‹ François Boucher, Lemoyne et NatoireChapitre 31 sur 64 · Le · texte numérisé non relu

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formulé par l’abbé Leblanc. Lui aussi, il constate, dans sa Lettre sur ï Exposition des ouvrages de peinture, que l'artiste abuse un peu du rose; mais, à cela près, l'éloge est presque sans restriction, et le bon abbé, utilisant un cliché qui a beaucoup servi, déclare que Boucher est décidément « le peintre de la volupté et des grâces ».

Le tableau qui a figuré au concours de 1747 est-il bien celui que nous avons vu à Saint-Cloud pendant notre jeunesse et qui, au moment de l'invasion, a été apporté au Louvre avec la Fête de Bacchus de Natoire? La toile a été agrandie, mais fort maladroitement ; on reconnaît les dimensions primitives, elles concordent avec tous les renseignements, et la composition est bien la même. Voici la belle Europe, qui s'est endimanchée pour sauter sur la croupe du taureau blanc; ses compagnes lui apportent des fleurs et lui souhaitent une navigation heureuse; la troupe enjouée des Amours, écoliers roses que nous avons déjà vus dans la Naissance de Venus de Stockholm, déroule au-dessus du groupe la banderole de soie dont nous connaissons le frou-lrou ; \ Enlèvement d'Europe est bien la composition de Boucher, telle que l'abbé Leblanc l'a décrite. Elle est ingénieuse et mouvementée et cependant le tableau du Louvre a quelque chose d'inquiétant. 11 est d'une exécution sèche et peu spirituelle, qui différé étrangement des procédés que Boucher avait adoptés en 1747 et dont on voit un exemple dans les Forges de Vulcain de la galerie Lacaze. L'imagination ayant été donnée à l’homme pour faire des conjectures, nous supposons qu'il y a eu deux exemplaires de X Enlèvement cf Europe, que ces deux peintures n'étaient pas d'une valeur égale et que celle qui est venue de Saint-Cloud au Louvre n'est pas la meilleure.

11 est intéressant de savoir ce que la critique pensait de Boucher au temps où il travaillait pour la Bibliothèque du roi et pour le château de Marly, oii, taisant succéder la pastorale à la mythologie, il peignait, en 1747, le tableau que Lebas a gravé sous le titre : Pensent-ils au raisin? (Musée de Stockholm.) Nous avons déjà cité quelques mots de Lafont de Saint- Yenne et de l'abbé Leblanc. Quelle était f opinion de Saint- Yves? Au Salon de 1748, Boucher n'avait exposé qu’un tableau ovale, le Berger qui montre à jouer de la flûte à sa bergère, et une petite peinture de tonne carrée, une Nativité, qu’il ne faut point confondre avec celle que l'artiste exécuta plus tard pour Bcllevue. Dans les Observations sur les arts, Saint-Yves se déclare satistait de ces deux œuvres; puis, après avoir découvert que Boucher est « 1 Anacréon de la peinture », il essaye de caractériser sa manière, tout en lui faisant quelques reproches. Le critique, qui n'est pas sans esprit, prétend que les héroïnes de Boucher seraient de charmantes maîtresses, mais que ce n'est pas chez lui qu'on

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aimeniit :i choisir sa femme ; il complète sa pensée en disant que Boucher ne devrait peindre que « Vénus et la cour friponne de Cythere ». Sur le coloris de l'artiste, Saint-Yves engage une discussion intéressante. Il lui reproche doucement le ton trop bleuâtre de ses paysages et surtout les divagations de son éclairage multiple et divisé. Ici il üiut citer le texte : « Selon quelques personnes, il arrive il M. Boucher que, pour être brillant, il passe souvent le but : il éparpille ses lumières; elles ne forment plus des masses, et ne sont point assez contrastées par des ombres qui les soutiennent, ce qui éblouit l'œil, qui ne trouve plus cette harmonie, ce repos, un des plus grands charmes de la peinture. » Et, par un encliaincment d'idées tout à lait logique, Saint- Yves finit par invoquer l’exemple de Rubens : « Voilà le peintre dont M. Boucher, qui aime le brillant, devroit étudier la manière'. »

