Ministre de l'intérieur du royaume
que le comte Zichy n'eût préféré d'autres jeux, mais quoi? M'"'' Blaze de Bury ne songe qu'à ses vastes projets, et le moyen de marivauder avec une femme qui vous parle emprunts nationaux et émissions !
Ce qui manque à M"" Blaze de Bury pour être une excellente diplomate, c'est l'empire sur elle-même. Aucune dissimulation dans ces beaux yeux-là. Ils reflètent le triomphe, la colère, l'inquiétude qui agitent tour à tour cette « belle guerrière », comme l'appelle son mari. Le regard de la vraie conspiratrice, ou de la parfaite intrigante, si l'on veut, ne doit rien refléter du tout. Cependant il est permis aux femmes les plus franches d'être adroites, et lorsque le gouvernement impérial, qui surveillait la maison des Blaze de Bury, y envoyait ses policiers pour saisir les correspondances compromettantes, la maîtresse de maison, avisée, laissait ouvrir les armoires avec sérénité. N'avait-elle pas mis à l'abri ses papiers, soit à l'ambassade d'Angleterre, soit à l'étranger? Les policiers revenaient bredouilles.
Commenf s'accordait cette ambitieuse avec sa belle-sœur Christine Blaze? Mal. M"" François Buloz vit le mariage d'un mauvais œil, elle fut quelque peu jalouse aussi de l'influence que Rose Stuart prit sur son frère Henri; et puis les allures indépendantes de sa femme, son orgueil^ son audace, déplurent à la douce M"® Buloz. « Elle ne vient jamais ici (écrit-
elle à M"* Combe, sa sœur), les gens qu'elle y rencontre ne sont pas assez high life pour elle ; les bonnes femmes qui viennent ici le samedi soir ne satisfont pas ses appétits de grandeur. Nous tricotons au coin du feu, pendant que Buloz fait le whist avec le père Babinet, et deux ou trois habitués. »
Il faut ajouter que M"" François Buloz fut certainement suffoquée par l'impétuosité de sa bellesœur. Quitter ses enfants ! voyager, laisser là son mari, « son foyer », pour raisons politiques ou autres, une femme! elle ne peut l'admettre. Elle parlait de tout ceci à cœur ouvert avec sa sœur Rosalie, aussi traditionaliste qu'elle-même, et en outre, provinciale. Cette dernière, pour le coup, n'en revenait pas : « Cette femme est sans mesure, lui écrivait M"'^ Buloz, quoique douée d'un esprit vaste, »
En 18o5, François Buloz refusa un article de sa belle-sœur sur Lord Palmerston, qu'elle exécutait, — et en quels termes ! — sur l'autel de Lord Elgin, « le plus grand diplomate des temps passés et à venir ». L'autorité était déjà en humeur contre la Revue, on eût craint, en faisant passer cet article audacieux, d'être « averti ». — « Lorsque cette princesse vint pour corriger son œuvre, on lui dit qu'elle ne pouvait pas paraître... » Philosophiquement, M""" François Buloz prend son parti de l'aventure. « Quand on fait des
lettres, il faut s'attendre aux déboires inséparables de ce genre de commerce \ »
M""" Blaze de Bury ne s'entendait pas toujours au début avec François Buloz que ses allures inquiétaient; il n'était pas facile d'éblouir le directeur de la Revue, mais il sut apprécier en son temps la belle Rose, qui lui rendit certainement des services.
« L'autre jour », écrivait-elle de Vienne à son mari dans un court billet griffonné à la hâte, « j'avais un dîner de seize personnes, ministres. Hongrois, Polonais, etc., etc. Schemerling- prend la. Revue sur une table et me demande : « Quel homme est vraimeiit « Buloz? — Oh 1 dit un « Polonais » que je ne nomme « point, très fort, mais par trop désagréable. — Je prends alors la parole, et dis mon avis que tous écoutent, et je crois que Buloz, s'il avait entendu, n'eût pas été mécontent de M"® sa belle-sœur, laquelle, avec
1. 24 avril 1853, inédite. M»"» F. Buloz à M"» Rosalie Combe. Cette lettre de M"« F. Buloz écrite au moment des préparatifs de l'E x-
position est assez curieuse : « On inaugurera le 1", et le lendemain enfermera les portes jusqu'au i"juin. 11 y a déjà beaucoup d'étrangers ici, qui auront un cruel pied de nez. Je voudrais, au reste, que cette e.îposition fut loin. Nous ne pourrons bientôt plus vivre ici, les denrées sont hors de prix, nous payons notre viande par faveur spéciale 0 fr. 80 : et on nous promet de la mettre un de ces jours à 0 fr. 83. Un pot-au-feu me coûte actuellement 4 francs. Le litre de vieilles pommes de terre coûte 0 fr. 60, le beurre 1 fr. 80. Enfin c'est odieur, et nous ne sommes pas même au commencement. »