On se souviendra que Thérèse, c'est l'héroïne : George
Alfred lui-même les eut repoussées. Mais il faut faire en sorte de le faire sans charger sa mémoire (comme je me plais encore à reconnaître que c'a été votre intention) en ménageant mieux quelques expressions et quelques passages qui pourraient être mal pris. Certes, vous n'avez pas tué le poète, comme on l'a dit, vous lui avez plutôt fourni ses plus belles inspirations, qui n'ont pas toujours été très ménagées, mais que le public ne pouvait pas saisir, tandis qu'il saisira facilement les applications de votre roman. C'est d'ailleurs tout à fait votre droit, dès que vous prenez la forme romanesque, et, en gloriliant un peu plus encore l'artiste, vous éviterez tous les périls ^.. »
Le 19 août, autre lettre de François Buloz. Il renvoie à l'auteur son manuscrit : il a marqué au crayon bleu les passages dont il désirerait l'atténuation ou même la suppression. Il voudrait lui en voir adoucir d'autres, et puis : « Je croirais très heureux pour vous et le roman, que vous puissiez adoucir, jeter un peu plus dans l'ombre, les endroits où Thérèse passe si facilement des bras de Laurent dans ceux de Palmer. Celui où elle se donne à Palmer qui veut l'épouser, pour éprouver s'il persistera ensuite dans ses idées de mariage, fera quelque peu crier. Moi cela ne me choque pas trop. Mais le monde en sera plus choqué... »
Et George, suivant docilement ce conseil, renonce
1. Citée dans .la véritable histoire à'Elle et Lui (S. de Lovenjoul).
ELLE ET LUI 3t
à cette épreuve^ que Thérèse faisait subir à Palmer. On n'en voit plus trace dans Elle et Lui.
Le 1" septembre l'auteur remit au directeur le manuscrit corrigé. Elle et Lui parut en janvier 1859 : le roman fit beaucoup de bruit et causa quelque scandale.
« Il y a dans la première partie », écrit François Buloz à son collaborateur, « une idée indiquée que vous pourriez peut-être développer par la suite, pour en faire un épisode qui serait bien vrai et fort remarquable. C'est que l'artiste ne peut vraiment être grand et complet que lorsqu'il est maître de sa vie et de sa volonté, qu'il ne dépend ni du hasard, ni de ses caprices. S'il faut de la passion pour faire un poète, il ne faut cependant pas que le poète soit dominé toujours par ses passions et en soit le puéril esclave. Quelle vie n'aurait pas fournie Alfred, s'il avait pu prendre le dessus !
«Pour parler d'un autre mort que je regrette aussi, quelle carrière plus grande et plus utile n'aurait pas eu ce pauvre Planche, s'il n'avait également abandonné sa vie au hasard et à l'aventure ! Ce n'est pas le talent qui a manqué à notre siècle, c'est le caractère. Aussi est-on vieux à l'âge où Rousseau commençait à écrire. On jette sa vie au vent, et on n'est plus capable d'efforts virils lorsqu'on arrive à l'âge d'homme. C'est ce qui est arrivé à votre héros ^.. »
1. 22 janvier 1859; citt5e par S. de Lovenjou!, La véritable histoire, etc.
En février le succès à' Elle et Lui s'affirmait. Pourtant, voici poindre quelques nuages à l'horizon, je ne parle pas des lettres anonymes : signe certain de réussite. Mais Paul de Musset commençait de laisser voir son mécontentement, il voulait répondre, et répondre par un roman à sa façon, avant même la publication de la biographie de son frère qu'il annonçait, et qui ne parut qu'après la mort de François Buioz, en 1817.
« Je m'attends bien à quelques attaques à propos du roman actuel, écrit George au directeur de la Revue, le 4 mars. Vous défendrez la Revue, je me défendrai, moi, s'il y a lieu, mais défendre le héros de ce roman serait une sottise et faire du tort à sa mémoire que j'ai plus relevée que trahie. J'ai excusé les fautes, j'ai grandi les caractères, j'ai tu les misères réelles. C'est comme cela qu'il faut écrire certaines histoires, et c'est comme cela que, par égard pour tant d'autres, j'ai écrit... l'Histoire de ma vie. Ce n'est pas là mentir, c'est pardonner. J'ai des montagnes de preuves, et, en somme, ce n'est pas là que j'ai puisé mes jugements, c'est dans mon cœur plein à.'oubli pour les travers et les faiblesses que j'ai vues^.. »
« La famille de Musset crie contre moi », constate François Buloz, quelques semaines plus tard -, « et m'accuse (voyez le rôle honorable pour vous et pour