MASCARON DESTINÉ A LA DECORATION D’UN VASE
des points lumineux ; mais la pensée secrète de Diderot s’y révèle en entier, et l'on y trouve toujours la sincérité du quart d’heure. Ici il prend parti pour le naturalisme contre le romanesque. « J’aime mieux, dit-il, la rusticité que la mignardise, et je donnerais dix Watteau pour un Téniers. » Là il avoue qu'il aime mieux l'histoire que la fiction. Il proclame enfin le principe qui désor-
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mais va lui servir de guide. « Tout morceau de sculpture ou de peinture doit être l'expression d'une grande maxime, une leçon pour le spectateur. »
C'étaient là des théories furieusement menaçantes. Boucher ne brillait pas par la véracité de ses comptes rendus, il ne possédait aucune des qualités de l'historien, et il n’y a pas de mots dans les langues humaines pour dire à quel point la « grande maxime », la leçon morale sont absentes de son œuvre. Boucher laissait à Greuze le soin de civiliser le monde : le malheureux ne faisait que de la peinture. On comprit dès lors que, si les doctrines du philosophe lui étaient un jour appliquées, le procès aboutissait d'emblée à la plus cruelle des condamnations.
Le coup ne tarda pas à éclater. Lors du Salon de 1763, où Boucher avait exposé le Sommeil de VEnfanl Jésus^ avec une Bergerie omise par le livret, Diderot garde encore quelques ménagements pour le peintre : il parle de sa fécondité et de sa magie, mais il le querelle sur ses colorations artificielles et irisées. A propos du Sommeil de l’Enfant Jésus, il dit, avec plus d’esprit que d’exactitude, que la couleur de ce tableau « est celle d'un bel émail de Limoges». Pour la Bergerie^ il s'en moque d'abord sans trop de violence, et il finit par s'emporter. Boucher, écrit-il, est « un homme corrompu par la louange et entêté de son talent », et il ajoute ces lignes curieuses : « Cet homme, lorsqu'il était nouvellement revenu d'Italie, faisait de très belles choses : il avait une couleur forte et vraie; sa composition était sage, quoique pleine de chaleur; son Dire, large et grand. Je connais quelques-uns de ses premiers morceaux qu'il appelle aujourd’hui des croûtes et qu'il rachèterait volontiers pour les brûler. Il a de vieux portefeuilles pleins de morceaux admirables. 11 en a de nouveaux, farcis de moutons et de bergers à la Fontenelle, sur lesquels il s’extasie. Cet homme est la ruine de tous les jeunes élèves en peinture. »
11 est certain que les observations de Diderot correspondent à un moment où le talent de Boucher, de plus en plus envahi par la manière, laissait paraître un commencement de lassitude. L’artiste n'était plus très valide, il avait des tristesses, il recevait de Versailles de mauvaises nouvelles de la santé de sa protectrice. En ambitionnant le titre de maîtresse du roi, M™' de Pompadour n'avait peutêtre pas suivi le précepte d’Horace : elle s’était méprise sur l’étendue de ses forces et sur la qualité de ses aptitudes; elle succombait aux ennuis de son rôle. Louis XV a un certain air dans les portraits des peintres habiles; mais pour ceux qui l'ont connu de près il n'a été ni un roi amusant ni un homme amusé. Être obligée de complaire à ce sultan, quelle torture! M""® de Pompadour, amai-
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grie, maladive, sans ressort, était excédée de sa fonction. Elle avait en outre des crachements de sang quelle dissimulait à ses amis, mais dont ses médecins s’inquiétaient. Aux derniers jours de 1763, sa mort pouvait être prévue.
La marquise mourut en effet le 14 avril 1764. Boucher n’a point laissé de mémoires; c’est à peine s'il a écrit quelques lettres; nous ne sommes pas en situation de lire dans son âme. Comment croire qu'il n'ait pas regretté un instant sa collaboratrice et son élève, celle qui, pendant tant d'années, l’avait employé à des travaux si divers, sérieux quelquefois, futiles souvent? Nous avons parlé des décorations de Bellevue, des portraits intimes ou solennels de la marquise, du plafond de la salle du Conseil à Fontainebleau, des modèles si fréquemment renouvelés que l'artiste dut faire pour les Gobelins. Indépendamment des œuvres d apparat quelle demandait a Boucher, M'"'^ de Pompadour avait recours à son talent pour mille services de moindre importance. 11 lui enseigna l’eau-forte, il corrigea ses essais de gravure, il dessina pour elle les intailles de Guay. Oudry avait lait le portrait des oiseaux de la marquise : Boucher fit le portrait des chiens quelle aimait. Il fut utile â la favorite pour l’ameublement de ses châteaux, pour la décoration des livres de sa bibliothèque. 11 avait enrichi de huit dessins un exemplaire de lOffice de la sainte Vierge, édition de 1757, et, après s’ûtre occupé de son salut, il s’occupa peut-être de sa parure.
