‹ François Boucher, Lemoyne et NatoireChapitre 43 sur 64 · VÉNUS DEMANDANT A VULCAIN DES ARMES POUR ÉNÉE · texte numérisé non relu

VÉNUS DEMANDANT A VULCAIN DES ARMES POUR ÉNÉE

(Musée du Louvre.)

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BOUCHER ET MADAME DE POMPADOUR

de XAminte, dont l'exécution n’est pas très soignée, ont été reproduits par les tapissiers des Gobelins.

L'année suivante (1757), Boucher revint à la pastorale, et il y réusssit encore. Le tableau de Trianon, la Pêche, est une invention que les réalistes ont le droit de trouver suffisamment absurde. Non, on ne s affuble pas de pareils costumes, on ne prend pas des attitudes aussi galantes pour attraper au bord dun ruisseau quelques poissons innocents. Un jeune homme, étendu sur les herbes, pêche à la ligne : près de lui sont deux aimables filles, lune assise, l’autre debout tenant au bout d'un bâton un panier fleuri, car il y a toujours des fleurs dans Boucher; mais ici encore, l'inspecteur des Gobelins est un peu pressé, il laisse trop paraître les allures du décorateur. Boucher va bientôt accentuer les défauts de sa manière.

Je constate un commencement de décadence dans le grand tableau du Louvre, Vénus demandant des armes à Vulcain. La peinture est de 1757, elle fut exposée au Salon de cette année, et elle était destinée, comme on s'en aperçoit aisément, à servir de modèle de tapisserie. On dirait vraiment que Boucher se prépare à manquer de conviction ; il était sûr, en 1752, ‘tu temps de la Venus de Fontainebleau, que la déesse a fait une visite au forgeur d'épées et de cuirasses; il n’en est plus aussi certain aujourdhui ou du moins il s intéresse ffiiblement au récit de l'aventure. Inutile de décrire le tableau, répétition dun thème connu. Mais il faut dire que le Vulcain est de la dernière vulgarité, et même que la Vénus n’est pas belle. Oh! 1 étrange petite tête ronde! Le pau\re Boucher avait peint tant de moutons dans ses bergeries que lorsqu il travaillait de pratique, la Titalité de la silhouette moutonnière venait parfois s introduire entre sa toile et son pinceau. L'accident s'est produit pour le profil peu intelligent de la déesse. On doit ajouter, que dans ce tableau, la coloration devient fausse, que les roses tournent au rouge, au ton de brique. C’est là quon peut constater le premier germe de la maladie.

Cette nécessité de donner des modèles aux tapissiers des Gobelins a conduit Boucher à exagérer la fantaisie de sa palette, à s écarter de plus en plus des réalités de la nature, à brusquer le maniement de la brosse. Dans des cadres plus restreints, quand il n’a pas à chercher la note décorative, il retrouve une certaine délicatesse. Lorsqu'on parcourt les salles du Musée des Offices a Florence, on s’arrête — si Botticelli le permet — devant un Boucher de 1758, \ Enfant Jésus ci saint Jean- Baptiste a genoux. 11 ne faut point demander a ce groupe le moindre sentiment religieux : ce sont deux enduits comme ceux que l’artiste

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aimait à peindre, avec l’embonpoint de leurs petits corps marqués de tendres fossettes et la fraîcheur de leurs carnations lactées.

Le 8 avril 1758, le grand travailleur fut obligé de quitter un instant son atelier. La maison était en fête. Boucher, nous l'avons dit, avait deu.v filles. L'aînée, Jeanne-Élisabeth-Victoire, venait d'avoir vingt-trois ans, la cadette Marie-Emilie, était dans sa dix-huitième année. Le même jour, à la même heure dans léglise Saint -Germain -l'Auxerrois, Boucher maria ses filles, et il les donna à des peintres. La première épousa Deshays, la seconde devint la femme de Baudouin. Jeunes tous deux et pleins d'espérance, ils croyaient voir s'ouvrir devant eux les perspectives d’un long bonheur. On sait que l'avenir ne tint pas scs promesses et que la fête davril 1758 n’eut qu’un lendemain bien court. Quelques années après, les deux filles de Boucher étaient veuves.

