‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 87 sur 106 · Inédite · texte numérisé non relu

Inédite

versait Paris, au risque d'être arrêté par le gouvernement de Louis-Priilippe ; il venait de guerroyer en Espagne pour Don Carlos. Il s'attabla seul. Tout de suite le dîneur commanda six douzaines d'Ostendes, deux fioles de Johannisberg-Metternich : ceci pour ouvrir l'appétit, puis le dîner : « bisque, turbot, jambon aux épinards, côtes de chevreuil, purée d'ananas, faisan rôti aux ortolans, le tout arrosé de Cliâteau- Margaux et de Champagne. » Henri Blaze était émerveillé. Le prince surprit son regard : « Convenez, Monsieur, que ma gloutonnerie exotique vous scandalise ? » Les deux hommes causèrent, le prince fit des confidences, avoua qu'il était à Paris en danger, ofirit de livrer son nom. — « Inutile! vous êtes le prince Lichnowsky, vous n'avez pas pris garde tout à l'heure, que vous vous trahissiez en me parlant de Beethoven, comme d'un client de votre famille. »

D'après Henri Blaze de Bury, le prince Lichnowsky fut un type étrange, « barbare, chevaleresque et pervers », qui possédait, avec des mœurs rudes, la plume d'un Benvenuto et le crayon d'un Salvator. Assez lâche avec ses maîtresses qu'il battait, jaloux au point de couper méchamment les magnifiques cheveux de Tune d'elles. M""" Pleyel, et courant bravement sus aux émeutiers en 1848 à Francfort, une simple cravache à la main '.

1. H. Blaze. Mes souvenirs de la Revue des Deux Mondes, déjà cité.

Le comte Alexis de Saint-Priest écrivit peu, en somme, dans la Revue des Deux Mondes. Sans doute ses voyages lui laissaient-ils des loisirs insuffisants. En avril 1844, il commença pourtant une série «d'études diplomatiques sur le xviii^ siècle par un travail sur la Suppression de la Société des Jésuites en Portugal. Il y eut à propos de ce travail sur les Jésuites et de la préface, certaines discussions, le ton de ces discussions fut aigre-doux. «Pourquoi cela?» écrivit Saint-Priest à son ami. «11 me semble qu'elle n'aurait dû choquer personne (la préface), quant à •certaine assemblée des quarante, j'en serai ou n'en serai pas ; mais je ne ferai certainement aucune hassesse pour y entrer, j'y suis bien décidé*. »

L'année 1844, précisément celle où il écrivait son Etude sur la Société des Jésuites en Portugal, Saint- Priest fut charmé du livre que la comtesse Merlin venait de terminer sur la Havane. Il chargea Henri Blaze de transmettre ses compliments à la dame, et il n'est « pas complimenteur ». Deux lettres surtout le frappèrent : l'une sur Ferdinand Gortez, l'autre sur Las Casas. Celle-ci est un morceau d'histoire très remarquable, «le plus remarquable que j'aie jamais vu sortir de la main d'une femme », écrit-il; « si elle rétendait elle ferait un ouvrage complet, unique dans son genre; tel qu'il est, c'est excellent. Pour lui

1. 29 juin 1846, inédite. Saint-Priest fut nommé de l'Académie le 18 janvier 1849, en remplacement de M. Vatout.

prouver que je l'ai lu bien attentivement, je la prierai dans une seconde édition, de nous expliquer dans une note, que le cardinal Girneros est le même que le fameux cardinal Ximenès, car nous ne le connaissons que sous ce nom... Que la belle historié?! me pardonne mon pédantisme *. »

L'année suivante, la comtesse Merlin était à Madrid, oii elle ne manquait pas une corrida de toros et voyait régulièrement « éventrer douze ou quinze chevaux et quatre ou six hommes blessés, aux grands applaudissements des spectateurs et :

— « hélas! » ajoute-t-elle, « aussi des miens, tant les infirmités humaines nous gagnent aisément . Il est vrai que ce spectacle est grand et coloré de teintes vigoureuses : tous ces instincts populaires féroces et généreux manifestés à la fois spontanément, avec l'éclat des passions méridionales et par la multitude assemblée au grand air, sous les rayons d'un soleil ardent, c'est, je vous assure, un ensemble magnifique.

« Nous avons ici deux troupes italiennes... On y entend tous les opéras de Verdi, de Mercadente et d'autres, dont nous sommes privés à Paris... On ne porte plus de basquines dans les rues, et cela me désole ; on porte la mantille seule sur des robes à la française, comme les Turcs portent le turban en palletôt. Est-ce un signe de progrès ou de décadence ? Entre nous soit dit, je crains que notre classe

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