CHAPITRE m
Les opinions avancées du directeur de la Revue. — Les hobereaux. — George Sand, Houssaye et Hugo. — Critique de Montégut. — Villemer au théâtre. — Encore les traités. — Le Coq aux cheveux dor. — Marie Buioz en Savoie. — Son mariage. — Mort de Louis Bu loi.
Il me paraît intéressant d'aborder ici la question des opinions personnelles de l'homme qui dirig-ea quarante-six années la Revue des Deux Mondes, Quelles étaient-elles? Nous avons vu que le gouvernement de Louis-Philippe ne lui fut pas contraire, et que les ministres Mole, Montalivet, Thiers , usant de son influence, cherchèrent d'autre part à le servir : sa nomination à la direction des Français, il la dut au gouvernement de Juillet qui, en somme, soutint ses efiorts, sauf à l'époque du ministère Guizot.
Pourtant, si François Buloz fut partisan de Louis- Philippe, ce fut plutôt, je pense, par esprit d'ordre et de patriotisme, et parce qu'il estimait que la France lui devait alors sa prospérité ; le directeur de la Revue -était trop indépendant, trop admirateur du philosophe
de Genève, pour admettre ime cour, les fastes même bourgeois du Roi citoyen ne le séduisirent jamais, il se révolta constamment à l'idée de faire antichambre chez un ministre, et d'y perdre son temps, lui dont le temps était si précieux. Petit à petit, par la suite, il s'attacha personnellement aux fils^de Louis- Philippe qui lui parurent être des esprits droits et de bons patriotes, il s'y attacha même au point de courir quelques risques pour eux sous l'Empire, en publiant des articles qu'ils écrivirent mais ne signèrent point.
On a vu ici que François Buloz ne crut'pas à la Révolution de 48, il en devina rapidement l'inefficacité ; le désordre de ce mouvement lui déplut, et l'éloquence des prophètes choqua son goût de la mesure. La République était à vrai dire la forme de gouvernement qu'il eût préférée, non pas celle de 48, [mais une république idéale, servie par des hommes désintéressés, intègres, et dévoués à la cause populaire. Enfin son rêve fut celui des hommes de son temps, rêve que nous avons appris, nous, à ne plus former.
Alphonse Karr disait : « La République ne consiste pas à ajouter des basques aux vestes, ^mais à couper les pans des habits. » François Buloz le comprit d'ailleurs, les journées de Juin le détournèrent des révolutions, si tant est qu'il les accueillit' jamais avec quelque faveur. Il vit arriver l'Empire avec un double
sentiment de chagrin, et aussi d'espoir. Allait-on après tous les orages successifs, jouir du beau temps? Le pays, si bouleversé depuis trois ans, retrouverait-il sa prospérité d'autrefois ? Etait-ce l'ordre? En même temps, François Buloz se disait : « Ce monarque rêveur, ne sera-t-il pas quelque jour un danger pour le pays,... oii son révèle mènera-t-il? »
Il est normal que le directeur de la Revue ne se félicitât pas des mesures prises alors contre la presse, ni d'une censure qui abaissait à ses yeux la liberté de pensée de la France intellectuelle. Cet homme, qui aimait les hardiesses de l'esprit et toute conception neuve, comprit très rapidement que la censure impériale étoufferait les moindres élans. Il fît donc de l'opposition à l'Empire, il en fît de tout son pouvoir, et son pouvoir fut grand. Il encouragea la sincérité de ses chroniqueurs politiques, il soutint la jeune poésie, et le roman qui attaqua le plus ouvertement le monde noir — péril nouveau à ses yeux — fut accueilli, et même provoqué par lui.
Or, s'il est normal qu'un jeune directeur au début d'une fondation risque le tout pour le tout, il Test bien moins de voir le rédacteur en chef d'un organe tel que la Revue des Deux Mondes an 1830, garder cet attrait pour la jeunesse, cette foi en sa force, cet esprit frondeur même, que François Buloz conserva toute sa vie. 11 trouve (il vient de l'écrire à G. Sand)
que la Revue n'ose pas assez, il voudrait voir ce recueil à la tète de tous les mouvements intellectuels, et il lutte sans cesse dans sa Revue même, pour la cause de cette indépendance, sans laquelle on ne compose que de lourds sommaires uniformes ; il lutte avec ses collaborateurs, avec ses amis, avec les lecteurs de la Revue, avec ses actionnaires.
