Lecoy de La Marche, l'Académie de France à Rome, p
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qui dévoient lui acquérir de la considération dans le monde. 11 ne parut pas à son retour que sa manière se fût enrichie ni perfectionnée. A peine savoit-il dessiner; il ne peignoit guère mieux : il avoit pourtant le secret de faire des petits tableaux qui plaisoient; c'est qu'il ne traitoit que des sujets agréables et que ses ligures, ainsi que ses compositions, avoient quelque chose de flatteur. Tout le monde n'étoit pas obligé de savoir qu'il les avoit pillés dans les œuvres des grands maîtres qui l'avoient précédé. Il ne fiiisoit aucune difficulté d'en copier des morceaux entiers et de les reporter dans ses tableaux. On le trouvoit continuellement entouré d'estampes, où il fourrageoit, et personne ne lui en demandoit aucun compte. Ses confrères le craignoient, les gens de lettres le considéroient; un certain ton qu'il avoit pris faisoit imaginer qu'il avoit de l’érudition qui pourtant étoit des plus minces; mais que ne fait-on pas, armé d'un peu de charlatanerie ? »
A ce portrait qui n’était nullement caricatural, car Vleughels a laissé des preuves de son impuissance, on reconnaît la main d'un ami. Mariette était en effet fort lié avec Nicolas Vleughels. Ce charlatan, habile dans l’art d'utiliser les estampes, s’était lait dans le monde des arts et dans l'autre de charmantes relations. A Venise et à Paris, il avait connu Rosalba. Homme heureux! il était même parvenu à conquérir l’amitié de Watteau avec lequel il habita longtemps. Vleughels, tranchait du bel esprit : comme il ne savait pas peindre, il a essayé d'écrire. Nous avons de lui un récit de la vie de son père, le Flamand Philippe Vleughels, et une traduction du dialogue de Lodovico Dolce. Naturellement, il fut académicien, chevalier de Saint-Michel, et le reste. Le xviiP siècle a montré des qualités précieuses, mais il s’est quelquefois mépris sur la valeur des hommes qu'il employait au service de son rêve.
L'idée de confier l'Académie de Rome à un aimable causeur qui ne « savoit pas dessiner » lait supposer que le duc dAntin a pu avoir en 1724 un moment d’aberration. Pcut-ctre eût-il bien lait de consulter ce jour-là son conseiller ordinaire. M. Berger. Mais l'intérêt diplomatique et l'éternelle question de la prestance se mêlent à toutes les choses de ce monde. Vleughels était un homme d'une certaine allure. De loin, on le trouvait agréable et imposant. Mariette reconnaît que, dans le milieu romain, il remplit son poste « avec beaucoup de dignité », et qu'il faisait « parfaitement les honneurs de la nation ». Le succès de Vleughels n'a point d’autre cause. Et chacun reconnaîtra en effet que, lorsque la France n’est pas représentée avec grâce, elle est inexactement représentée.
Tel était le nouveau directeur qui avait reçu mission de surveiller le déve-
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loppcment intellectuel de Natoire et de le guider dans ses études. Le maître et lelëve s’entendirent dès le premier mot. Au printemps de 1724, sous le directorat de Poerson, Natoire dessinait d'après Raphaël. En 1725, il copiait un Pierre de Cortone. Pour l’éducation de l’esprit et l’instruction de la main, ce n’est pas la môme chose. Est-ce VIcughels qui lui avait conseillé de changer de modèle? Est-ce Lemoyne? Ainsi que nous l’avons dit, celui-ci était venu passer quelque temps à Rome pendant l’hiver de 1724, et nous le connaissons assez pour comprendre qu’en voyant son ancien élève se fatiguer devant Raphaël, il ait pu lui recommander paternellement un exercice plus conforme à ses instincts et des nourritures plus légères.
Quoi qu’il en soit, ce changement de régime ne déplut pas à Natoire. Le succès allait venir. En décembre 172^, l'Académie romaine de Saint-Luc ayant organisé un concours, Natoire obtint, à la grande joie de la colonie française, le premier prix avec son tableau de MoUe apportant les Tables de la loi. L'événement fit tant de bruit que le Mercure jugea à propos d’en parler l'année suivante. Vleughels ne fut pas le moins enchanté. U résolut d'employer un pinceau qui se montrait si plein de zèle, et, obéissant à des préoccupations chères à toute la jeune école et que Lemoyne lui-même aurait approuvées, il fit de Natoire un décorateur. L’Académie occupait alors le palazzo Mancini, à la rencontre de la Via Lata et du Corso. Le palais avait besoin de quelques restaurations. U fallait du moins le mettre au goût du jour. Le 26 mars 1727, Vleughels écrivait au duc d’Antin ; « Nos trois pensionnaires peintres, qui sont les sieurs Natoire, Delobel et Jeaurat, vont travailler à faire des dessus de portes. » C’est bien là un signe du temps. Le dessus de porte, n’est-ce pas l’idéal même de Natoire ? Nous l’y verrons revenir bien des fois, appropriant ses compositions aux formes découpées des encadrements et n’ayant souvent d autre préoccupation apparente que de faire chanter une note rose au milieu des blancheurs d’un salon clair et de ses dorures.