La cérémonie du double mariage venait à peine d'être terminée que Boucher se remettait au travail. A en croire le livret du Salon, il n'aurait pas exposé au Louvre en 1759; mais le catalogue est resté incomplet, car le Jl/craire d’octobre fait mention d'une Vierge, que nous ne connaissons pas; d'après d'autres textes, ce tableau serait une Nativilé. L’œuvre paraît avoir eu quelque importance. Nous le savons par le témoignage d’un critique qui écrivait alors son premier Salon dans la Çorrespondance de Grimm et qui bientôt allait traiter Boucher avec une étrange désinvolture. Ce critique à son début, c'était Diderot. Le philosophe n'avait pas en 1759 une grande sévérité de doctrine; il se laissait prendre à des qualités purement pittoresques qui plus tard devaient le séduire moins vivement. Arrivant à la Vierge de Boucher, il déclare que le coloris a trop d'éclat et qu’il est flux; néanmoins il n’hésite pas à rendre justice au maître. « J’avoue, dit-il, qu’il n’y a rien do si ridicule qu’un lit galant en baldaquin dans un sujet pareil;

mais la "Vierge est si belle, si amoureuse, et si touchante!... Je ne serais pas

fiché d avoir ce tableau. Toutes les fois que vous viendriez chez moi, vous en dînez du mal, mais vous le regarderiez, v Notons ce prélude. Diderot ajoutera bientôt des couplets dificrents a la chanson si bien commencée.

Ce que Boucher était alors, nous l’apprenons par un témoin irrécusable, le portrait que Roslin peignit en 1760 et qui fut peu après exposé au Louvre. Ce poi trait est a 'Versailles. Sans doute le peintre suédois a pu, dans une certaine mesure, alourdir son modèle, et il a pu, comme on dit au théâtre, le « marquer » un peu; mais l’œuvre reste étrangement significative. Eh quoi! Boucher a cinquante-sept ans, et voilà ce qu’il est devenu! Est-ce là le brillant cavalier,

1 homme de plaisir, 1 habitué de l’Opéra que Lundberg nous a montré dans son

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pastel du Salon de 174J ? C'est lui en effet, mais les traces de la flitigue se sont accusées, la finesse a disparu, un gonflement maladif s'est produit dans les chairs lourdes; les yeux, où la flamme s'est appauvrie, sont ceux d'un homme qui trouve les nuits longues parce qu’il ne dort pas. Et ici les textes font parler le portrait et ils le complètent. Boucher, vieilli avant l'heure, était asthmatique, et les livres, comme l'image, racontent que les dernières années de sa vie furent attristées par de véritables souffrances.

Il restait cependant assidu à son œuvre, et bien qu il fût obligé à quelques efforts pour résoudre le problème de la respiration, il peignait des pastorales. Il se croyait condamné pour toujours à la bergerie, et il prenait machinalement des airs rustiques. A propos de ces pastorales, qui parurent au Salon de 1761, mais dont le livret n'indique ni le sujet ni le nombre, Boucher obtint encore l’approbation de Diderot. Il y a sans doute dans le paragraphe que le critique lui consacre un commencement de protestation, le germe des colères futures. Diderot avoue toutefois qu'il se trouve en présence d'une force. Il affirme que l'artiste « a tout, excepté la vérité », que ses paysans en satin sont absurdes, mais que son extravagance est inimitable et rare. Et il ajoute : « Personne n’entend comme Boucher l'art de la lumière et des ombres. Il est fait pour tourner la tête à deux sortes de personnes, les gens du monde et les artistes. Son élégance, sa mignardise, sa galanterie romanesque, sa coquetterie, son goût, sa facilité , sa variété, son éclat, ses carnations fardées, sa débauche, doivent captiver les petits-maîtres, les petites femmes, les jeunes gens, les gens du monde, la foule de ceux qui sont étrangers au vrai goût, aux idées justes, à la sévérité de l'art... Les artistes, qui voient jusqu’à quel point cet homme a surmonté les difficultés de la peinture et pour qui c’est tout que ce mérite, qui n’est guère bien connu que d’eux, fléchissent le genou devant lui : c’est leur dieu. Les gens d’un grand goût, d'un goût sévère et antique, n’en font nul cas. »

On sent ici la restriction, le trouble intellectuel d’un vaillant esprit dont le sentiment se modifiera. La vérité est que lorsque, en 17^9 et en 1761, Diderot paraît reconnaître que, comme peintre, Boucher a des bonheurs surprenants, il n’était pas arrivé encore à dégager bien nettement ses idées, plus ou moins justes d’ailleurs, sur la moralité de la couleur ou du dessin, il n’avait pas deviné Proudhon et son livre. Du principe de l'art et de sa destination sociale. Ses convictions, qu’il n’est pas possible de discuter ici, ne se précisèrent que plus tard. Elles sont résumées dans un écrit dont la date n’est point connue, les Pensées détachées sur la peinture. Ce sont des notes improvisées au hasard de

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