‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 33 sur 106 · Collection S. de Lovenjoul, inédite · texte numérisé non relu

Collection S. de Lovenjoul, inédite

rendre la leçon plus saisissante et on pourrait conclure bourgeoisement : que tout n'est pas couleur de rose dans les bons tours qu'on croit jouer aux maris, et plus sérieusement, qu'on se donne quelquefois beaucoup de mal pour tromper un homme dont l'amitié serait un bienfait et pour avoir l'amour d'une femme qui est un fléau. C'est banal, mais ça n'a pas encore été fait. Surtout dans Jacques qui est une victime égorgée par deux égoïstes, dans Valvèdre, c'est le vrai coupable qui est puni, c'est donc la contre-partie de Jacqiœs. » George supplie François Buloz de relire l'ensemble de son roman... « S'il y a danger de mauvaise interprétation, je n'hésiterai pas. J'ai toute confiance en votre coup d'œil... Je n'ai pas osé enlaidir mes deux amants pour les besoins de ma thèse, s'ils déplaisaient, on fermerait le livre. Il faut, il me semble, qu'on les plaigne, ils sont bien assez condamnés d'avance... »

François Buloz qui recommandait encore le 1" avril à son auteur de ne laisser aucun doute sur l'adultère qu'on l'accuse toujours (à tort ou à raison) de défendre et d'excuser, François Buloz déclarait le 9 avril : « Maintenant que j'ai tout lu, Valvèdre me paraît un roman très remarquable et d'une moralité irréprochable. » Cette impression, exprimée parle directeur de la Revue en. 1861, sera celle des lecteurs de notre temps : Valvèdre est d'une moralité irréprochable.

Depuis que François Buloz avait retrouvé sa Savoie, il désirait y attirer George, et lui faire admirer les montagnes ; il ne me semble pas cependant qu'elle se

soit prêtée bien volontiers à ce désir. Pourquoi? On sent chez elle des résistances, des prétextes... Son amitié pour François Buloz à cette heure est extrême, nul nuage à l'horizon, alors qu'y a-t-il? L'excursion ne la tente-t-elle pas ?

Le Berry de George, ses « coteaux modérés » comme dit Sainte-Beuve, ses prairies vertes coupées de ruisseaux, ses champs ordonnés, voilà ce qu'elle aime par-dessus tout; n'est-elle pas, ellemême, le beau fruit lourd de cette contrée paisible? La Savoie est bien différente : elle a des montagnes hautes, des vallées profondes, des torrents qui culbutent entre des rochers noirs, sa lumière est éclatante, et l'air pur qu'on y respire coupe comme une lame. George s'y plairait-elle?

En avril, lorsqu'elle quitte Toulon, elle prévient pourtant M"" Buloz : « Il est possible qu'à Lyon je prenne le chemin de fer et que j'aille faire un tour de votre côté... » M°"' Buloz doit arriver en Savoie le 2 mai, qu'elle renseigne George : « A quelle distance ses amis sont-ils de Chambéry? Où trouve-t-on des voitures? Je tâcherai donc d'aller vous voir dans votre résidence, mais il ne faut rien changer pourtant à vos projets... Vous savez que je suis une bonne femme^ qu'il n'y a pas de cérémonie à faire avec moi, et que si vous n'êtes pas installée encore, vous pouvez m'envoyer coucher, moi et mes deux acolytes, à l'auberge du village voisin. Le but, c'est de vous

VALVÈDRE toi

serrer les mains, tout en admirant votre belle Savoie; quant au gîte, la vie que je mène depuis trois mois ne me fait pas regarder une nuit d'auberge de plus ou de moins comme une considération quelconque dans le voyage... » Quelques jours après elle affirme encore : « Je dors partout, je mange de tout, et fussiezvous au bivouac, je ne ferais pas la grimace. Je vois que votre bivouac est déjà sybaritique, mais il faudrait qu'il ne le fut guère pour n'être pas meilleur que les lits provençaux où pourtant je ne fais qu'un somme... Mes compagnons de voyage sont Manceau, mon ami et celui de Maurice depuis tantôt douze ans d'intimité, et Marie, une grande berrichonne que j'ai élevée, qui est la gouvernante de mon intérieur et une sorte de fille pour moi. Je l'ai soignée malade, elle me l'a bien rendu! Ce n'est qu'une paysanne mais d'une nature si distinguée et si réservée qu'elle vous intéressera comme un type... Maurice est en Afrique \.. »

Et George vient en Savoie, visite les Charmettes qu'elle n'oubliera plus, pousse même jusqu'au lac du Bourget ; elle est si enthousiaste du château de Bourdeau, posé à pic au-dessus de ses eaux, qu'elle y fera naître quelques mois plus tard il/"" la Quintinie^. Malheureusement, le temps n'a pas souri à la

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