‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 61 sur 106 · octobre 1865, inOdito · texte numérisé non relu

octobre 1865, inOdito

Ronjouï, 24 octobre 1865.

« Vous me traitez bien mal et bien injustement, mon cher George. Suis-je donc si coupable de ne pouvoir admettre un ouvrage dont la donnée morale ébranlerait la Revue ? Vous parlez de Balzac, dont Sainte- Beuve, Planche et bien d'autres se sont permis de critiquer les œuvres ; mais aurais-je pu accepter les Contes drolatiques ? Est-ce ma faute si Maurice, sans me faire aucune communication sur son sujet, persiste à peindre des mœurs, à tracer des tableauximpossibles dans un recueil périodique, sans compromettre son existence? Pourrais-je mettre certains contes de Voltaire? Fromentin, dont vous me parlez encore, n'a-t-il pas dit lui-même à Maurice, à propos de Raoul de la Châtre : « Comment avez-vous pu croire que « la Revue pourrait le publier? » Il ne s'agit pas de la valeur, du talent, du génie même de l'écrivain, il s'agit seulement de certaines données, de certaines compositions, qui s'excluent elles-mêmes parleurs audaces ou leurs tendances. A cela je ne puis rien.

« Croyez-vous que s'il ne s'agissait que d'une œuvre littéraire, je ne l'aurais pas admise, rien que pour vous? Ai-je repoussé Callirohé^l Quand vous réfléchirez avec moins de passion, à la ligne de prudence et de modération que je dois suivre, vous reviendrez envers moi à un sentiment plus équitable, je l'espère du moins... Vous me parlez d'About. Demandez-lui si j'ai pu mettre Le cas de M. Guérin, qu'il m'avait

i. Le roman de Maurice Sand parut dans la Revue des 1" et la juin, i" et lii juillet 1863.

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présenté, mais j'avais admis Tolla avec une grande joie, comme j'accepterais volontiers d'autres romans de cet écrivain. Encore une fois il y a une condition d'existence qu'il ne faut pas perdre de vue'. »

Mais George, dans sa passion, perd tout de vue. Le lendemain, voici sa riposte :

« Non, mon cher ami, cette fois-ci ce n'est pas le danger de scandaliser les mères de famille qui vous a retenu. Il n'y a dans le Coq qu'un ou deux passages scabreux, mais ils sont si habilement enveloppés, qu'il est impossible à une jeune fille pure de les comprendre. Je persiste à croire que vous n'avez pas lu vous-même. Donnez-en donc votre parole d'honneur? Je vous en défie, vous ne lisez aucun manuscrit, vous vous en rapportez à une analyse faite sans intelligence et avec hostilité. »

(C'est toujours le même soupçon depuis trente ans.) « Vous vous en rapportez aux autres. Vous, je sais bien quel juge éclairé vous êtes, mais c'est le Conseil des dix qui règne à la Revue, etc. » Dans la lettre de George que j'ai sous les yeux, le brouillon de la réponse de François Buloz est enfermé, avec cette note écrite de sa main : Réponse à la lettre de M""^ Sand du 25 octobre'-.

1. Communiquée par M"» Lauth Sand, copie de la main de M°" M. Sand, sans doute inédite.

2. 1866. Ce brouillon est une copie de la main de Charïes Buloz, l'original qui est conforme à la copie m'a été communiqué par M™» Lauth Sand, sans doute inédite.

« J'ai bien lu, mon cher George, et même relu le Coq aux cheveux d'or ; je vous en donne ma parole, puisque vous l'exigez : il en est ainsi pour tout ce que publie la Revue, dont je n'admire pas toujours les pages, tant s'en faut... « Le directeur de la Revue a vivement ressenti les reproches de George. Ne s'estelle pas montrée bien injuste? «Je n'ai jamais plus de bonheur que lorsque j'ai l'occasion de produire devant le public une belle chose, simple, originale, pouvant être acceptée par les esprits d'élite. Combien ma joie serait plus vive, l'œuvre venant de Maurice ! . . . Mais ne vous dois-je pas la vérité, même sur votre fils ! Et bien, depuis Raoul, ]& le crois dans une voie fâcheuse; ces récits d'aventures galantes ou excentriques ne lui concilieront guère l'opinion des gens de goût... »

Et François Buloz ne prédit pas les triomphes qu'elle attend, mais plutôt les revers.

« Qui vous avertira Fun et l'autre si je ne le fais '?... Je suis seulement bien malheureux de vous déplaire dans une occasion où j'espérais, où j'aurais voulu vous servir. Il faut qu'il y ait un sentiment intérieur bien profond, un devoir bien sérieux, puisque malgré tous mes efforts je n'ai pu prendre le parti qui vous aurait été à l'un et à l'autre, le plus agréable... »

Il se défend aussi des bruits qu'elle recueille : grâce à François Buloz, « les dénoûments sont tronqués à la Revue » : « l'originalité est un fruit trop rare, pour qu'on s'en prive à plaisir, mais il est commode de

