LES AMOURS PASTORALES
{ D’après la gravure de M"’' Jourdan. )
IXKNIKKEf. ANNÉES DE Bi>'
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LES DERNIÈRES ANNÉES DE BOUCHER
notre ami Diderot ne s’aperçoit pas qu’il perd la tête; il va jusqu’à conseillera Boucher de demander des leçons à Jean-François Lagrenée, oui, à Lagrenée luimeme, au peintre le plus fade de l’école française. N’allons pas plus loin. Diderot a eu là une mésaventure qui, pour un critique moins bien situé, resterait furieusement compromettante.
Boucher a-t-il connu les violentes apostrophes de Diderot? On peut en douter. Les Salons du philosophe n'étaient point imprimés : il les envoyait en manuscrit à Grimm, qui les transmettait à ses correspondants d'Allemagne. Mais on a aujourd'hui la preuve que des copies ont parfois été faites, et on ne sait pas si Grimm a toujours été discret. En outre, lorsque Diderot recevait la visite de Chardin ou de Greuze, il était parfaitement capable de lire à ses amis une ou deux des pages brûlantes qu’il venait d'écrire. Il n'est donc pas impossible que les victimes du fiévreux critique aient pu recueillir à l'Académie ou dans le monde l’écho des réprimandes qui leur étaient adressées. On ignore si Boucher a été atteint par la flèche du redoutable archer et s’il a senti la blessure. Qu aurait-il fait d’ailleurs et qu'aurait-il dit ? Diderot a été impitoyable ; mais qui oserait prétendre que sa colère n’ait pas été souvent une colère éclairée?
Et comment ne point se rappeler les circonstances et le moment? A l’heure où Diderot l'attaquait avec tant de verve, Boucher, fatigué et vieilli, n’était plus le peintre des années heureuses. Il paraissait vouloir perdre quelques-unes des qualités qui l’avaient fait aimer. On a plusieurs tableaux de 176^. Cette date se lit sur une composition — la Pêche — que possède M. Heyne et qui a été exposée en 1878 au pavillon de Flore; elle se retrouve aussi au bas de deux allégories, la Peinture et la Musique fgalerie de M. Rothan). Ce sont des décors clairs, des ligures faites de pratique, mais où l’on reconnaît néanmoins, dans le laisser-aller de l’improvisation, un joli goût d'arrangement et un maniérisme qui se souvient de la grâce.
Si attentif qu’il eût été dans l'examen de l’exposition de Boucher au Salon de 176^ , Diderot n’avait pas tout vu. Il s’en accuse lui-même. « Le livret, écrit-il à Grimm, parle encore d’un Paysage où Von voit un moulin à eau. Je lai cherché sans pouvoir le découvrir : je ne crois pas que vous y perdiez beaucoup. »
Sur les paysages de Boucher, tout le monde ne pensait pas comme Diderot. On en Elisait cas chez les amateurs les plus qualifiés; on appréciait les bocages et les prairies de ce rêveur, qui ne paraissait pas bien sûr que la nature fût correctement Elite et qui l'arrangeait au gré de son caprice. Les paysages de Boucher étaient particulièrement en honneur chez l’ancien fermier général Randon de
LES DERNIÈRES ANNEES DE BOUCHER
Boisset, un fiiuincier qui aimait la littérature et qui, comme on le vit plus tard lors de la vente de sa collection, avait réuni des merveilles. Ce digne homme goûtait fort le talent du peintre et ne voulait pas croire à la décadence dont Diderot notait si cruellement les progrès. 11 possédait deux pavsages de Boucher, l’un de 1762, où l'on voyait, avec l'inévitable moulin, un pont de bois et des pêcheurs; l’autre de 176^, qui représentait une fontaine rustique entourée d’arbres et dans lequel la campagne s’étoffait de hgurines pittoresques et d'animaux. Les amateurs du xviii® siècle estimaient d’ailleurs que Boucher traitait spirituellement la figure. Lorsqu’ils trouvaient leurs paysages trop inhabités, c’est à lui qu'ils avaient recours pour y iaire peindre d’amusants petits personnages. Boucher compléta ainsi un Patel de la collection de Lalive de Jullv, et chez Randon de Boisset il agrémenta de figurines trois tableaux d’Hubert Robert. Si, à la saison prochaine, vous voyez passer à l'hôlel Drouot ces perspectives où deux libres pinceaux ont associé leur esprit, vous pouvez les payer cher : elles ne sont pas sans valoir quelque argent.
