I. Ca\ette des Beaux-Arts, 2' période, XX, p
LES GENDRES DE BOUCHER
dernières années du règne de Louis XV, les livres vont avec les images ; tout semble lait au point de vue du musée secret. Le beau monde d'alors ne parait pas avoir conscience du péril. Les gravures des gouaches de Baudouin se dédient ouvertement, naïvement, aux personnages les plus qualiliés : les armoiries des grands seigneurs s’étalent au bas des estampes les moins vêtues. On a conservé les catalogues des bibliothèques intimes de quelques-unes des femmes élégantes du moment, et l'on y voit que ces érudites lisaient d’étranges bréviaires. Baudouin nest pas justifié, mais il est expliqué par l’atmosphère ambiante. Dans les salons de la cour et de la ville, la respiration commençait à devenir malaisée. On étoufiait sans s en apercevoir au milieu de parfums enivrants et fades. Une sorte d asphyxie morale se préparait. Il était temps qu’une visiteuse inattendue pénétrât dans la maison, ouvrît brusquement les fenêtres et fit entrer les fraîcheurs d’une brise vivifiante dans le petit boudoir d'Augias.
'étude des œuvres de Boucher est une promenade dans l'imaginaire. On n'est pas d'humeur tous les jours à entreprendre un pareil voyage , et les honnêtes esprits à qui manque le goût des choses chimériques auront peut-être à s’imposer quelque effort pour achever cette excursion au pays de l'impossible. Tous les idéals ne sont pas également abordables. Les intelligences hautaines, qui vivent en communion avec les grands maitres’, se sont depuis longtemps habituées à leur langage, et, de même qu'on devine le sentiment d’un ami qui se tait, elles comprennent, dans le moindre linéament échappé à la main connue, les intentions secrètes de la pensée. Boucher, qui, lui aussi, est un idéaliste à sa façon, parle moins clairement à l’esprit moderne, et, bien quil ne soit séparé de nous que par un siècle, il paraît, à certains jours, s enfoncer un peu dans les lointains de l’histoire. Avouons-le: Boucher a vieilli.
Cet accident se rencontre assez souvent dans les annales de l’art. Il se produit toujours à propos des maîtres qui, au lieu d’ensemencer noblement le terrain normal, c’est-à-dire lame humaine, se sont amusés à planter, au bord des chemins de traverse, un petit jardin dont les fleurs sont faites de gaze ou de papier peint. La manière est fatalement compliquée; un temps peut venir où elle ressemblera aux hiéroglyphes d'un idiome perdu. Ce qui est simple est plus aisément éternel. Même aux longues nuits de décembre, on revoit, les yeux fermés, le soleil absent. Il n'est pas toujours flicile de se rappeler les splendeurs changeantes d’un feu d’artifice.
Boucher n’a été qu’une fusée éclairant tout à coup un coin du ciel et retombant en poussière lumineuse au milieu de l’obscurité et du silence. On n'a pas voulu dans ce livre égaler, à l’astre qui demeure et qu'on revoit tous les soirs, l’étoile précaire, qui, apres avoir étonné un instant le voyageur, s’éparpille sans laisser de trace au manteau bleu de la nuit. Encore une fois, il ne s’agit ici que d'un météore. Il a brillé, il s’est éteint. Tout est fini.
Mais le ciel de l’art a son histoire. On peut, alors même qu’on a l’habitude de regarder en avant, se tourner parfois vers le passé, et marquer la place qu’occupèrent les étoiles abrogées et les choses qui ne sont plus. Cette étude rétrospective enseigne que, pendant le xviiF siècle, le génie de la France, si clair et si franc dans la prose des grands écrivains, s’est exprime dans les œuvres de certains peintres — je ne dis pas chez tous, parce que je pense au loyal Chardin et au véridique La Tour — sous la forme de créations arbitraires et qui semblent illuminées d’un rayon de féerie. Boucher a été le représentant le plus authentique de cet art singulier qui noie un atome de vérité dans un océan de fictions.
Comment Boucher s’est-il comporté devant la nature ? Certes, il ne professait pas pour elle une aversion systématique et raisonnée. S’il avait eu cet absurde mépris, il serait en dehors de l'art. La réalité paraît au contraire Lavoir intéressé quelquefois. Mais il la traitait comme une des petites figurantes de la pastorale d'Issé : il l'aimait un soir pour l’oublier le lendemain; il la traitait comme sa femme, à laquelle il essaya de faire comprendre que le mariage est une toile grise dont la monochromie doit être égayée par les notes roses de l’infidélité. Boucher n’était pas l’homme des longues amours. 11 eut devant la nature une attitude inégale. Étrangement épris, il a été étrangement oublieux. Dans quelques-unes de ses études dessinées, sous l’influence d’un modèle qui lui prouvait que, pour un véritable artiste, la réalité est presque une poésie, il a exprimé, avec la liberté savante de son cravon, les morbidesses de l’épiderme, les frémissements de la vie