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mettre à mon compte les fautes de l'auteur, qui sont bien et toujours de l'auteur, comme ses qualités. » Après cela, George s'apaise-t-elle ? Je n'en sais rien. On n'apaise guère George avec des paroles de bon sens, elle continue néanmoins à travailler pour la Revue. Mais le litige existant toujours entre Maurice Sand et François Buloz, la correspondance s'échange interminablement à ce propos. En janvier 1866, elle continuait encore dans ce sens, et Buloz prodiguait toujours à Maurice des conseils que, je pense, iln'écoutait guère : « Pour moi, écrivait le premier, le roman est un tableau, une étude de passions modernes, une époque de la vie contemporaine... il ne s'agit pas non plus d'en exclure l'amour ni les amoureux, seulement il faut que le récit de ces amours soit tracé dans une forme assez ménagée, assez délicate, pour ne pas nous faire bannir des salons, pour ne pas nous faire condamner par les femmes, qui ont ici voix souveraine. Dans Callirohé^ vous avez heureusement mêlé la vie antique à la vie moderne, et la forme en était voilée et délicate... » Que n'a-t-il conservé cette forme? Voici que Maurice annonce un ouvrage (ce n'est pas un roman) sur Atlila, Les Huns, et La Décadence de l'Einpire romain. Et bien ! c'est précisément ce qu'a fait M. Amédée Thierry \ « Si Maurice

1. Attila, les Huns elle monde barbare, l" février 1852. Les fils et successeurs d' Attila, 13 juillet 1854. « Scènes historiques aussi variées, aussi vives, aussi intéressantes que le roman le plus accidenté et le meilleur », écrivait F. Buloz dans la même lettre.

veut se lancer dans cette voie nouvelle de l'histoire, il n'y a qu'à lui recommander de s'entourer de documents anciens et nouveaux, ils lui coûteront, c'est bien entendu, des recherches immenses. . . « Et le directeur semble se méfier : de l'histoire? Diable ! Maurice dont le talent est vif et ingénieux, se disciplinera-t-il aux rudesses de cette maîtresse exigeante ? posséderat-il assez de précision, de persévérance, son amour de la vérité sera-t-il suffisant ? Ne va-t-il pas bâtir là encore un roman, même avec la volonté du meilleur monde? Il est mieux à sa place, semble-t-il, ce fils de Lélia, dans les œuvres d'imagination pure : « Venez au roman moderne, à la peinture des passions qui agitent nos contemporains, et vous marcherez ainsi sur un terrain plus sûr, moins épineux, car votre imagination aura libre carrière, pourvu que vous ne vous écartiez pas des principes que l'art, ce maître sévère, impose à tout poète et romancier. » François Buloz recommande à Maurice de suivre l'exemple maternel ; certes, voici un excellent exemple, sa mère : « C'est un véritable maître, celui-là, qui le sera toujours pour moi, malgré ses injustices et ses colères, malgré aussi un jugement parfois hasardeux ^ »

George, dont l'amour maternel est vif, ne garda pas très longtemps rancune à son directeur pour le

1. 23 janvier 1866. Communiquée par M"' Lauth Sand, sans doute inédite.

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refus que Maurice a essuyé à la Revue. Voici qu'en janvier 1 867 cette excellente mère écrit un petit article, précisément sur le Coq aux cheveux d'or ; le roman refusé, elle tient à le recommander personnellement au public, ce pauvre petit roman. — Son article ; « C'est une étude qui a son intérêt, et je tiens à ce quelle soit publiée le plus tôt possible. » Le plus tôt possible ? c'est-à-dire le 15 février. « Vous avez le temps de lire, de faire composer et de me faire envoyer l'épreuve... » Or, François Buloz (qui devient aveugle) n'a pas lu, il a fait lire par Louis, son fils aîné, qui est maintenant son collaborateur, il publiera, cela va de soi, le petit article, pourtant : « Je prends seulement la liberté de vous dire que, si j'étais à la place de Maurice, je vous supplierais de ne rien publier sur mon livre. Une mère peut-elle recommander le livre de son fils par la voie de la publicité ? Il valait mieux nous laisser faire le succès du nouveau livre de Maurice. Quand croirez-vous, ma chère George, à ma vieille, trop vieille expérience, et à mon amitié ? » L'article de George Sand parut, néanmoins, dans la Revue du 13 janvier 1867, comme elle le désirait, et comme François Buloz ne Teûtpas souhaité, peut-être.

La correspondance du directeur et de George Sand est encore, à cette époque même, très riche, et très riche aussi est la production de l'infatigable écrivain. Mon rôle n'est pas d'apprécier si cette fécondité valait

celle des années disparues. Quant aux lettres, chacune de celles que j'ai sous les yeux (à la collection S. de Lovenjoul elles sont à cette date moins nombreuses) commence généralement ainsi : « Mon cher Buloz », « j'ai terminé Cadio »; ou « j'ai fini ^"* Merquem qui est divisée en cinq parties (cette fois-ci c'est un sujet doux, et sans excentricité) », ou encore : « Voulez-vous un petit conte ?... » et plus tard : « Mon cher vieux, je ne demande pas mieux que de faire le roman que je n'ai pas fait. Vos idées, aidées de votre grande expérience, peuvent être très bonnes *... » Une seule lettre paraît découragée, elle est adressée à M""" Buloz et débute ainsi : « Chère amie, cela m'est impossible, je ne pourrais pas continuer, je n'ai plus de mémoire... » Mais ce n'est pas l'habitude.

Parmi cette liasse de billets, il s'en trouve quelquesuns, toujours affectueux et plaisants, adressés par George à son amie M"* Buloz : les deux dames sont demeurées fidèles Tune à l'autre. George sait parler de ses joies maternelles, de ses peines ; de celles qui concernent Solange il n'est guère question. En 1862, seulement, ceci : «J'ai eu du chagrin de mes amis morts. Solange, toujours malade ". . . », c'est tout.

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