Le directeur de l'Académie de Rome était d'ailleurs satisfait des progrès de Natoire et de ses aptitudes. 11 poussait le délire jusqu’à admirer son dessin. « Ce jeune homme, écrit-il le 22 mai 1727, dessine d’un goût qui le fait considérer ici et qui sera estimé en France ». Les prophéties de Vleughels se réalisèrent en partie. L’année suivante, aux derniers jours de septembre 1728, Natoire s’apprêtait à quitter Rome où il avait passé cinq ans. Il devait, dans son voyage, s’arrêter en Lombardie « pour y étudier », et nous espérons, sans en être bien certain, quil aura jeté un regard rapide sur les œuvres de Léonard et de Luini.
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A Pans, Natoire retrouva Lcmoyne dans toutes les ardeurs du travail et du succès. Comme c’était l'usage alors pour les peintres que l'Académie n’avait pas encore liivorisés do son sourire, il prit part aux Expositions de la « jeunesse », qui s'improvisaient à la place Dauphine le jour de l’octave de la Fête- Dieu. Ces Expositions dun instant n’ont point laissé de catalogue. Le Mercure en parle cependant quelquefois, et nous voyons qu’en 1754, Natoire débuta avec une Galatee et un autre tableau. Il s'essayait aussi dans la gravure à l’eau-forte, mais le triomphe ne fut pas immédiat, il conserva toujours d’ailleurs un caractère modéré. L Académie ne parut pas s’apercevoir tout de suite que Natoire peignait d une façon galante. Elle se montra au contraire fort empressée à faire accueil à des artistes plus jeunes que lui, et même à des camarades qu'il avait connus à Rome. Étienne Jeaurat et Nicolas Delobcl, ses collaborateurs dans l’exécution des dessus de porte du palais Mancini, furent académiciens avant lui : Boucher, son rival heureux, fut reçu le jo janvier 1734. Natoire dut attendre près d’un an. Il n’entra à l’Académie que le j i décembre. L’année suivante, le temps perdu parait regagné : c’est le même jour (2 juillet 17J5) que les deux jeunes peintres, d ailleurs si inégaux, furent élus adjoints à professeur. Une arentuie semblable se renouvela en 17J7 lors de leur nomination au grade de professeur titulaire. Des fonctions pareilles mettaient ainsi sur un pied égal deux maîtres dune valeur bien différente, et quand on lit les livres du temps on est tenté de croire que la critique, alors à son début, n’a pas toujours su marquer la nuance.
Lors de sa nomination a 1 Académie, Natoire donna pour son morceau de réception un tableau représentant Vénus demandant à Vulcain des armes pour Ènee. Ce sujet était fort a la mode, et il paraît avoir été cher aux peintres du xviii' siècle. Ce n est pas dans son imagination que Natoire a trouvé ce motif un peu banal. Déjà Nicolas VIeughels s’était inspiré de la meme pensée dans une petite toile qui est au musée de Toulouse, et, de son côté. Boucher avait traité le sujet en 17J2, dans de plus grandes dimensions, et avec tous les enjolivements imaginables. Le tableau de Natoire n a pas été perdu ; il est au Louvre aujourd’hui. 'Vénus est la, avec les Amours, et aussi avec un ’VuIcain assez ridicule'. La peinture est faite de tons clairs, non sans quelques teintes jaunissantes, et lorsqu’on se rappelle que VIeughels professait une sorte d’enthousiasme pour le dessin de son pensionnaire, on est tenté de croire qu’il s’y connaissait peu.
I. On voit ou musée de Montpellier un tnbleou dans lequel pensee et les proportions de son cadre, a traite une seconde fois le
Natoire, modifiant un peu l’expression de sa même sujet.
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A partir de 1737, les éléments de la biographie de Natoirc doivent être cherchés dans les catalogues des Salons organisés par l'Académie royale, et, mieux encore, dans les monuments de Paris, qui, malgré les changements du goût, ont conservé quelques-unes de ses peintures décoratives. Lemoyne venait de mourir. Ce n’était pas une médiocre question pour l’école que celle de savoir comment il serait remplacé. Il nous reste une œuvre qui dit quel fut l'effort de Natoire pour continuer le maître absent. Nous voulons parler du plafond de l’un des salons de l'hôtel Soubise, devenu le dépôt des archives nationales, maison vénérable et sainte, car le palais des Archives, c’est le Louvre des vieux papiers.