Publie-t-il les Fleurs du mal ? il se verra discrètement « averti ». La chronique de Forcade est-elle d'une trop verte franchise? On le prévient deux fois : si la Revue continue sur ce ton, c'est la suppression. Accueille-t-il Ernest Renan ? la « droite » s'insurge : « C'est un scandale. »
De tout cela François Buloz ne s'émeut p^uère ; s'il lui faut louvoyer avec le pouvoir pour conserver l'existence de la Revue, avec les actionnaires, les abonnés, et « la droite », le directeur énergiquement, discute, non pour résister à leurs tendances, mais pour les convertir à ses idées : c'est lui qui a raison, il le sait, il le sent, une revue qui ne se renouvelle plus dépérit. Va-t-il s'attarder, devenir, comme il le dit : l'instrumeîit de la réaction ? Non. Malgré les reproches de George, ce vieil homme ne sera jamais un conservateur qui se repose, mais un créateur que tout jeune effort intéresse. C'est l'éternel secret de sa réussite. Quelle leçon ! quel exemple pour ceux qui viendront après lui !
Quant à ses opinions religieuses, on a lu ses
lettres à George Sand : François Buloz fut libre penseur dans toute Tacception du mot '. On a écrit qu'il subit en cela l'influence de Sainte-Beuve : c'est une erreur. François Buloz, qui admirait le talent de Sainte- Beuve, n'étendit pas cette admiration au caractère de Joseph Delorme. Les sautes d'humeur de celui-ci, ses idées perpétuellement changeantes, irritaient et déroutaient le directeur de la Revue ; les convictions de Sainte-Beuve d'ailleurs furent-elles jamais solides? Ne l'avons-nous pas vu, après ses discussions avec Barbe, redevenir croyant en 1833, lorsqu'il est amoureux d'Adèle? — Ne parlons pas de ses convictions politiques, plus incertaines encore; comment un tel homme si flottant- si fuyant, si insaisissable, eût-il exercé une pression sur le bloc que présentait François Buloz ? Non. Constatons-le : François Buloz fut toujours, et bien avant la venue de Sainte- Beuve, irréligieux, il le demeura jusqu'au bout, ses tendances le portaient vers la libre pensée.
Son origine modeste, ses débuts si durs, sa simplicité, l'éloignement qu'il manifestait pour l'apparat et le luxe, faisaient de lui un démocrate. Jusqu'ici, il n'était guère sorti de sa Revtie^ qui demeurait son univers, il n'avait jamais fait œuvre de « mondain », les relations qu'il entretenait avec les auteurs, ou
1. On lui a reproché la boutade qu'il décocha à un rédacteur : celui-ci apportait un article sur le christianisme. F. Buloz l'écarta vivement : « Dieu n'est pas un sujet d'actualité », dit-il.
ses rapports politiques avec les hommes de gouvernement, n'intéressaient que la Revue. Mais voici qu'à cette époque, il entre en contact avec ses voisins, et qu'il pénètre, en devenant « propriétaire terrien », dans la société savoisienne qui l'environne. Alors ce qu'il voit le révolte, l'exaspère : les mœurs, la fausse bienséance, l'étroitesse d'idées, et encore la façon dont les « hobereaux » traitent les paysans ! Cela surtout le met hors de lui, c'est à George qu'il confie son indignation, et c'est elle qu'il charge de punir ces retardataires profiteurs et fourbes. La silhouette du père La Quintinie, elle Ta esquissée d'après les indications du directeur de la Revue, et le vieux monsieur est purement odieux, d'une religion intolérante, autoritaire et puérile à la fois.
