues… » (5 juin 1770.)