LES PASTORALES ET LA MYTHOLOGIE
En 1737, Boucher est déjà connu, mieux que cela, presque célèbre, lorsque s'ouvre le premier salon de peinture, interrompu depuis trentetrois ans. L'artiste y envoie quatre tableaux champêtres intitulés : les Quatre Saisons, pour le Roy, et deux ovales. Son succès y fut considérable et son œuvre reçoit le plus chaleureux accueil du public et delà critique. A partir de ce moment, il expose chaque année et ces salons accroissent sa réputation. Jusque-là connu des seuls amateurs, il conquiert définitivement la foule. On le considère désormais comme le pre-
mier peintre de son époque. Il ne se pose pas d'ailleurs en chef d'école; l'esthétique qu'il a adoptée, il ne songe nullement à la répandre ni à l'offrir comme formule nécessaire. Il lui suffit de plaire, but unique de ses efforts.
Peut-être est-ce le moment de se demandera quelle école se rattache l'art de Boucher à l'époque de sa brillante plénitude. Des leçons de Lemoyne et de Cars, aucune trace ne survit; on chercherait même vainement dans ses tableaux une réminiscence de Tiepolo, qu'il aimait tant. Les grands maîtres de la Renaissance l'ont moins impressionné encore : il les admirait, certes, mais comme on admire souvent un exemple qu'on ne se sent pas le goût de suivre, comme on regarde un bibelot rare qu'on n'a pas l'intention d'acquérir. Boucher poussait même plus loin ce sentiment : il se méfiait des maîtres, dans la crainte de les imiter.
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On raconte à ce sujet une anecdote caractéristique :
Lorsque son élève Fragonard, nanti de son prix de Rome, fut sur le point de partir pour la ville éternelle, il alla faire ses adieux à son vieux maître et ami Boucher. Celui-ci l'embrassa et, en le reconduisant, lui donna ses derniers conseils :
" Mon cher Frago, lui dit-il, vous allez en Italie voir les œuvres de Raphaël et de Michel- Ange, mais je vous le dis en confidence, en ami, si vous les prenez au sérieux, vous êtes perdu. "
Boucher, qui avait son franc-parler, aurait même employé un mot plus énergique. Ne nous hâtons pas de crier au sacrilège. Boucher était un trop grand artiste pour méconnaître le génie des maîtres de la Renaissance. Dans sa forme irrespectueuse, son conseil ne visait qu'à mettre Fragonard en garde contre le danger de l'imitation servile, fut-ce l'imitation de Raphaël. Il
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ne voulait pas que Rome étouffât dans son élève sa brillante personnalité d'artiste et le lui renvoyât, comme tant d'autres, atrophié et sans tempérament.
Rendons à Boucher cette justice qu'il n'a imité personne, et c'est là peut-être son plus beau titre de gloire. Ses qualités comme ses défauts sont bien à lui, sans apport étranger. Et dans son genre il a été un créateur, au sens étroit du mot. Si créateur que tous ceux qui, après lui, ont essayé de continuer sa manière, sont allés au plus lamentable échec ou se sont enlizés dans la platitude et la fadeur.
Après sa mort, il fut de bon ton, parmi les peintres, de le dénigrer et le nom de Boucher, comme celui de Van Loo, fut longtemps une injure dans les ateliers classiques. Mais il conserva des admirateurs, même parmi ses adversaires les plus déterminés. David qui, plus que tout autre, avait travaillé à réagir contre
son art, n'admettait pas qu'on mît en doute son génie. Un jour qu'il entendait certains de ses élèves tourner en dérision le peintre des Pastorales, il s'emporta, marcha sur eux et leur cria : " N'est pas Boucher qui veut! "
On peut en croire David ; il était bon juge. Certes, n'est pas Boucher qui veut. Personne n'a pu l'être après lui et nul ne recommencera ses adorables Pastorales.
Les Pastorales! Elles sont le plus exquis poème de jeunesse et de fraîcheur qui soit jamais sorti de la palette d'un peintre. C'est de la grâce, de la beauté, du marivaudage de bonne compagnie, rehaussé parfois d'une pointe libertine, anobli fréquemment d'une touche sentimentale et émue. La pastorale, ne fut-elle que cela, même en dehors de son mérite personnel, devrait nous être chère, parce qu'elle fait revivre, dans notre siècle utilitaire et prosaïque, tout ce monde aboli du xvwfi siècle