Inédite, s. d
gros bataillons, c'est avec douze hommes qu'on prend Naples '■. »
Voici la lettre écrite vingt ans avant le livre :
« Alexandre Dumas a quitté hier Paris subitement, et l'histoire de ce départ atteint des proportions si pyramidales, qu'il faut que l'univers entier en soit informé.
« L'auteur de Monte-Cristo était donc à Paris depuis un mois environ pour affaires de littérature. Mais ce n'était guère là qu'un prétexte, car il s'agissait bien plutôt pour lui d'échapper aux nouveaux créanciers qu'il s'est fait pendant cinq années de séjour à Naples, où il exerce comme vous savez toutes les industries, depuis celle de débitant de journaux révolutionnaires, jusqu'à celle de marchand de comestibles et de restaurateur ; or, comme un de ses meilleurs amis me le disait hier: Dumas n'a pas l'habitude de séjourner impunément dans un pays quelconque sans y faire de dettes... Dumas vivait donc depuis un mois dans la capitale de ses triomphes littéraires, et de la majorité de ses créanciers, lorsqu'il y a trois jours l'inspiration lui vient de fuir, toute araire cessante. A cette résolution soudaine, ses intimes opposent la nécessité de rester au moins vingt-quatre heures de plus, pour régler cer-
1. Blaze de Bury. Alexandre Dumas, p. 241, Calmann-Lévy, édit., lâSo.
tains intérêts en souffrance : « Non », leur répond alors Dumas, « il faut que j'aille à Turin sans un quart d'heure de retard, car je pressens que mon ami Garibaldi va faire des sottises. Si je n'y vais pas, il est capable de s'en retourner à Gaprera, et de cette année encore nous ne prendrons pas Venise! [sic!!!) » L'ami qui me rapportait ces paroles, vraiment olympiennes, les a entendues de ses oreilles, et pour peu que vous connaissiez ce colosse de hâblerie et de vantardise, c'est à peine si elles vous étonneront. » H. Blaze ajoute une anecdote sur la vie de Dumas à Monte-Cristo, « Villa ruineuse connue de toute l'Europe ». — « On était en été, par une chaleur caniculaire, la glace manquait partout. Un Parisien dînant chez un de ses amis, voisin de Dumas, suggéra à son hôte l'idée de se procurer de la glace pour frapper le Champagne. Mais l'ami répondit que l'on n'en trouvait nulle part, et que les restaurateurs euxmêmes refusaient d'en « céder aux bourgeois », en ayant à peine pour leur propre consommation.
« Ce n'est que cela », reprit le Parisien, « envoyez alors au Pavillon Henri IV, et dites que c'est de la part de M. Alexandre Dumas ; sur ce nom-là, on vous donnera toute la glace dont vous pourrez avoir besoin' » — et en effet, au seul nom de Dumas les garçons s'inclinent et on donna un seau de glace au domestique. »
Chaque événement politique ou autre, susceptible
d'intéresser la voyageuse est noté par son mari dans ses lettres. Voici Gaëtana ; la pièce d'About eut à rOdéon la chute retentissante que l'on sait. On a vu que George Sand compara le succès de Villemer au désastre de Gaëtana (le sort des deux pièces d'ailleurs fut certainement dû à des raisons politiques).
Or, au lendemain de la clmte de la pièce d'Edmond About, le savant M. Babinet, de l'Institut, rédacteur à la Revue des Deux Mondes, habitué du whist hebdomadaire rue Saint-Benoît, dînait chez le prince Napoléon ; Edmont About, présent aussi, causait dans un groupe ; M. Babinet s'entretenait avec le Prince de son récent voyage en Amérique, et lui parlait du Niagara : « Nous avons vu là. Monseigneur, la plus belle chute du monde après Gaëtana. »
Il y eut aussi vers cette époque deux histoires de bal masqué assez divertissantes, Henri Blaze de Bury se reprocherait de ne pas les signaler à sa femme. La première est tendancieuse : L'Empereur ignore l'effet de sa politique, qui le renseignera? Qui lui découvrira la vérité ? Ouvertement personne n'ose s'en charger (et Morny ?). Alors c'est une femme qui parlera, une femme mystérieuse, qui, son rôle joué, disparaît comme dans les contes de fées. L'autre anecdote est purement mondaine.