Ce n'était pas là un mauvais conseil. Boucher pensa souvent à Rubens ; il aima les carnations transparentes et nacrées, et bien des fois déjà il avait essaye, sans parti pris et dans de libres imitations à la française, de donner à ses déesses nues, à scs Amours potelés la souplesse de l’épiderme et l'unité caressante de la lumière. L'avis fraternel que lui adressait publiquement Saint- Yves était d'accord avec sa propre préoccupation. Vers 1750, Boucher, parvenu au maximum de sa force, a peint plusieurs tableaux tranquilles et pleins de tenue, des tableaux sans feux d'artifices. Nous en citerons quelques exemples.

11 existe au musée de Tours une composition souriante, qui met en scène Apollon et une amoureuse anonyme. C'est à tort que les anciens catalogues de la collection donnent à l'imprudente le nom de Latone. Bien qu' Apollon n'apparti'nt pas à une làniille de mœurs scrupuleuses, il n'avait pas coutume de faire la cour à sa mère. L'énamourée du tableau de Tours doit être une des bergères ou une des nymphes qui ont aimé le Soleil, Issé, Leucothoé ou Clytie. Le dieu porteur de lumière vient de descendre de son char : il a confié à des Amours voltigeant dans un ciel de gloire la garde de scs chevaux blancs; d'autres Amours sont épars dans les fantasmagories d'un fond mêlé d’aurore ; l'iin d'eux tient des torches flamboyantes, ses camarades se sont emparés de la lyre que décore un brin de laurier; enfin un groupe de petits Cupidons, chargés de fleurs et de couronnes, descend de la nue comme une avalanche rose. Apollon, presque nu, car il n'a pour tout vêtement qu'une draperie hasardeusement flottante, se penche vers une jeune femme, une bergère qui tient une houlette à la main et qui a derrière elle quelques moutons. Cette bergère, princièrement habillée de blanc et de bleu, semble appartenir au

I, Observations sur IfS arts, 1748, p. 28.

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meilleur monde. L’attitude du dieu est tout à fait aimable; la jambe en avant le torse penché, le geste arrondi et persuasif, il a l’air de venir de l’Opéra. Sur le premier plan, deux nymphes des eaux assistent aux préliminaires du roman. Fond de paysage. L’ensemble sourit doucement dans la gamme modérée do couleurs tendres et qui ont su se mettre d’accord.

Nous savons par un ancien inventaire que ce tableau provient du château de Chanteloup. A ce renseignement, déjà curieux, le catalogue du musée ajoute une autre information : les personnages représentes par Boucher seraient le duc et la duchesse de Choiseul. Ici l'état encore incomplet de nos recherches ne nous permet pas d’avoir une opinion définitive. Nous dirons seulement que l'Apollon du musée de Tours est daté de i-;o et que c’est le 12 décembre de la même année que M. de Stainville, le futur duc de Choiseul, épousa la petite-fille du financier Crozat. Nous ajouterons que }a bergère vers laquelle Apollon se penche amoureusement n’est en aucune façon un des modèles ordinaires de Boucher : le type a l’individualité d'un portrait. La tradition que les anciens catalogues du musée de Tours ont consacrée n’est donc peut-être point absolument folle. Mais, puisque la question n’est pas encore élucidée, n’insistons pas. Ce qui importe, c’est la peinture elle-même : nous la donnons comme une des œuvres les plus fines de Boucher. Rien de brutal, rien de violent. Loin de là, des tons qui, lorsqu’il le faut, passent les uns dans les autres et font une douce harmonie. La draperie dont Apollon est vêtu est d’un rose rompu qui joue finement avec les chairs pâles. Boucher a-t-il donc connu dos jours heureux L’enlumineur des dessus de portes aurait-il été parfois un coloriste épris des délicatesses du ton rare ?

