Colleclion S. de Lovenjoul, f. 48, inédite
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Depuis que celui-ci avait retrouvé son pays natal, il désirait que George consacrât un de ses ouvrages à la Savoie. « Il faut parler de nos montagnes... personne jusqu'ici ne l'a fait » ; il revient souvent sur ce projet, c'est une de ses idées les plus chères. En outre, le directeur de la Revue, qui avait pris contact depuis quelques années avec la vie de province, demeurait stupéfait de certains usages quasi féodaux, de superstitions même, qui choquaient son bon sens, et révoltaient souvent son goût de justice et d'équité. L'homme d'action qui suivait si passionnément le mouvement des idées, était frappé de l'inertie qui l'entourait. Enfin et par-dessus tout, il désirait entendre dénoncer l'ultramontanisme. Il y voyait un danger pour son pays, une menace même : il y a là matière à roman. Qui l'entreprendra, ce roman vengeur ? Parbleu ! ce sera George. Aussi a-t-il minutieusement décrit à l'auteur de Lélia, qui ne demande pas mieux que de l'entendre, l'influence occulte du clergé dans les familles piémontaises, dominant une société arriérée, fermée, une société de « hobereaux ». C'est le nom dont François Buloz gratifie la petite noblesse du pays ; ses préjugés, ses intrigues, ses prétentions, sa morgue, il les juge détestables.
Ainsi naquit La Quintinie. En outre, l'esprit indépendant de George la poussa à faire de son nouveau roman la contre-partie de Sibylle. En effet, au lieu du bon curé de campagne, simple, pur, mais ignorant, dont
l'esprit est si fort au-dessous de celui de son élève, jeune héroïne attardée du romantisme, qui meurt de son amour mystique, voiciun sombre prêtre dominant de toute sa noirceur et de sa passion impure une pupille, plus indépendante que l'autre cependant, et possédant une dialectique intarissable. Comme celui de Sibylle, le fiancé de xli"^ La Quintinie est libre penseur, mais tandis que la première convertit un peu rapidement son pécheur qu'elle fait rentrer dans le ^iron de l'Eglise, l'héroïne de George Sand se libère de l'empire du prêtre maléfique, éclaire sa propre foi, et épouse l'athée, brave garçon dont le plus grand tort est d'ignorer le mystère du confessionnal; il laissera cependant sa femme libre de s'y plonger à son gré. Gageons qu'elle y fera de moins longues stations qu'au temps où le sombre abbé Moreali dirigeait son âme. Le roman de George est assez violent, et prend très souvent l'allure de la thèse. Les hardiesses de Sibylle, que craignait Feuillet, sont bien peu de chose à côté de celles de George, surtout quand on songe qu'elle les écrivit en 1861, alors que l'Impératrice était pieuse, et l'orthodoxie à la mode. Le fiancé de Lucie La Quintinie ne s'écrie-t-il pas : « La destinée de Lucie, l'influence qu'elle subit, se rattachent probablement par des fils innombrables à cette conspiration de l'esprit rétrograde, qui enlace la société pour longtemps encore de la base jusqu'au faîte... Conquérir celle que j'aime, la disputer à une
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mortelle inlluence, la sauver, l'emmener avec moi dans la sphère de l'amour vrai... » et encore : « Maudite, trois fois maudite soit l'intervention du prêtre dans les familles! le prêtre qui, jeune ou vieux, honnête ou dépravé, nous enlève la confiance et le respect de nos femmes... » Ces périodes durent scandaliser en leur temps, aujourd'hui leur effet serait moindre, mais bien des revues, je gage, refuseraient de les imprimer?
Pendant que George écrit La Quintmie^ le directeur de la Revue l'encourage, et George, en octobre 1862, promet son roman pour le l"' janvier de l'année suivante : « Il est déjà fort avancé, mais quelles dangereuses étrennes je vais vous donner là ! Songez-y bien. Avec un gouvernement de bon plaisir etde caprice imprévu, vous risquerez un avertissement, même quand nous ferions beaucoup d'atténuations à mon premier jet. » Que Buloz réflécliisse bien quand il aura le manuscrit dans les mains, et s'il est convaincu alors de l'interdiction, eh bien ! on ira faire éditer le roman à Bruxelles. « De grosses vérités, dures et blessantes pour la majorité des dévotes, sont venues se répandre sur mon papier. Ne pas aller au fond du mal m'est impossible, je le sens bien, je ne saurais' pas effleurer le sujet, et l'effleurer ne servirait à rien. » Elle revient à Sibylle : « Mon livre en sera la con^e-partie avec le même sujet. Le P. Feuillet sera ministre des Cultes, et nous serons tancés, honnis,
maudits, attendez-vous à cela'.» — Et quelques jours plus tard : « On dira que je démolis la confession. Oui, jeladémolistantqueje peux, etavec elle la dangereuse ambition d'influence du clergé, l'hypocrisie du siècle. Je ne touche pas à l'Évangile, mais je nie que les canons de l'Église soient articles de foi, cela se peut-il aujourd'hui'? » — et George raconte son sujet à François Buloz. Qu'en dit-il? se scandalise-t-il? Mais non :
« Je ne vois rien dans l'idée de votre roman qui puisse tomber sous le coup de la loi, si l'on peut parler de loi dans le régime de la presse actuel. L'arbitraire seul, par les avertissements, peut vous frapper. Mais c'est ce que vous saurez éviter dans la forme.
« Il n'y a que votre ancienne amie, l'Impératrice, qui peut, avec les tendances nouvelles qui prédominent '3 plus en plus, vous trouver un écrivain bien o^e dans le roman. Mais là encore il faut vous do^îner le plaisir de tout dire dans le fond, sans donner de prise à nos seigneurs les cardinaux, qui ont grande voix par là : vous voyez qu'on a beau "faire des révolutions, ces Messieurs reviennent toujours sur l'eau \ »
Enfin, en jan\ ier, François Buloz reçoit le manuscrit du nouveau roman de George Sand; elle veut