La première de ces anecdotes doit dater de 1864. M"^ Blaze de Bury était alors en Autriche, où elle
remportait de grands succès de toutes sortes. Voici l'histoire :
Un soir « à la Présidence, une femme charmante, enveloppée d'un domino très galant », fait son entrée. Qui est-ce ? le masque voile son visage, personne ne la reconnaît. Sans embarras et même avec désinvolture, elle aborde l'Empereur, et pendant trois quarts d'heure l'entretient de sa politique, de l'état général et particulier de l'Europe, « avec un esprit, une science, un tact, une justesse de vues et d'appréciations telles, que sa Majesté n'en revenait pas ». Après l'Empereur, c'est Persigny que le masque aborde, et c'est pour le ministre après le souverain, qu'il déploie des connaissances sur les cours d'Europe qui stupéfient son auditeur. L'Empereur et Persigny voudraient faire suivre la mystérieuse personne qui les intrigue si fort, mais, comme Gendrillon, elle a disparu, et personne dans le Palais ne retrouve sa trace : il n'y a plus de pantoufle de verre sous Napoléon III. Hélas !
« Chez Florigny », écrit notre épistolier, « on a prétendu qu'il n'y avait que M'"'' Blaze de Bury, qui fut capable de tenir tête à une pareille conversation. Mais M™^ Blaze de Bury est à Vienne... alors on en est réduit à croire que « Persigny s'était servi de l'adresse de cette jolie dame, pour dire à l'Empereur ce qu'il n'osait lui dire lui-môme ».
La seconde fois, « M. de Joncourt qui remplit auprès
de Persigny toutes sortes de fonctions publiques », sera le héros de l'aventure. M. de Joncourt se rend au bal donné par Morny, il s'ennuie beaucoup dans son costume de Breton, et s'esquive discrètement au milieu de la soirée.
Et voici qu'à minuit, on voit entrer « une manière de Richelieu d'ancien régime » dans les salons, « jambe leste, plaques sur la poitrine, et rides sur le visage ». Le personnage connaît à merveille la chronique scandaleuse de chacun, va de l'un à l'autre, nommant les particularités les plus secrètes des familles. On s'émeut, on prévient Morny qui s'avance, interroge le mystérieux personnage, et reçoit, lui aussi, dans Toreille une foule de relations, observations, que lui seul pouvait savoir. Agacé, intrigué, Morny prie le monsieur de venir avec lui dans son cabinet et de se faire connaître. L'autre se fait prier, puis se rend au vœu de Morny, finalement enlève sa perruque : c'est Joncourt.
A côté des lettres quotidiennes, véritable journal de l'empire, d'autres lettres figurent, plus intimes, reproches tendres, querelles d'amoureux : « Je ne t'aime pas comme tu m'aimes, vilaine chérie ? Essaye de répéter ce mot-là, et j'arrive pour t'étouffer de mes baisers à ton réveil ; tu sais, ce réveil de déesse dont tout mon être est encore ébloui... Je t'aime autrement, et comme je dois t'aimer, mais qu'im- |)orte si la somme d'amour est égale... Ce qui féconde
notre attachement, c'est au contraire cette dissemblance qui nous sépare... » (on verra par ce qui suit qu'Henri Blaze de Bury proclamait la supériorité de sa femme, et se tenait volontiers lui-même dans l'ombre) :
— « c'est ma faiblesse opposée à ta force, ma petitesse à ta grandeur. Ici tu vas sourire et te fâcher, eh ! bien, sois contente, je vais cesser de m'insulter moi-même, à la place de faiblesse, mettons délicatesse, et si tu veux susceptibilité féminine. Mais je te le répète, c'est à cette distinction de sens et de sentiment, à cette délicatesse, que je dois de t'aimer comme il fallait t'aimer; un autre en eut perdu ce qu'il eut appelé ses énergies et ses sensations... Ce cher baby S sais-tu que lui aussi, l'idée de ta souveraineté le possède à son insu; tout à l'heure, comme nous nous promenions dans le jardin devant le massif de rosiers, le voilà qui s'arrête à le regarder, et fixant ses jolis yeux de pervenche sur la plus belle et la plus magnifiquement épanouie : « Tiens, s'écria-t-il, c'est « maman! »
« Une des forces de ta nature, force que tu peux ignorer même, c'est de toujours tendre à te ressaisir. II te faut avant tout être toi. C'est peut-être là le plus grand secret de ta puissance, et cette loi à laquelle tu obéis, sans t'en douter, fait que, même avec moi, dès que tu t'es donnée, tu te reprends... M'aimera-t-elle comme elle m'aimait? — Va-t-elle m'appartenir comme elle m'a appartenu? Le croiras-tu, ma chérie, voilà ce que je me demande en tremblant, chaque