CHAPITRE II i
la Savoie. — Guerre d'Italie. — Le marquis de Villemer. — Correspondances. — George Sand et le prix de l'Académie. — Valvèdre et Tamaris. — Un « avertissement » à la Revue.
En 1858, François Buloz avait acquis de M. Delapalme une propriété située en Savoie, non loin de Chambéry ; il comptait y passer ses vacances, ses vacances, — mots problématiques !
Depuis quelque temps déjà, les fréquents voyages qu'il faisait pour la santé de son lils Louis dans son pays d'origine, lui avaient donné le goût de la campagne. La Savoie, pays admirable, le reprit tout entier. Il acheta donc cette terre de Ronjoux, qu'il aima bientôt à l'égal de sa Revue. Entre les deux numéros du mois il s'y rendait, emportant manuscrits à lire, ou épreuves à corriger ; ainsi il trouvait quelque repos et respirait largement Tair enivrant de ces contrées.
Ronjoux domine la belle vallée de Chambéry à Aix-les-Bains ; la vue de sa terrasse est incomparable. On la gagne par une montée fort raide et malaisée.
mais le voyageur qui s'y risque ne regrette ni son chemin ni sa peine. François Buloz aima donc passionnément sa maison savoyarde, ses prés verts arrosés de ruisseaux, et les grands châtaigniers perchés sur les montagnes avoisinantes. Comme il avait veillé naguère jalousement sur sa Revue, sa prospérité, son extension, il désira accroître sa petite terre, acquit laborieusement un bout de champ, quelques journaux de vigne. Le marquis Costa de Beauregard, propriétaire à la Motte-Servolex et son voisin, possédait précisément une vigne enclavée dans la propriété de Ronjoux : François Buloz désira ardemment cette vigne... le marquis, près de sa fin, la lui céda, et Ton vit François Buloz, reconnaissant, suivre pieusement la dépouille du défunt aux obsèques, et louer ses vertus dans la Revue des Deux Mondes. Je possède, touchant l'histoire de cette vigne, un petit dossier de lettres fort divertissant : « Tout s'arrange », dirait un de nos modernes philosophes. Il est probable que le marquis Costa vit d'un mauvais œil l'arrivée de son nouveau voisin. Quelle influence celui-ci exercerait-il dans ce pays de Savoie qui subissait depuis si longtemps celle du marquis? Allait-il s'attaquer aux vieilles coutumes ? chercher à améliorer le sort des paysans ? parler de progrès? Lorsque près de mourir, le marquis Costa revint sur ses préventions, les rancunes anciennes s'évanouirent. Voici la lettre du fils, écrite au lendemain de la mort de son père, et exprimant les
dernières volontés du noble voisin de François Buloz :
« Je viens franchement et loyalement, monsieur, vous tendre la main. Yotre cœur comprendra le sentiment qui me fait agir. Mon père semble avoir désiré la démarche que je fais aujourd'hui. A tort ou à raison, monsieur, je croyais avoir à me plaindre de vous, oublions un passé qui n'existe plus. Je suis prêt à faire ce que vous désirez, veuillez dès aujourd'hui considérer la vigne de Ronjoux comme vous appartenant. C'est une consolation pour moi, au milieu de mon chagrin, de faire ce que mon pauvre père a désiré faire'. »
Après cela, dans le numéro du l**" octobre 1864, Forcade consacre une page de sa chronique à la mort de M. Costa de Beauregard, « serviteur et ami du roi Charles-Albert, unissant à un esprit de tradition conservatrice une intelligence libérale..., le plus notable représentant de Savoie dans le parlement de Turin..., etc.. » Dans les premiers jours d'octobre, nouvelle lettre du fils du marquis à François Buloz, fort reconnaissante et animée des meilleures intentions :
«... L'article de la Revue, si bien pensé, si bienveillant pour la mémoire de mon pauvre père, m'a vivement touché et impressionné. 11 y a peu d'hommes
i. La Motte, 23 septombre 1864, inédite.