Il est certain que Boucher était très au fait de la mode et qu’il savait — il l'a bien prouvé dans le grand portrait de la marquise — comment des colifichets roses peuvent s’ajuster à une robe bleue. Il a fait des costumes de théâtre. 11 a dû peindre des éventails. A vrai dire, nous n'en connaissons qu’un qui puisse sérieusement lui être attribué. C'est celui qui appartient à M. le D"' Piogc}’ et dont la gravure décore comme un arc triomphal la première page de ce chapitre. Ici Boucher fait voir qu’il pouvait oublier quelquefois les enseignements de Meissonnier. La disposition qu’il a adoptée est absolument symétrique. Trois médaillons, qui encadrent chacun une jeune tête souriante, sont semés sur le lond de la feuille gouachéc et se rattachent les uns aux autres par des guirlandes au milieu desquelles jouent de petits Amours d'un rose pâle. L'exécution est légère et vive et la main du maître y est aisément reconnue.
Sous le règne de M'"' de Pompadour, Boucher a été étroitement mêlé à tous les arts du luxe et du décor. Dès sa jeunesse, il avait aimé l’arabesque. Ne voit-on pas dans le Journal de Barbier que, lorsque la mode des pantins fit rage dans les salons de Paris, Boucher avait enrichi de ses capricieuses enluminures un de ces jouets de bois et de carton ? Grimod de La Rcynière raconte que l’artiste a décoré
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quelques-uns des œufs qu’on offrait à Louis XV à la veille de Pâques. Boucher a fait des encadrements et des frontispices; il a, d'un crayon robuste et gras, dessiné des mascarons rieurs, des ornements destinés à des architectures chimériques. Tout personnage un peu bien situé avait alors une collection de porcelaines de la Chine et du Japon. Boucher possédait, lui aussi, un choix précieu.x de céramiques orientales, et comme l’usage s’était établi de donner à ces vases ou à ces cornets un entourage de cuivre doré, il a fourni aux fondeurs et aux ciseleurs des modèles pour ces montures fastueuses. Mais, vraiment, c’est trop insister ; c'est dire, avec d’inutiles détails, des choses qui sont universellement connues. Pendant les vingt années que dura la souveraineté de M'"' de Pompadour, la fantaisie de Boucher règne dans la tapisserie, dans le costume, dans le meuble, dans le bronze des pendules ou des candélabres, sur les panneaux des chaises à porteurs, sur la reliure des livres; les éveniaillistes lui demandent des inspirations; les bijoutiers lui empruntent ses Amours voltigeants ou enlacés, et, longtemps après quil aura disparu, les décorateurs dans l'embarras utiliseront encore ses tourterelles.
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ANDis que la marquise de Pompadour, en proie à tous les ennuis, lang^uissait tristement à Versailles, l'Opéra, qui avait été incendié le 6 avril 176^’ et qui allait s’installeraux Tuileries, préparait une éclatante reprise de Castor et Pollux. L'Académie de musique et son architecte Soufflot jurent mis en possession de la « salle des machines », celle-là même où Servandoni avait organisé ses spectacles mobiles. La représentation de la pièce de Gentil- Bernard et de Rameau eut lieu le 24 janvier 1764. Le Mercure du mois suivant veut bien nous apprendre que les décors, fort luxueux d'ailleurs, avaient été demandes à Boucher qui s'était raccommodé avec l’Opéra. 11 se borna, conformément à son ancienne habitude, à donner des dessins et des conseils. Les décorations furent exécutées, sous sa direction, par Baudon, Canot et Lallemand. L’auteur des Mémoires secrets rend compte de la reprise de Castor et Pollux^ mais, très occupé de Sophie Arnould et de la danseuse Lany, il ne s’aperçoit pas que le drame se joue dans un décor nouveau, et que ce décor est dû au caprice d’un maître. La Correspon-
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dance littéraire garde le même silence. Grimm discute durement l'architecte Soufflet qui avait présidé .à l'installation de la salle. Il ne dit pas un mot des décorations.