Il nous est resté certains renseignements sur les relations de Randon de Boisset avec son peintre favori. Le financier avait parfois besoin d'un guide ; il voulait s’instruire, il voulait aussi acquérir des tableaux authentiques. Boucher fut son conseiller intime. En 1766, l’artiste et l'amateur firent ensemble un voyage en Flandre. Us visitèrent tous les cabinets fameux; ils s’introduisirent chez les marchands et ne négligèrent pas de faire quelques acquisitions intelligentes. On se rappelle que Boucher, qui possédait, lui aussi, une collection précieuse, était expert au jugement des anciennes peintures.
Nous ne savons trop combien de temps dura cette excursion en Flandre; il semble qu’en 1766 Boucher travailla moins qu'à l'ordinaire. Les esquisses des décors de Silvie ne l'ont guère occupé qu'une semaine ou deux. LEciiication de la Vierge^ que possède M. de Beurnonville, est un piquant tableau, mais qui ne paraît pas avoir exigé un effort bien sévère. Toutefois, si Boucher peignait plus rarement, il demeurait toujours l’infatigable dessinateur que nous avons connu. On a de sa main plusieurs crayons de cette date, entre autres la Jeune Mère assoupie qui appartient à M. le duc d'Aumale et qu’on a vue à l'Exposition de l’École des beaux-arts. Le talent semble vivace encore dans ce fusain qu'avivent çà et là des rehauts blancs.
Aux approches du Salon de 1767, Boucher se trouva pris au dépourvu. 11 n’avait aucune peinture sérieuse à montrer au public. Il déclara alors ne plus vouloir exposer. Son abstention lui fut vertement reprochée et l’on devine que la
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LES DERNIÈRES ANNÉES DE BOUCHER
réprimande vint de Diderot qui n aimait pas à voir échapper une proie à laquelle il trouvait de la saveur ; « Quoi! monsieur Boucher, vous à qui les progrès et la durée de l’art devraient être spécialement à cœur, en qualité de premier peintre du roi, c’est au moment où vous obtenez ce titre que vous donnez la première atteinte à une de nos plus utiles institutions, et cela par la crainte d’entendre une vérité dure ! » Pauvre Boucher ! s’il avait en effet cédé à cette appréhension, il aurait vainement déserté le champ de bataille. La « vérité dure » était inévitable. Dans son compte rendu du Salon, Diderot introduit un intermède imprévu, ÏÉtai actuel de l’école française. Avec un mot, avec une phrase, il glorifie ou il accable les malheureux peintres de l’Académie. Sauf quelques éloges attribués à Chardin, à La Tour, à Vernet, ce dénombrement est comme un dictionnaire de condamnations. On se rappelle comment il exécute l’artiste vieilli. « Boucher. — J’allais oublier celui-là. A peine laissera-t-il un nom, et il eût été le premier s’il eût voulu. »
On a ici la démonstration de cette vérité banale qu en matière de critique ce qui est excessif peut devenir dangereux. Diderot s'est trompé. Bien des jours se sont écoulés depuis et bien des années : la prédiction du philosophe, téméraire il y a un siècle, ne s est guère vérifiée; loin de là, le temps en a accentué 1 imprudence. Boucher a laissé un nom, il a été la personnification d’un idéal; il vit encore dans ses œuvres.
