I . Archives de l'art français, II, p
CHARLES NATOIRE
Troy, décoré de l'ordre de Saint-Michel et prince de l'Académie de Saint-Luc, avait le cœur troublé par des amourettes tardives. 11 fallait donner un successeur à ce grand enfant. Lenormant de Tournehem en parla au roi, dont les mœurs austères ont fait quelque bruit dans le monde. Natoire avait cinquante et un ans, avec un certain air de jeunesse ; il s'était signalé par son dévouement : il fut nommé directeur de l'Académie de Rome.
Le 6 septembre 1751, Natoire partit pour l'Italie, emmenant avec lui sa sœur Jeanne, une fille sérieuse, qui ne lui fut point inutile dans l'exercice do ses fonctions et dont nous aurons à reparler'. Le voyage ne se fit pas sans de nombreuses stations. Natoire s'arrêta d'abord à Nimes, où il revit sa famille : le ji octobre, il arrivait à Rome, et le i" janvier 1752 il prenait la direction de l’Ecole.
Ici le document commence à foisonner et nous sommes obligé de choisir. Nous possédons deux séries de lettres écrites par Natoire pendant son séjour à Rome. Nous avons la correspondance officielle, celle que le fonctionnaire adressait au directeur des batiments du roi et dans laquelle se trouvent mentionnés les principaux faits qui se passaient à l'Académie, — arrivée des élèves, détails sur leur trav.aux, questions de discipline et questions de budget*. — Nous avons aussi la correspondance intime que Natoire échangeait avec son ami Antoine Duchesne, prévôt des bâtiments'. Ces dernières lettres, dont nous avons eu j.adis les originaux entre les mains, et dans lesquelles l'orthographe a des gaietés imprévues, montrent bien quel était le caractère de Natoire et quel fut son constant souci. Fort occupé de son succès, de sa personne et de ses intérêts, Natoire tenait beaucoup .à ne pas déplaire. Lenormant do Tournehem étant mort le 19 novembre 1751, 1 artiste ne manqua pas de saluer l'avènement du nouveau directeur, le futur marquis de Marigny. 11 parut d'abord vouloir mettre de l'ordre dans les affaires do l'Académie que Jean-François de Troy, homme de plaisir, avait par trop négligées. 11 était aidé dans ce travail par sa sœur Jeanne, vieille fille intelligente qui, parcourant tous les jours le palais, aimait, en bonne mén.agère, que les choses fussent a leur place et que la fantaisie ne s'introduisit pas dans le gouvernement de la cave et des cuisines. 11 convenait que Natoire eût auprès de lui
I. Jc,inne Natoire, a qui nous avons jadis consacré une note dans \zs Archives de l'art français [H p .5 S] avait un instant songé à la peinture. Elle faisait des pastels. M. de Jullicnne n'en possédait pis moins de huil qui sont mentionnes an catalogue de sa vente. Jeanne Natoire a commis aussi l’imprudence de rimer d'assez pauvres vers qu on trouvera dans le Mercure de juin 1744.
Z. Quelques-unes de ces lettres ont été imprimées par M. Lecoy de La Marche dans son volume, l'Académie de trancc a Rome, 1874, p. 253.
3. Cette correspondance a etc publiée dans les Archives de l'art français, II, p. 246.
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quelqu'un qui s’occupât de l’ordre matériel de la maison, car il n’a jamais été un financier très authentique : il s’embrouillait un peu dans ses comptes, et d'ailleurs il entendait bien ne pas abandonner son métier de peintre.
Natoire travailla beaucoup à Rome. Sa correspondance nous parle fréquemment des œuvres qu'il commence et de celles qu'il achève. Dès 175}, nous le voyons occupé à satisfaire un des caprices de M. de Marigny. Le frère de M"* de Pompadour mettait la dernière main à rembellissement d'un petit cabinet dont la décoration paraît avoir été fort galante. « Je n'y ay voulu que des nudités, » écrivait-il à Natoire le 19 février. Des quatre tableaux qu'il rêvait, il n’en possédait encore que trois. Déjà il avait appendu à son mur un Carie Vanloo, un Pierre, un Boucher. « Vous jugez bien qu’il m'y manque un Natoire. » Le marquis, on le voit, était plein de courtoisie. 11 croyait ou il feignait de croire qu'une peinture de Natoire pouvait contribuer à la félicité d’un amateur qui se piquait d’être délicat. Pour être à la hauteur du programme et pour déshabiller la grâce autant que l'avaient fixit ses confrères, le directeur de l'Académie de Rome peignit l'aventure de Léda en conférence avec le Cygne'. Il s'était fort appliqué. On assure cependant que le marquis ne fut pas absolument satisfait de la Léda. Nous ne savons trop pourquoi ; mais nous avons au fond du cœur cette conviction secrète que, dans le « cabinet des nudités » de M. de Marigny, Natoire avait trouvé un rival et un vainqueur. Boucher s'était servi ce jour-là de son pinceau d’argent, et le rayonnement de sa claire peinture éteignait tous les tableaux voisins.
