Id., 21 janvier 1862, F
Répondant à une critique de François Buloz sur l'Empire, George écrivait au début de janvier :
« Je ne comprends pas vos libéraux. C'est donc pour eux la question de personnes et de noms propres, car Nap... est tout aussi, sinon plus avancé qu'eux tous. » Il y a longtemps qu'elle a mis les noms propres de côté, car elle a reconnu qu'il n'y avait plus qu'à se brûler la cervelle si on « cherchait noise aux hommes qui ont de bonnes idées ou de bons sentiments, sous quelque bannière qu'ils soient ou paraissent placés. La Revue ne s'est pas gênée pour exprimer ses vives sympathies à l'égard des fils de Louis-Philippe. Pourquoi non? Mais aussi pourquoi pas des égards et de l'équité pour le neveu de Napoléon, surtout s'il est beaucoup plus ami de la liberté que tous les autres?
« Moi je vous dis que c'est un homme d'élite et que sa place sera belle un jour si nous cherchons la logique du progrès. »
George, qui, actuellement, est gouvernementale, s'attire cette réponse :
« Soyons libéraux, démocrates, si vous voulez... Me croyez-vous insensible à la situation des pauvres gens qui souffrent? Si vous saviez combien j'ai fait de remontrances autrefois, et combien j'ai dit de vérités à ces prétendus libéraux que nous avons vus! Mais l'empire d'un seul, c'est bien pesant; votre ami le Prince ne me l'a pas caché... Cependant les Princes sont toujours très libéraux, très démocratiques même, avant d'arriver au pouvoir, voilà pourquoi je de-
mande... des institutions sans trop me soucier des dynasties royales ou impériales. Qu'est-ce que cela nous fait, à nous autres plébéiens, si nous sommes libres et sans privilèges? Tel n'est pas le cas actuel, et si le Prince veut, ou peut appliquer ses idées, je dirai bravo ! et ne regretterai rien. »
Au milieu de tout cela, les épreuves vont et viennent de Nohant à la Revue, celles de Maurice, et celles de George ; je dois dire qu'elle accepte avec plus de résignation les critiques du directeur lorsqu'elles la concernent — celles qu'il adresse à Maurice la piquent. Cependant elleconvient parfois elle-même : « Le style de Maurice a toujours besoin d'être revu par moi pour la correction complète. Mais je trouve qu'il a l'expression heureuse, et une forme tout à lui. Qu'est-ce que vous en pensez, entre nous ? Dois-je l'encourager à écrire? » Parfois, dans cet échange d'épreuves, François Buloz se perd, alors George s'impatiente etle houspille, il ne lui renvoie pas son manuscrit avec l'épreuve. « C'est la faute de votre cervelle éventée! Que se passe-t-il dans votre tête ? Etes-vous amoureux ? Je commence à le croire... » Le 7 février :
« Dans l'épreuve de la troisième partie (il s'agit du livre de Maurice, toujours) il y a une lacune qui est peut-être volontaire, et que je n'accepte pas. C'est l'histoire d'un cochon gras trouvé à moitié cuit en pleine forêt vierge. L'histoire était drôle et drôlement racontée, par quelle pruderie la supprime-t-on? Un
UN « AVERTISSEMENT » li3
cochon est un cochon, et je ne vois pas pourquoi on ferait la petite bouche. Est-ce que vous avez unprote juif?... »
En mai 1862, Maurice Sand se mariait. Gros événement à Nohant ! George enchantée en fait part à son amie M"*" François Buloz : « Partagez le bonheur de votre vieille amie », lui écrit-elle, « Maurice épouse la fille de « son vieux Calamatta », Lina, qui a vingt ans, et qui est charmante. » George l'a vue naître et la considère déjà comme sa fille : « Lina n'est pas une nouvelle connaissance ! il y a beau jour qu'elle est choyée et gâtée à Nohant. Maurice l'aime de tout son cœur... » et comme d'habitude à ces annonces d'hyménée, « tout le monde est dans la joie ».
George oublia-t-elle d'expédier cette lettre, datée du 2 mai, à son amie? (le mariage devait avoir lieu pendant le courant du mois) M°" François Buloz, le 20 mai, ne l'avait pas encore reçue. Ne l'avait-elle pas reçue? Ce mariage civil... (George écrivait au prince Jérôme: «Pas de prêtre, nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention, ont souliailé l'Unité de l'Italie et le triomphe de Victor- Emmanuel. Nous nous tenons pour chassés de l'Église. ») Ce mariage civil, dis-je, devait déplaire à la pieuse M"*" François Buloz, si traditionaliste, et quoique George ne lui soufflât mot de ces scrupules de libre pensée, M""" François Buloz apprit que ce
mariage n'avait pas été célébré à l'église. Aussi, le 20 mai, dans une lettre qu'elle écrit à George, elle s'étonne :
« On m'a dit que Maurice était marié ; êtes-vous à Nohant, ètes-vous venus à Paris pour la cérémonie, et vous tenez-vous sous un triple voile pour éviter les manifestations? Voilà ce que je ne sais pas, et ce que je voudrais savoir...
« Je suis bien aise que cette grosse affaire soit faite et que vous restiez dans votre calme habituel ; je vois autour de moi des gens qui se marient et qui ont l'air si assommés de leurs préliminaires, que je me figure que pour vous le tracas n'est pas moindre, et que vous avez le visage et l'esprit à l'envers, comme M. Saint-Marc Girardin, chez qui nous allâmes hier signer au contrat de sa fille. Louise se marie jeudi, une autre amie le 30, une fois ces deux couples emballés, nous partons pour Ronjoux, oii Buloz nous pousse par les épaules*. »
M""* François Buloz n'insiste pas davantage sur la question du mariage de Maurice, elle est d'ailleurs sur le point de quitter Paris avec sa fille, elle s'en plaint : « Plus que jamais la solitude exaspère Marie, qui cependant n'aime ni le monde, ni les cohues ; » mais « elle a besoin de cette distraction journalière, que lui amène la visite de quelques amis, la présence de