George Sand écrivit en 1863, l'année de La Quintinie, un article sur les Charmettes : Nouvelles réflexions sur J.-J. Rousseau et les Charmettes. Un mois avant que l'article parut dans la Revue., François Buloz discutait avec elle et lui reprochait certaines erreurs : « Vous commettez à propos de M""" de Warens une lacune », disait-il. « Ces mœurs ne sont pas uniquement des mœurs du xviii^ siècle, plusieurs amours à la fois ne sont pas chose rare chez les hobereaux de certains pays », il remarque qu'ils sont, ces hobereaux, « à demi civilisés comme les Russes, et qu'ils se servent du peu qu'ils savent pour tout se permettre. Ici », dit-il encore, « avant nous (à Ronjoux)
il y avait une femme qui ne se permettait pas moins que M""" de Warens aux Charmettes \.. »
Cette simple ligne d'une lettre de François Buloz, trouvée à la bibliothèque de Lovenjoul. me remit en mémoire certaines allusions de ma pieuse grand'mère, certains chuchotements que je remarquai, petite enfant, sans les comprendre : il était question souvent d'un arbre au fond d'un torrent à pic, qui entoure la propriété; d'un « fayard )> dont le tronc s'élance, droit et vigoureux, du fond du «. ruisseau », et dont le faîte disparaît au milieu des sapins voisins. Ce fayard est toujours debout: il portait, disait-on, dans son écorce autrefois, une blessure : deux lettres creusées dans sa chair. Je les ai cherchées, lorsque j'ai compris que ces lettres représentaient un serment — une date. Mais la nature impassible efface les serments éphémères des hommes : l'écorce de l'arbre a revêtu la blessure qui a disparu à jamais. François Buloz parle avec sévérité des mœurs de l'émule de M™" de Warens qui l'a précédé dans la
1. George avait écrit : « Ceci d'ailleurs se passait (lav^enture de Rousseau, de Claude Anet et de M"» de Warens) à l'époque la plus corrompue qui fut jamais » et aussi : « Et comme la véritable affection de ces deux hommes l'un pour lautre est un hommage rendH à M"» de Warens elle-même, à ce qu"il y avait eu elle de vertus viriles, puisque son impudeur ne la leur rendait ni moins chère ni moins respectable » et François Buloz relève la première observation, il ne dit ric-n de la seconde... En la lisant, on ne peut s'empêcher de croii-e que George songeait à ses propres vertus viriles, et aussi, à Venise, à l'affection de Pagello pour Musset. Gomment n'y aurait-elle pas songé ?
maison de Ronjoux. Mais François Buloz est un vieux romain, qui n'est guère porté à Tindulgence pour les faiblesses féminines. Que sait-il? Au pied de cet arbre immense, dans cette profonde solitude, autrefois, que s'est-il passé? Quel drame s'est joué là ? J'ai cherché passionnément à le savoir : en vain.
Donc, le directeur de la Revue a mauvaise opinion des mœurs rurales. Lorsque George lui en demande des détails, il l'assure que l'on n'entre pas aisément dans ce monde fermé, que M"® La Quintinie, d'ailleurs, a profondément blessé ; lui surtout est tenu pour très suspect, et la Revue est « l'œuvre du diable », on la craint, « on la sollicite au besoin, mais on se signe à son nom ». De la famille d'un de ses voisins avec laquelle il a essayé inutilement d'être en bons rapports, il dit souvent : « C'est un nid de Mauprat », et il s'étonne : « Le xvnf siècle n'a pas eu son action ici », il faut noter cette remarque, elle trahit l'admiration de François Buloz pour les philosophes et pour les doctrines de Rousseau :
« Le paysan est encore le serf de ces Mauprat. On veut l'émanciper, mais on n'y réussit guère. Il faudra dix ans de la domination de la France au moins, pour transformer ce beau pays. Avec quelques mesquines générosités, ces hobereaux acquièrent le droit de pressurer les paysans qui acceptent.
« Croyez- VOUS que l'hectare de terre leur est souvent affermé 2o0 ou 300 francs ^ ? Je suis encore très mal vu par ce monde hobereau, pour avoir voulu réagir à ce sujet. Savez-vous ce que ces nobles appellent la culture à mi-fruit ? C'est de prendre pour eux trois gerbes sur cinq, trois tonneaux de vin sur le même nombre. « François Buloz a découvert encore une alliance fort bien cimentée entre les dits hobereaux et le clergé du pays. « Ces nobles forcent leurs gens, et pour cause, à se confesser tous les mois. Je n'avais, aucune idée de cela avant de venir ici ". »
Inutile de dire que George s'indigne avec son ami. Et M""" François Buloz? Elle est pieuse, mais sa piété discrète n'est ni encombrante, ni obsédante ; elle attend son heure; disons tout de suite, qu'en ce qui concerne François Buloz, elle l'attendit en vain. Cependant, elle souffre de l'esprit étroit du pays qui indigne son mari plus violent. Les prêtres ne vont-ils pas disant que M"* Buloz est fille de comédiens? Comédien, Castil-Blaze, rédacteur musical aux Débats? Il nel'est pas, mais l'eût-il été, quel déshonneur eût donc rejailli sur la douce Christine Blaze? Quelle petitesse ! jyjmo Prançois Buloz a confié cette calomnie (car elle en est Hessée) à son amie George — celle-ci ne fait qu'en rire. « Dites-leur que ma mère a été figurante, ce quF est vrai, et leur fera plaisir. Si les dames de Gham-