Galette des Beaux-Arts, VII, p
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sion de collaborer à la tortune ou du moins au bien-être de leur peintre favori. Ils se rappelaient qu'il avait jadis été utile à la manufacture de Beauvais et qu'il savait quelque chose de la fabrication de la tapisserie. La mort d'Oudry, survenue en avril 17^^, laissait une place vacante, celle d’inspecteur aux Gobelins. Cette fonction fut confiée à Boucher. Nous avons la lettre, en date du 21 juin, par laquelle les entrepreneurs de la manulacture remercient M. de Marigny du choix intelligent qu'il vient de faire. <f La satisfaction que nous ressentons de la nomination de M. Boucher, au lieu et place du feu sieur Oudry, nous est trop agréable, monsieur, pour ne pas vous en marquer notre sincère reconnoissance. 11 nous a dit qu’il avoit refusé les offres avantageuses qui lui ont été faites de la part des directeurs de la manufacture de Beauvais, pour s’attacher entièrement à nous : au moyen de quoy, nous marcherons tous d'un pas égal, sans aucun sujet de jalousie, et ne lui cacherons rien de la manutention de nos ouvrages et des différentes difficultés dont l’art de la tapisserie est susceptible'. »
Boucher prit-il au sérieux son office d'inspecteur aux Gobelins ? Rien ne le prouve, car la manufacture demeura fidèle aux traditions qu elle aimait, elle continua à faire des tableaux au lieu deproduire de véritables tentures décoratives. Mais l’artiste, pour lequel une porte nouvelle venait de s'ouvrir, se montra dès lors fort zélé à composer des modèles de tapisseries. 11 a beaucoup travaillé pour les Gobelins, et il nous reste, au Garde-Meuble et ailleurs, plusieurs compositions exécutées d’après ses esquisses ou d’après ses tableaux. C'est pour la manufacture qu’il avait fait une des scènes de l'histoire de l'Amour et Psyché, histoire qui La occupé plus d’une fois et qui lui a inspiré une belle sanguine, conservée au musée de Vienne. Son imagination lui fournissait sans cesse des motifs nouveaux. Si, dans ces jours de paresse qui furent si rares dans sa vie, son caprice hésitait un peu, il n’avait qu'à interroger sa mémoire pour y trouver des inventions faciles à rajeunir et à approprier aux exigences de la tapisserie. Il se souvenait de la Bonne Aveniurc, gravée autrefois par Aveline, et il donnait une autre édition de cette page romanesque, où l'on voit dans une campagne imaginaire, au milieu d’un paysage agréablement meublé d'arbres pittoresques, de statues et de colonnes, deux bergères en habit de bal consultant sur leurs destinées un vénérable vieillard, qui avance la jambe comme un danseur en retrait d'emploi.
Mais Bonne Aventure, la Pêche, les Confidences, n’étaient que des tableaux à peine déguisés. Boucher pouvait mieux faire ; il fit mieux lorsqu'il chercha, au moyen d’arrangements décoratifs et d’ornements symétriques, une sorte de
I . Lacordaire, Notice historique sur les Gobelins, i853, p. 97.
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régularisation dans le caprice. Il existe au Garde-Meuble une tenture composée de cinq pièces et qui est connue sous le titre de Sujets de la Fable. Ces tapisseries,
exécutées aux Gobelins par Neilson, sont de véritables chefs-d’œuvre, des inventions inspirées par le luxe le plus charmant. Nous donnons la gravure de l’iin des
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panneaux de la série ; mais il est à peine utile de dire que l'image graphique est une traduction bien insuffisante, car cette tenture vaut par la couleur bien plus que par le dessin. Le sujet — il s'agit ici de l'Aurore assise sur un nuage et attendant le réveil du fils de Mercure — est enfermé dans un premier cadre ovale posé sur un fond de damas cramoisi. Ce fond, où des violets discrets jouent avec les pourpres, est limité par un grand cadre rectangulaire, dont les lignes sont heureusement interrompues par des guirlandes et par des ornements feints en saillie. Dans la partie inférieure, un vase d'un bleu très puissant, posé sur une console basse. Aux angles, des palmettes et des coquilles imitant l'or. Les cinq pièces de la tenture sont pareilles quant à la disposition générale; elles se diversifient par le détail décoratif. La laine et la soie se mêlent dans ces tapisseries, œuvres exquises de deux mains françaises.
Boucher a lait bien d’autres modèles pour les Gobelins. 11 avait pris goût à cette forme de fart : aux dernières années de sa vie, il s'en occupait encore. Nous ne l’en blâmons pas. On doit avouer, cependant, que ces travaux, ajoutés à ceux dont il était déjà surchargé, firent déborder la mesure et robligèrent à peindre de plus en plus vite, et, comme on disait au xviii" siècle, de pratique. C’est à peu près à cette époque que Boucher, ne pouvant plus suffire aux commandes qui lui arrivent de toutes parts, commence à travailler d'après des formules expéditives et sans modèle. La pente était dangereuse : nous verrons bientôt qu'il s'y laissa glisser trop gaiement.