Pour en finir .avec cette matière, il ne reste plus à rappeler qu'un seul fait aux souvenirs du lecteur. Boucher travailla encore une fois pour le théâtre. En novembre i;66, il donna les modèles des décors de SUrie, ballet héroïque de Laujon et de Trial. La pièce n'eut qu'un üiible succès et j'aime à croire que ce ne fut pas la faute du peintre. Après cette dernière aventure, Boucher cessa tout commerce avec l'Opéra. Il est vrai qu'il avait alors soixante-trois ans, et qui sait SI, un soir, dans les coulisses où les coryphées de l'ancien temps parlaient encore de ses victoires, quelque danseuse de la nouvelle école n'a pas eu la cruauté de lui fiiire comprendre qu'il n'était plus jeune ?
Mais si Boucher abandonnait le théâtre, il restait le pourvoyeur ordinaire des Gobelins; il demeurait surtout l'exécutant rapide, le virtuose expéditif qui travaille à l’aide de sa mémoire, et pour lequel la nature n'est plus une leçon. 11 fit alors, non des répétitions textuelles, mais des variantes de ses anciennes peintures. Nous aimerions à retrouver la Naissance de Vénus qu'il peignit en lyôq. G est le tableau quon voyait chez le joaillier Jacqmin et qui a été gra\é par Levasseur. Il nous reste de la même date une composition importante, Neptune et Amymone, conservée aujourd'hui au Grand-Trianon. C'est presque un motif dramatique. Poursuivie par un satyre qu elle avait blessé, la nymphe éperdue a invoqué le secours de Neptune. Le dieu s’est ému de sa plainte : armé de son trident, il se précipite pour défendre la belle Danaïde, et il montre en cette occasion d autant plus de zèle qu’après l'avoir sauvée il se propose de la perdre ou du moins de la garder pour lui. Ce tableau est d'un aspect théâtial, et le Neptune est un peu ridicule. Boucher n'est pas heureu.x dans le genre solennel. Le Louvre possède une reproduction de cette scène. Les figures s enlèvent sur un fond doré agrémenté de fleurs. Cet exemplaire, fort inférieur a celui du Grand-Trianon, ne peut être qu’une copie faite dans l’atelier du maître pour servir de modèle aux tapissiers des Gobelins.
Il faut dire que le triomphe définitif de Boucher, son triomphe officiel, conespond avec 1 époque où la décadence de son talent commence à s'accentuer. Le 1 5 juillet 1765, 1 école française prit le deuil. Carie Vanloo venait de mourir. 11 laissait \ac,ante une place des plus enviées, celle de premier peintre du roi. M ' de Pompadour n était plus là pour protéger Boucher; mais il restait aupiès de Louis XV un représentant fidèle de son idéal, le marquis de
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Marigny. Celui-ci occupait encore l’office de directeur des bâtiments. De glorieux travaux, une réputation européenne appuyaient en outre la candidature de l’artiste. Après une hésitation qui ne dura guère plus d’un mois, Boucher obtint le titre de premier peintre. Le brevet authentique ne fut envoyé à M. de Marigny que le 27 septembre; mais dès le 25 août, jour de l’ouverture du Salon, Boucher avait arboré sa qualité nouvelle.