On voit, par la lettre du marquis de Marigny et par d'autres documents, que Natoire passait au xviiP siècle pour un peintre assez bien informé des élégances féminines , et qu'il possédait même un don alors très prisé, le sentiment des attitudes et des carnations voluptueuses. On ne constate pas sans surprise que cette appréciation était celle de Voltaire. Au mois de juin 1757, le philosophe écrivait à M""* de Fontaine : « Votre idée de faire peindre de belles nudités d'après Natoire et Boucher pour ragaillardir ma vieillesse est d’une âme compatissante. » Le mot est curieux , mais il montre une
fois de plus que, comme critique d’art, Voltaire n'est pas impeccable. Mettre Natoire et Boucher sur la même ligne , c’est faire paraître trop d'indifférence pour la justice et perdre la notion des valeurs relatives. Imaginer que
le premier de ces peintres est un artiste aux inventions émoustillantes , c’est
trop oublier qu’il y a toujours de la froideur dans ses galanteries, avec une
1. Ce tableau se retrouve dans le catalogue de la collection de M. de Ménars vendue en 1782.
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sorte de parfum fade. Natoire a fait de la nudité sans flamme et sans enthousiasme : le grand amoureux, c’est Boucher.
D’autres ambitions consolaient l’innocent Natoire. 11 se croyait appelé aux choses solennelles et volontiers il prenait le ton héroïque. Rome ne l’éclaira pas sur son insuffisance. En 1754, il travaillait avec un zèle naïf il la série de ses tableaux sur Marc-Antoine , long poème dont il avait montre la première page au Salon de 1741 et auquel il attachait une importance considérable. 11 y revint il diverses reprises, mais il ne semble pas que le succès ait répondu ii son rêve'. L’antiquité tourne il la mascarade sous le pinceau de Natoire. Était-il plus heureux dans la peinture religieuse.? On peut en douter. En cette même année 1754, il peignit pour la chapelle de Noailles il Notre-Dame un tableau représentant l’Apparition de l’ange aux saintes femmes, après la résurrection du Christ. Cette peinture, envoyée de Rome, fut placée il la cathédrale « dans une bordure délicatement sculptée et dorée » que surmontait l’écusson du maréchal de Noailles. Elle y était encore il la fin du siècle, et nous ne savons trop quelles ont été ses destinées.
11 semble d’ailleurs que les œuvres expédiées il Paris par Natoire n’y obtinrent pas un succès sans mélange. De temps il autre, il recevait dans sa solitude de Rome comme un écho des observations aigres-douces qu’elles avaient suggérées. Son amour-propre en a-t-il ressenti quelque blessure.? On serait tenté de le croire, lorsque l’on voit do quel ton l'artiste parle de ses juges. « La peinture, écrit-il, le 5 novembre 175;, a toujours des mauvais quarts d'heure. Quand on vient à broncher, la critique, peu indulgente et fort souvent outrée, sans égards, nous juge durement, et, au lieu do nous encourager, nous afflige”. » L'année suivante, il renouvelle les mêmes plaintes. Évidemment le vent commençait à changer.
A cette période de sa vie, Natoire aurait eu besoin du coup de fouet que donne l’applaudissement. 11 s’était engagé, un peu follement peut-être, dans une grande entreprise : il peignait la fresque de Saint-Louis-des-Français. Il écrit le 14 avril 1756 : « Mon ouvrage de Saint-Louis s’avance : je suis dans la peinture a fresque jusquau cou... J’ay finy' le grand carton avec assez de succès : il a trente-trois pieds de proportion. » Avant l’hiver do 1757, ce vaste morceau était terminé. Natoire, habitué à être satisfiiit de lui-même, paraît alors
r. Indépendamment de l'Entrée de Marc-Antoine à Éphèse exposée en 1741, on a vu successivement au Salon du Louvre, en ipSS, le Repas donné par Cléopâtre à Marc-Antoine et, en l'Arrivée de Cléopâtre à Tarse.