II est vrai que les créations qui protègent Boucher contre l’oubli ne sont pas celles qu il enfanta aux heures de sa vieillesse, celles que Diderot a si gaiement condamnées. Le sentiment des choses fines se perdait de jour en jour chez l’ancien décorateur. Je vois quen ces dernières années tout le monde est d’accord pour blâmer les exagérations de sa palette, les singularités de son coloris. Un ami a voulu expliquer cette défaillance et il y a peut-être quelque chose de vrai dans la justification qu il a essayée. L’auteur de la notice insérée dans le Nécrologe^ Antoine Bret, nous dit qu'indépendamment des crises qui, vers la fin, lui faisaient une respiration si difficile, Boucher avait une autre infirmité : sa vue s’était sensiblement affaiblie; de là, s’il en fiiut croire le biographe, les erreurs de son système de coloiation. Le texte doit être reproduit : « M. Boucher tomba un peu dans le poLiipie, et ses chairs paraissaient, dans les derniers temps, comme éprouvant le reflet d’un rideau rouge. Il n’ignorait pas le reproche qu’on lui faisait à cet égard, mais il s en excusait sur sa vue, et 1 auteur de cet Éloge lui a entendu dire plus dune fois qui! ne voyait qiiune couleur terreuse où le public apercevait le cinabre et le vermillon. »
LES DERNIERES ANNEES DE BOUCHER
Dans le dessin, où jouaient seulement la sanguine, le crayon noir, le crayon blanc, et qui était involontairement harmonieux, ces défauts de coloration, cette exaltation arbitraire du ton local n'apparaissaient pas. Boucher s'en rendait compte sans doute, et, en ses dernières années, il dessina beaucoup. Il n'inventait plus, il se souvenait. Un respect persistant pour les galanteries mythologiques lui inspirait le grand dessin de 1767 où Mars et Vénus sont tendrement enlacés sous la protection d'un groupe d'Amours, surveillants peu attentifs qui s'amusent à ûtirc des culbutes dans les nues. L’année suivante, il composait un frontispice pour {Histoire de la maison de Bourbon^ de Désormeaux. Le livre ne fut publié qu'après la mort du peintre; mais le dessin, qui a été gravé par Augustin de Saint- Aubin, est daté de 1768. Boucher est resté fidèle aux élégances, au caprice ornemental de sa jeunesse en dessinant cette allégorie où l’on voit la France présenter à la Muse de l'Histoire, au Temps et à la Renommée les médaillons des rois de la branche de Bourbon. Ce frontispice, imitation d’un type dont Cochiii lui-même avait abusé, a le défaut d’être froid et L‘>anal.
Il v a du mouvement au contraire et de la grâce dans le dessin aux crayons de couleur qui a été gravé par Demarteau sous le titre ; la Danse allemande. La proportion des personnages n'est peut-être pas tout à fait orthodoxe : la figure de la jeune fille dont les mains s’enlacent à celles de son amoureux semble un peu plus courte qu’il ne fiiudrait : mais le groupe est charmant et je m’étonne que Sèvres ne l'ait pas traduit en porcelaine. Qitant au titre de l'estampe, c’est probablement une invention de Demarteau. Le sujet n’est pas essentiellement germanique : à la dernière ritournelle, le danseur embrasse sa danseuse. Rien n’est français comme le baiser.
En 1769, — date du dessin que nous venons de décrire, — Boucher croyait encore aux amourettes dans les bois ; il croyait aussi aux moutons. C'était un homme d’une foi robuste. Il avait du moins gardé la persistance du souvenir, et il retrouvait dans les retours de sa pensée toutes les visions de sa jeunesse. Lors de sa dernière exposition au Salon du Louvre, il fit bien voir qu’il n’avait rien oublié. Il envoya une Marche de bohémiens, très grand tableau qui, d après le livret, était dans le goût de Benedetto Castiglione. Cette réminiscence italienne porta bonheur à Boucher. C’est Diderot qui nous l’apprend. Dans son compte rendu, écrit après la clôture du Salon de 1769 et aussi après la mort du peintre, il y a comme un vague regret d’avoir trop souvent parlé avec irrévérence de celui qu’il appelle cette fois le « vieil athlète «. Le critique signale de la ficilité et de la fougue dans cette Marche de bohémiens, qui mettait en scène une foule de