Cette haute fonction arrivait peut-être un peu tard, car déjà l’artiste laissait paraître des signes de fatigue. Son travail n’en fut d'ailleurs pas accru : en devenant premier peintre du roi, il abandonnait le titre d'inspecteur des Gobelins, qui échut à Pierre. On peut ajouter au surplus que Boucher n'avait nullement fintention de déployer, dans son nouveau rôle, un zèle excessif. Grimm lui a même reproché son incurie. « Intirme et caduc, il imita son prédécesseur Carie "Vanloo, c’est-àdire qu'il s’occupa peu des détails de sa place'. »
Au moment où il venait de conquérir le grade suprême. Boucher se préparait à envoyer au Salon. Son exposition de 1765 fut très importante, car lorsque nous avons indiqué chez lui une certaine lassitude, nous voulions parler de la qualité plutôt que du nombre de ses travaux. Avec deux tableaux ovales qui représentaient, l'un Jupiter et Calisto, l’autre Angélique et Médor, il exposait un paysage où l'on voyait un moulin à eau, sept pastorales grandes ou petites, et enfin une Jeune Femme attachant une lettre au col d'un pigeon, témoignage persistant du culte que Boucher avait toujours professé pour les colombes. Aujourd’hui toutes ces œuvres sont éparses et, comme le livret du Salon les enregistre sans les décrire, on aurait de la peine à en reconstituer la physionomie si Diderot ne nous fournissait de précieuses informations. 11 faut l’écouter, car cette fois l’écrivain enveloppe le renseignement dans l’ironie :
Après avoir consacre quelques pages à l’exposition posthume de Carie Vanloo, Diderot arrive à Boucher et il entame, avec un entrain magistral, un couplet qui est resté célèbre dans l’histoire de la critique. Bien que le texte soit dans toutes les mémoires, nous devons en détacher un fragment :
« Je ne sais que dire de cet homme-ci. La dégradation du goût, de la couleur, de la composition, des caractères, de l’e.xpression, du dessin a suivi pas à pas la dépravation des mœurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur la toile ? Ce qu’il a dans l’imagination; et que peut avoir dans l’imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage ? La grâce de ses bergères est la grâce de la Favart dans Rose et Colas; celle de scs déesses est empruntée à la Des-
. Correspondance littéraire^ IX. p. 6o.
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champs. Je vous défie de trouver dans toute une campagne un seul brin d’herbe de ses paysages... J'ose dire que cet homme ne sait vraiment ce que' c'est que la grâce; j'ose dire qu'il n'a jamais connu la vérité; j’ose dire que les idées de délicatesse, d honnêteté, d innocence, de simplicité lui sont devenues presque étrangères; j’ose dire qu'il n’a pas vu un instant la nature... j’ose dire qu’il est sans goût... Dans la multitude de figures d’hommes et de femmes qu’il a peintes, je défie qu’on en trouve quatre de caractère propre au bas-relief, encore moins à la statue. Il y a trop do mines, de petites mines, de manière, d’afféterie pour un art sévère. Il a beau me les montrer nues, je leur vois toujours le rouge, les mouches, les pompons et toutes les fanfioles de la toilette... Toutes ses compositions font aux yeux un tapage insupportable. C’est le plus mortel ennemi du silence que je connaisse; il en est aux plus jolies marionnettes du monde; il tombera à l’enluminure. Eh bien, mon ami, c’est au moment où Boucher cesse d’être un artiste qu’il est nommé premier peintre du roi ! » On se rappelle le mot de la fin : « Ce n'est pas un sot pourtant. C’est un faux bon peintre, comme on est un faux bel esprit. 11 n’a pas la pensée de l’art : il n’en a que les concetti, »
Boucher ne faisait-il plus que des marionnettes ? Avait-il cessé d’être un artiste ? Personne ne le croyait en 1 76 j . Diderot lui-même éprouve le besoin de modifier par un correctif la violente condamnation qu’on vient d’entendre. Terriblement amer dans la synthèse, il s’humanise dans le détail. Son introduction, écrite avec une verve qui fait paraître endormies les littératures les mieux éveillées, est suivie d’un examen plus attentif et plus calme. Diderot déclare qu'il est bon, il veut en donner la preuve et il consent à fiiire grâce à quatre des pastorales de Boucher. Il y voit « un petit poème charmant » et il demande qu’il soit constaté « que le peintre eut une fois dans sa vie un moment de raison ». Il finit même par avouer qu il n est pas indifférent à la séduction de « ces quatre églogues à la Fontenelle » .
Mais ce jour-Ià Diderot épuisa très vite sa provision de clémence. A propos des autres pastorales de Boucher, dî Angélique et Médor, de Jupiter et Calisio, le philosophe cède de nouveau à scs amusantes fureurs. Sa gaieté, qui emploie çà et là des mots un peu nus pour la pudeur moderne, a de terribles ironies. Il est sans pitié pour un des personnages de Boucher, un paysan qu’il appelle un « grand dénicheur de merles », pour \ Angélique, qui n’est qu’une « petite tripière » aux chairs molles et flasques. Tel autre tableau est « l'image d’un délire ». Boucher dessine mal et il devrait retourner à l’école. Mais la passion, qui dicte souvent des phrases heureuses, n’est pas toujours bonne conseillère. A propos du Jupiter,