Il est impossible d’en douter quand on a vu le beau tableau qui appartient à fhonorable M. Belle, député d’Indre-et-Loire et maire de Tours. Cette peinture, dont la renommée est récente encore, — on n’a guère pu l’apprécier que lors de 1 Exposition provinciale organisée en i8yj, et les anciens textes n’en parlent pas, — est un des Boucher les plus importants que nous ayons jamais rencontré '. Nous croyons en avoir deviné le sujet. Lorsque Latone eut cédé aux instances amoureuses de Jupiter, Junon montra une jalousie exceptionnelle : elle poursuivit de ses fureurs 1 infortunée maîtresse de son mari, et Latone, errante et toujours menacée, commença alors cette longue fuite qui a apitoyé les poètes. Un dieu s intéressa a la fugitive. Au moment où le serpent Python allait l’atteindre, Nep-

I. Exposition rétrospective d'objets dort. Tours, mai ,8;3. — Le tableau du cabinet de M Belle fut exposé sous le titre t Evnmuissement dAmphitrite. Le catalogue n’indique pas les dimensions que nous avons relevées avec soin. L. H. a™, 26.

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tune fit émerger, du fond des mers, une île inédite, file de Délos, et c'est l:i que Latone lut prise des douleurs de renlantement. La malheureuse a longtemps couru : sa sandale dénouée dit la rapidité et les hasards de son voyage; elle tombe au pied d'un rocher dont la vague bleue caresse les bords, et elle est assistée par des nymphes, en son dur travail maternel, qui est douloureux, car ses yeux s'emplissent de larmes, et qui est doux, car elle sourit. Et, au moment où va naître Apollon, Iris, la messagère de Jupiter, descend du haut des nues, et, l’accouchement devant être secret, elle remet à deux nymphes complaisantes un grand manteau, destiné à couvrir Latone et à cacher aux habitants de l'Olympe le mystère qui s’accomplit.

Tel est le motif, assez rare dans sa donnée, dont Boucher paraît s’être inspiré en peignant ce grand tableau. Il y a mis un soin extraordinaire et tous les agréments qu’on peut supposer. Le choix des colorations est particulièrement notable. Abandonnée aux bras des nymphes qui lui viennent en aide, Latone a la poitrine et les jambes nues : les cuisses seulement sont recouvertes d’une draperie d’un rose passé, de ce rose rompu que nous avons signale dans X Apollon du musée de Tours, et qui prouve la contemporanéité des deux tableaux. Cette draperie, éteinte et sage, est là pour laisser toute leur valeur aux carnations lumineuses de l’accouchée. La nvmphe placée derrière elle, et qui la soutient dans ses bras, est brune avec un vêtement d'un bleu cendré également très éteint : les autres jeunes filles sont des blondes aux cheveux d'or pâle, et le rayon joue dans leur coiffure qui est du caprice le plus élégant. Une des nvmphes est surtout délicieuse ; c’est celle qu'on voit à demi couchée sur le rivage et qui se montre de dos : la tête et les bras sont dans la lumière, le reste du corps s’enveloppe d’une demi-teinte dont la délicatesse est infinie. La figure d'/rA, aux ailes transparentes, descend du ciel par un mouvement audacieux; elle a l'allure volante et légère dune muse de Tiepolo. Le manteau quelle remet aux deux jeunes filles est d’un bleu modéré, le rocher du fond forme une masse grisâtre; à droite, l’horizon se perd dans l'efiacement vaporeux d’un brouillard d’azur.

Nous avons fait graver ce tableau dont la composition ingénieuse échappe à la banalité, dont la coloration, si fleurie quelle soit, ignore toute fitdeur. L'exécution est délibérée, et en meme temps elle est prudente. On sent dans les carnations l’unité tranquille du travail, dans les têtes, qui sont toutes originalement jolies, les libres allures d'un pinceau spirituel. Comment se lait-il que cette peinture ne soit pas mentionnée dans les livres du xvm® siècle et quelle nait point d'histoire? Pour la fraîcheur des tons, la curiosité de 1 arrangement, le

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