‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 50 sur 106 · mars 1860, inédite · texte numérisé non relu

mars 1860, inédite

découvrait g-énéreusement le « génie » d'un Malefille, ou d'un Charles Didier, elle se sert aujourd'hui, en parlant d'Arsène Houssaye, au gré de son directeur — ■ de termes trop louangeurs. Son article sur un récent livre d'Hugo aussi '■ dépassera la mesure (cependant c'est Hugo? — « Discernons », lui conseillera François Buloz).

C'est dans une seconde étude sur les Charmettes que George cite un livre récent d'Arsène Houssaye, et François Buloz la reprend : il estime que l'éloge accordé est exagéré, il entreprend d'éclairer l'auteur :

« ...Permettez-moi, mon cher George, de venir à une question plus délicate, où je dois chercher à vous prémunir contre certains pièges qu'on doit vous tendre. Il s'agit de M. Houssaye et de son livre, ce que vous en dites me paraît exagéré. J'ai connu M. H... pendant dix ans, j'ai même été, avec Sainte- Beuve, témoin de son premier mariage. Un second fait, qui m'est plus particulier avec Sainte-Beuve, se passe quelques années plus tard. M. H... m'apportait un conte me'é/iV de Voltaire, disait-il, pour la Revue de Paris, je lui exprimai mes doutes, je le conjurai de me dire la vérité avant de publier, il persista dans sa parole d'honneur que c'était bien un conte inédit de Voltaire, et je me risquai à insérer le conte, malgré les doutes que je gardais dans mon esprit. Après la publication, la ruse fut signalée, et avouée publiquement. M. H... avait fabriqué le conte inédit de

1. On ne retrouve dans l'article des Charmettes aucun des termes d'ailleurs qui avaient pu choquer Buloz.

Voltaire, comme il fabrique maintenant les lettres de M. de Canio, dans son nouveau livre. Le troisième fait qui amena notre séparation déflnitive était plus étrange encore, je vous le raconterai quelque jour, il aurait mené très loin l'auteur, si la première M*"^ Houssaye ne m'avait prié d'avoir de l'indulgence. « Vous êtes un honnête homme et un grand écrivain, mon cher George... si vous m'en croyez, vous n'aurez rien à démêler avec ces plumes-là. »

C'est ainsi que son directeur mettait George Sand en garde contre les auteurs qu'il reléguait, lui, au second plan. Mais il avait fort à faire, avec George, nature enthousiaste. L'article qu'elle consacra au livre d'Hugo sur Shakespeare, parut aussi, même pour Hugo, dans sa première version, trop uniformément louangeuse à François Buloz. Cette louange enthousiaste et « sans discernement » attira à George l'épître suivante :

« Je vous conjure encore de bien prendre garde à ce que vous allez faire... Renan, d'^nt vous parlez, me disait hier que ce livre était la risée de Paris, tant il y a d'énormités et de personnalité.

« Laissez-moi vous citer celles qui amusent le plus. Le grand Italien, c'est Dante, le grand Anglais, c'est Shakespeare, le grand Allemand, c'est Beethoven. Et le grand Français, puisqu'il n'en nomme aucun, c'est V. H... Hugo élève sa statue en élevant celle de Shakespeare... S'il nomme Beethoven le grand Allemand, ce n'est pas qu'il connaisse la musique ; c'est

qu'il veut faire pièce au grand Gœthe, qui ne lui a pas épargné quelques amères critiques à propos de Notre-Dame de Paris. Croit-il supprimer le grand Goethe en ne le nommant pas ? Vous lui reprochez de ne pas nommer le divin Mozart', et vous avez bien raison... C'est qu'il ne le connaît pas, croyez-le bien. Voulez-vous une anecdote musicale à ce sujet? C'est ma femme qui me la rappelle. Son père ^ venait de traduire Euryanthe^ pour l'Opéra, en 1831 ou 1832. La famille Blaze était très bien avec la famille Hugo, et on partageait la loge à la première représentation. V. Hugo qui n'a jamais aimé la musique ne se pressait point d'arriver, et quand il arriva, Euryanthe était jouée, et le ballet de la Fille niai gardée était déjà commencé. Hugo, qui croyait entendre la musique de Weber, s'extasia longtemps sur le caractère de cette grande musique, lorsqu'on lui apprit enfin que ce n'était plus la musique de Weber! Croyez donc après cela à son admiration pour Beethoven. Son admiration pour celui-ci, c'est sa rancune contre le véritable grand Allemand \ Hugo n'aime pas la discussion, il ne veut que l'idolâtrie, c'est par malheur sa faiblesse...

« Le public et la postérité sont fort mahns. Nous admirons toutes les poésies de V. Hugo; ses Châti-

i. George Sand écrivait : « Le Poète... n'admet-il pas qu'un génie puisse être lumière, et rien que lumière comme Mozart. »

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