On connaît ce salon — le salon ovale — dont la décoration avait été confiée à l'architecte Boffrand et qui exprime si bien le goût fastueux de l'époque. Boffrand divisa en huit compartiments, en huit « panaches » d'une largeur inégale, l'espace compris entre le plafond et les arcades qu'occupent quatre fenêtres , une glace et une porte. C’est dans ces cadres, découpés un peu bizarrement, que Natoire, se rappelant le conte antique, a peint les scènes principales de l'histoire de Psyché. On voit d'abord la jeune fille délaissée et en proie au désespoir; plus loin, elle est reçue au seuil d'un palais par des nymphes qui lui ofirent des fleurs; elle montre à ses sœurs les bijoux qu'on lui a donnés; curieuse, elle a pris sa lampe pour regarder l'Amour endormi; elle est retirée de l’eau par ses compagnes; elle est présentée à des bergères qui gardent leurs troupeaux; elle sort des enfers et tombe en pâmoison; enfin, au dénouement de la féerie, elle est enlevée par l'Amour et amenée dans l'Olympe. Deux de ces épisodes ne portent point de dates, ou du moins ces dates sont sans doute cachées par les bordures; mais les six autres compositions ont une signature complète, C. Natoire^ avec les millésimes 1737, 1738 et 1739. Ces peintures ne furent point exposées au Louvre : elles sortirent de l'atelier de l'artiste pour aller occuper à l'hôtel Soubise les cadres que Boffrand leur avait ménagés au-dessous du plafond blanc qu'égaye le caprice d'une dentelle d’or.
Les architectes modernes ont eu si peu de respect pour les décorations organisées par leurs prédécesseurs du xviii® siècle qu'on doit s’estimer heureux de retrouver à Paris un ensemble qui ait été conservé. Et Natoire mérite ici un éloge. Habile à disposer ses compositions de manière à meubler les espaces capricieusement délimités qu'on avait confiés à sa fimtaisie, il a su y mettre assez de figures et il les a mises aux bons endroits, de façon à amuser partout le regard. L’ensemble de la coloration diffère un peu de celle qu'on est accoutumé de rencontrer chez Natoire. Elle est beaucoup plus montée qu'à l'ordinaire. Dans la gamme
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générale, elle révèle un souvenir de l ltalie et elle garde comme une fleur de Pierre de Cortone. 11 y a même là quelques draperies bleues qui appartiennent absolument au peintre toscan. Mais Natoire se rappelle aussi son maître, et il met à côté de ses carnations rosées des ombres chaudes à la façon de Lemoyne. En outre il a trouvé des délicatesses pour peindre les chairs, et çà et là, dans le corps de 1 Amour qui dort et dans celui de Psyché évanouie, on voit des pâleurs fines, comme celles de la rose du Bengale. Le style est assez secondaire, je le sais, et quant au détail du dessin, bien des critiques pourraient être faites; mais l'ensemble a une certaine tenue, et les mythologies de Natoire, enchâssées dans leurs bordures dorées, ont l'aspect velouté de panneaux de tapisserie. Dès le jour où il acheva les panaches de l’hôtel Soubise, il devint certain que l’auteur des aventures de Psyché serait essentiellement un décorateur.
Il ne négligea dailleuis aucune occasion de montrer quil possédait pour cet art alors si aimé des aptitudes spéciales. Dans les tableaux qu’il envoya au Salon à paitii de 1737, beaucoup nétaient que des dessus de porte, plusieurs même furent des trumeaux involontaires. Natoire s’exerçait pourtant à traiter les sujets les plus variés et on devine parfois a ses visées ambitieuses qu’il prenait au sérieux son titre de piolessetii a 1 Académie. Mais jamais ce talent lacile ne parvint à paraître grave. A cette piemièie Exposition de 1737, qui mit en lumière les noms des successeurs do Lemoyne , Natoire n avait pas envoyé seulement des nudités mythologiques et « deux sujets champêtres et ceintrés » ; il s était hasardé à peindre un vaste tableau d'histoire, le Siège de Bordeaux par Claris. Voulait-il montrer qu’il ne doutait de rien? 11 resta d ailleurs audacieux jusqu'au bout. En 1738, toujours épris des cadres aux silhouettes capricieuses, il expose un tableau « chantourné », les Glaces enchaînant l Amour. En 1739, il sattaque hardiment aux aventures do Télémaque. En 1741, sans négliger jamais les motifs amoureux, il commence une série de compositions héroïques et romaines dont il a parlé quelquefois avec fierté, 1 histoire de Marc-Antoine. Ce premier tableau, qui avait été commandé au nom du roi, représentait Marc-Antoine entrant à Éphèse, en compagnie dun groupe de femmes déguisées en bacchantes. Il était attendu par les Gobelins
Niitoire était un infatigable travailleur. A chacune des Expositions du Louvre, il se rappelait à l’attention de la foule. Au Salon do 1742, ce sont
1. A Ja fin du xviii' siècle, les tapissiers des Gobelins reproduisaient encore l'Entrée de Marc-Antoine. Lors d une Exposition organisée en 1876 aux Champs-Élysées, on a revu un exemplaire de cette tenture. La pièce est signée à droite ; Co^effe. / -.S’tf’; à gauche : C. Natoire f. 1-41.
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