qui, comme lui, aient réuni les sympathies de tous les partis et de toutes les nuances d'opinion. Les adversaires politiques étaient ses meilleurs amis, car mon pauvre père a toujours respecté les convictions sincères et loyales. Il était indulgent pour tout le monde, et sans transiger jamais avec ses principes, il ne froissait pas... Pardon, monsieur, de vous parler de toutcelaj'y suis presque autorisé par nos rapports présents, et surtout par les rapports qu'à l'avenir nous aurons ensemble*. »
Quand il touchait de son bâton le sol de son jardin, le directeur de la Revue oubliait les fatigues et les tracasseries de la dernière quinzaine, les inexactitudes des rédacteurs, les déceptions, les jalousies auxquelles il était en butte, les anxiétés politiques, les faux-amis, la concurrence redoutée, la fâcheuse contrefaçon elle-même ! A perte de vue devant lui, s'étendait la grande vallée majestueuse et ses montagnes violettes découpées sur le ciel pur. Il respirait alors avec délices l'air frais des glaciers. Le parfum de ses foins montait de la grande prairie, ses foins, sa prairie! Bientôt, coiffé d'un large paillasson, on le voyait parmi les fermiers, une fourche à la main, chargeant le regain sur les chars attelés de bœufs accouplés. Le lendemain, dès l'aurore, il était au fond des torrents, examinant les terras-
1. La Motte, mercredi, sans autre date. L'article de Forcade est du!" octobre 1864, et François Buioz a daté de sa main la lettre cidessus : pre? '.ers jours d'octobre 1864.
sements qu'il avait entrepris, les coupes à faire dans le bois; puis c'étaient des discussions sans fin avec ragronome, les tâches distribuées aux ouvriers pour l'entretien des routes, la réfection du toit, le curage d'un bassin. Comme certains bibliophiles connaissent la physionomie de chacun de leurs livres aimés, le directeur de la Revue connaissait à merveille chaque coin de sa terre, chaque arbre, chaque accident de terrain. Il se plut à embellir son Ronjoux, à l'arrondir ; il déplorait de le quitter, y installait sa famille tout l'été, et l'y laissait parfois jusqu'en décembre ; elle ne s'y plaisait pas toujours autant que lui.
Quand ma mère eût seize ans, elle préféra le mouvement de Paris à la solitude de Ronjoux, elle voyait arriver le printemps alors (et le départ pour la Savoie) avec inquiétude. Elle m'a avoué même que dans la crainte du départ, elle pinçait subrepticement les bourgeons du petit jardin rue Saint-Benoît, espérant en retarder l'éclosion. Car aux premières feuilles François Buloz envoyait « ces dames » à la campagne, et s'étonnait qu'elles ne fussent pas, comme lui, passionnément intéressées par la coupe des foins ou la plantation des arbres résineux qu'il avait entreprise avec M. de Quatrefages sur la terrasse qui entourait sa maison.
Lorsque George Sand vint plus tard visiter Ronjoux, elle écrivit à Sainte-Beuve : « Ce Buloz s'est payé un Eden. Il a des cascades, des précipices, des
arbres monstrueux, des prairies splendides, des rochers, et une villa très vaste, une très belle fille, et une femme que j'ai toujours beaucoup aimée '. »
Une villa ! François Buloz n'aimait pas que l'on appelât ainsi sa maison ; il trouvait — fort justement — que ce nom ne lui convenait pas. Le mot « château » le mettait aussi fort en colère ; il disait : « C'est une maison alpestre. » Notez qu'il Tacheta en 1858 avant la guerre d'Italie, donc avant l'annexion de la Savoie à la France, et de cette acquisition il se félicitait à tous points de vue, surtout à celui de l'éloignement : «Dans un pays comme le nôtre, disait-il, sujet aux bouleversements politiques, quand on a femme et enfants, il est bon de leur trouver un refuge en cas de crise : Ronjoux, c'est un pied hors de France... » La Savoie fut annexée l'année suivante.
Beaucoup, parmi les lettres de George Sand pendant cette période, sont adressées à François Buloz en Savoie ou parlent de la Savoie, cet « Eden », et George qui a toujours la passion des herbiers, s'informe souvent de la flore du pays :
— « Avez-vous de belles fleurs en Savoie ? Probablement oui — j'ai pensé à vous l'autre jour en découvrant ici une gentiane dépaysée dans nos landes et dont la vraie patrie est la Savoie alpine ". »
1. .G. Sand. Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-Beuve. Calmann-Lévy, édit.