A F. Buloz, inédite
m'a paru plus enchanté et plus délicieux que Sorrento. Je resterais volontiers ici encore quelque temps, pour compléter mes excursions et me reposer dans une société fort aimable qu'on y rencontre, mais le mot des choses est un peu trop court pour cela...
Tenez-moi au courant de la Revue et de sa fortune en deux mots; je suis en arrière de tout, et le moins que vous me direz sera une grande lumière sur l'état où vous êtes pour le quart d'heure? Je n'ai pas encore travaillé à proprement parler, avec les journées de voyageur c'est très impossible, j'écris quelques notes; pour tirer parti de tout cela, il faudrait disposer d'une quinzaine quelque part, el ce serait sans doute à Lausanne seulement. Mon séjour à Rome sera court : ce que j'ai voulu, en venant, c'est surtout reconnaître les lieux, et jeter le premier coup d'œil qui n'est pas si trompeur, quand on ne le croit pas trop profond.
Je sais combien madame Buloz a de bontés pour ma mère ; remerciez-la, et offrez-lui mes respectueuses amitiés. Je voudrais donner un bonbon à Paul, mais il attendra mon retour. Amitiés à nos amis Labitte, Lerminier, Bonnaire, Marinier, le fidèle Gerdès.
Concernant son beau voyage, ce pèlerin n'est guère lyrique! ne semble-t-il pas apporter ici quelque méfiance? Il ne veut pas être dupe de l'enthousiasme général... il trouve — et en cela il demeure encore critique — que Naples a été trop chantée, trop vantée, il semble qu'il dirait volontiers de l'admiration pour Naples ce que La
Jlochefoucauld disait de l'amour : « 11 y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour... » et il se garde.
Après cette lettre, il y a encore une autre lettre de Marseille à F. Buloz ; mais ici le voyageur est ce las », et « si pressé » qu'il « charge sa mère » de lui « en dire plus sur son compte ». « Je n'ai que le temps de vous saluer du cœur, ainsi que madame Buloz... Un mot à Lyon, dites-moi comment va la Revue? »
Enfin le voici encore de retour à Paris, et, tout de suite au travail. Aussi bien a-t-il besoin d'argent.
Cette année 1839 fut, pour la Revue, difficile à traverser. Sans cesse harcelée, et menacée même, par Guizot qui voulait, à cette heure, la rallier. Mais F. Buloz désirait maintenir son indépendance, et s'irritait fort de ces tentatives. Sainte- Beuve, lui, déplore la situation : « On le fait menacer (Buloz) tous les matins de destitution, on veut l'effrayer pour éteindre son opposition... » Quelquefois il s'indigne : « c'est d'un cynisme révoltant»... Bref, F. Buloz obtient une audience du maréchal Soult, alors président du Conseil, et après cela. Sainte Bcuve écrit : « Nous sommes occupés d'y rallier (à la Revue) pour le quart d'heure, les doctrinaires, M. Guizot, de Uémusat, l'ancien Globe , de faire une vraie coalition (le mot était alors en faveur) de bon
sens et de bon goût et non de passion, y réussirons-nous? »
Dans ces occasions, Sainte-Beuve savait prêcher la patience et vanter à son directeur l'efficacité de vertus que lui, Sainte-Beuve, ne possédait guère, malgré sa « souplesse » ; il lui écrivait dans un moment de crise semblable à celui-ci : « Je vous en supplie, ne faites pas de coups de tête ni même de coups de cœur, voyez le fond des choses, voyez-les comme vous les verrez dans un .mois ou dans deux au plus tard... Tâchez d'arriver sans rompre et par transaction... »
Et en vérité, tout ceci le démontre avec évidence, Sainte-Beuve fit mieux que de collaborer à la Revue, il la soutint et la défendit, il revendiqua ses difficultés, et endossa ses querelles. Il répondit à M. Walev^ski en 1840, lorsque celui-ci, dans son journal le Messager, attaqua F. Buloz, et il lui répondit si veftement, que vingt-cinq ans après, M. Walewski se souvint de cette algarade, dont il avait gardé rancune au critique ^
J'ai encore sous les yeux de nombreux billets de Sainte-Beuve avant sa première rupture, avec la Revue des Deux Al ondes, mais je n'ai plus de longues lettres de lui à cette époque. Je donnerai ici pourtant un de ces billets, écrit du Marais^, où Sainte-Beuve, on le sait, allait volontiers, — il y retrouvait mesdames de la Briche, d'Arbouville
1, Voir Lettres à la Princesse, p. 175.