A quelle heure de sa vie Boucher se brouilla-t-il avec la nature ? On conçoit qu il n est point aisé de le dire. Nous avons cependant ici un texte précieux, le commencement d’une indication historique. C'est le peintre anglais Joshua Reynolds qui nous les fournit dans un des discours qu’il prononça devant les élèves de 1 Académie de Londres. Il convient de préciser les circonstances de son récit et do dater l'aventure. Pendant l’automne de lyp, Reynolds revenait de Rome : pour retourner en Angleterre, il traversa la France, il s'arrêta à Paris et y demeura plus d'un mois. Il fit une visite à Boucher. Il n'éprouva pas un médiocre étonnement quand il vit que le maître peignait de pratique. « Lorsque je visitai Boucher, raconte-t-il, je le trouvai travaillant à une très grande peinture, sans dessins ou modèles d’aucune espèce. Sur l’observation que je lui adressai au sujet de cette méthode particulière, il répondit que, dans sa jeunesse, lorsqu’il étudiait son art, il jugeait nécessaire de se servir de modèles; mais que depuis longtemps il les avait laissés de côté '. »
I. The lilcrarj' Works oj sir Joshua Reynolds, i855. II, p. 5S.
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Reynolds est iin témoin ;iiissi sincère qu intelligent. 11 ny a vraiment aucune raison de croire qu'il n’ait pas compris le petit discours de Boucher. Les œuvres du peintre français, au temps de sa dernière manière, prouvent d'ailleurs avec évidence qu'un moment arriva où la nature cessa de l'intéresser. Mais i’imagme qu’en il y croyait encore un peu; je me persuade que Boucher, qui avait essayé
L’AVRORE et C^PIIALE (Tapisserie des Gnbelins.)
de faire croire à Mariette qu’il n’était point l’élève de Lemoync, a pu, devant Reynolds, prendre des attitudes dégagées et proclamer bien haut l'inutilité du modèle. Il semble qu’en cette période, du moins. Boucher n’était pas absolument convaincu que l’étude de la réalité vivante n’est bonne que pour les croquants. 11 la consultait en secret, ceite institutrice dont il aftectait de dédaigner les leçons fécondes. Nous en trouvons la preuve dans quelques-uns de ses dessins.
On SC rappelle que le critique Saint-Yves avait conseillé à Boucher d étudier
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Rubens. Le peintre pensait déjà au maître flamand; le dessinateur profita do Lavis qui lui était si intelligemment donne. Les compositions mythologiques que lui dictait sa fiintaisic et qui étaient d'ailleurs si bien accueillies, ces 'Vénus se promenant en triomphe sur la mer, ces Néréides nageant à fleur d'eau, ces chasseresses endormies dans les bois sous le regard des Actéons curieux, toutes ces fables et tous ces contes trouvaient dans la nudité leur raison d'être et leur séduction. La suppression de la femme aurait fort contristé le xviii' siècle : pour Boucher, c'eût été l'effacement et le suicide. La réalité de sa vie et la chimère de scs songes sont faites d'une constante vision des formes nues.
Il paraît atoir cherché partout des modèles, et il semble qu'il en a trouvé quelquefois qui s'écartaient du type à la mode et remplaçaient par une robustesse un peu flamande ces élégances fluettes et allongées qu'on aimait tant alors. Boucher a vu poser dans son atelier les dernières sœurs dos femmes de Rubens. Ces beaux spectacles do la chair vivante touchèrent profondément l'artiste. Il prit son crayon, et le maître, à qui le maniérisme fut, s'il en faut croire les livres, une sorte de religion, devint, dans ces libres études, dans ces dessins qu'il faisait pour lui, l'adorateur passionné de la nature. Dans le groupe des Trois Grâces, dont nous avons parlé déjà. Boucher avait exprimé la souplesse et la fermeté des carnations jeunes ; guidé par un modèle dont nous ne savons pas l'histoire, il revint à ces types étoffés et bien portants et il crayonna magistralement quelques académies do femmes nues qui sont pour nous au nombre de ses chefs-d'œuvre. Un dessin de l'Albcrtine à Vienne nous montre Vénus tenant à la main la pomme symbolique qu'un petit Amour vient de lui remettre : la poésie de la chair n'est pas médiocrement glorifiée dans ce croquis. Mais la nature est encore mieux respectée et mieux comprise dans le beau dessin qui appartient à M. de Concourt, l'étude pour la Venus au bain, que Demarteati a gravée. Debout et vue de dos, une femme soulève de ses bras relevés une draperie tombante, une draperie qu'un frottis de pastel a légèrement teintée d'un rose tendre. D'autres touches de pastel se mêlent discrètement au jeu combiné des trois crayons. Inutile de dire que l'idéal italien n'est pour rien dans cette vivante image : c'est à Rubens que Boucher a pensé, ou du moins il avait sous les yeux une nature plantureuse, et il a superbement exprimé les dépressions, les saillies, les méplats, les reliefs de la forme en mouvement, il a célébré la morbidesse et la fleur de l'épiderme assoupli.
Il faut dire que, ce jour-là. Boucher avait rencontré un modèle exceptionnel, bien autrement robuste que ceux qu'il introduisait ordinairement dans ses