Cette madame Bascans : maîtresse de pension à Chaillol
exagérait le chiffre de ses charges; ceci n'est rien à côté des mots : « si on m'avait tenu parole ». On lira tout à l'heure le récit de Duhois du Globe, concernant cette affaire, récit que Dubois tenait de F. Buloz lui-même, on lira aussi les lettres...
Un mois après, et toujours à cette créancière, madame Bascans, qui lui prêchait la conciliation : a Non, non, mille fois non, et quoique vous vouliez bien me le conseiller, je ne ferai pas cette démarche. Ce n'est pas moi qui dois aller à la Revuey c'est elle qui doit venir à moi. La rupture n'est point, à le bien prendre, de mon fait : elle tient à une autre cause que je vous ai déjà expliquée, et sur laquelle je préfère ne plus revenir. Il y a là une question d'honneur et de dignité qui doit passer avant la question vitale. Vitale! le mot est dit. Oui ! cette rupture gêne ma vie. »
Voici maintenant le récit de F. Buloz à Dubois, que celui-ci a recueilli dans ses mémoires inédits :
« En 184G, lorsque éclata un dissentiment entre les propriétaires de la Revue (je ne me rappelle pas bien quelle en fut la cause, que cependant J5iiloz m'a dite)*, je me trouvais dans un grand embarras. Sainte-Beuve eut l'idée de mettre la
1. On verra que les Bonnaire, rorninanditaires de la /?ei'we, étaient tentés depuis plusieurs aimées d'en faire un organe officiel du gouvernement.
propriété en actions, et souscrivit lui-même pour une action de 5 000 francs paj^able, moitié en argent, moitié en rédaction. Je ne croyais pas beaucoup au succès*, cependant cela réussit et très vite : il se présenta des actionnaires en nombre double de ce qui» était nécessaire. Au bout de quelque temps, Sainte-Beuve voulut retirer sa signature. Je lui remontrai, tout le mal que cela pouvait faire, etc. il insista avec insolence, nous eûmes une scène violente, il nous quitta. Trois mois après, il me rencontra dans la rue des Petits- Augustins; d'une manière assez insolente et m'apostrophant : ce Ah çà! vous ne voulez donc pas me rendre mon action? » 11 ajouta à cette parole hautaine, un autre mot que j'allais punir d'un coup de canne. Je l'avais déjà levée, lorsque je fus arrêté par X. qui l'accompagnait, je le traitai du reste d'importance.
» Au bout de quelque temps, je fus bien surpris de voir M. de Rémusat intervenir à sa prière comme médiateur; avec son insistance aimable, et si insinuante, il me décida, régla toutes les conditions de la reddition. J'ai tenu strictement, pour ma part, tout ce que j'avais promis. Quant à Sainte-Beuve, il s'en garda bien; — 1848 étant survenu, il partit, se sauva à Liège, et depuis, il est resté notre implacable ennemi... »
On voit combien la version de F. Buloz,
1, Madame F. Buloz et Sainte-Beuve y croyaient.
recueillie par Dubois, s'cloi^^ne de celle de Sainte- Beuve. Mais cette cause de brouille n'est pas la seule cause.
c( Outre son mauvais caractère, son inimitié contre Planche, continue F. Buloz (suivant Dubois), Planche qu'il ne pouvait pas soulîrir, il y avait une autre cause de pique entre nous. En ce temps-là, nous avions une parente, assez jolie femme, que ma femme et moi, nous voyions souvent. Il s'impatronisa dans la maison, lui fit la cour, et poussa Tinconvenance jusqu'à se faire porter chez elle, pendant une maladie au pied qu'il eut assez longtemps. Le mari, inquiet, nous consulta; nous lui conseillâmes de ne pas faire d'esclandre et de l'évincer doucement. Un jour cependant, devant moi et devant quelques autres rédacteurs, il se mit à faire le petit Lovelace, et alla jusqu'à... se vanter grossièrement. Blessé du mauvais ton, et plus encore de l'intention que je lui supposai, de faire allusion auxinquiétudes qu'il avait causées à mon parent, et de perdre ainsi de réputation cette femme, eût-il ou non réussi à la séduire, je l'accablai de sarcasmes sur sa laideur, sa chétive personne, etc. Il sortit furieux, pour ne plus revenir. Du reste, ajoutait encore Buloz, il avait eu le front de nous dire ici à moi et à d'autres, que les lettres de madame de ... dans son roman de Volupté, n'étaient autres que celles de madame Hugo. »
Ma mère avait gardé de cette scène, dont sans
doute aussi on avait souvent reparlé devant elle, le souvenir le plus vif. Elle disait avoir vu Saintelîeuve très en colère, s'agiter, et trépigner dans sa longue redingote marron à col de velours; il reprochait à madame Buloz d'avoir, par ses conseils à madame d'O . . . , interrompu une amitié bien innocente, de l'avoir brouillé avec cette charmante femme ; et il terminait en disant : « Voilà ce que vous avez fait avec tout votre esprit, car vous avez de l'esprit, madame, et du meilleur!... » La pauvre madame Buloz, à ces reproches, demeurait interdite, et toute rouge sous ses anglaises.
Mais Dubois, continuant son récit, parle à son tour du républicanisme de Sainte-Beuve.
c( Sainte-Beuve, en effet, à la Révolution de juillet, fut pris avec Lerminier et Leroux d'un beau zèle républicain. J'en sais quelque chose; c'est lui qui échauffa la tête de ces deux pauvres fous, au moment de la liquidation du Globe, me manqua dans la réunion générale des actionnaires, et fut, en retour, sinon souffleté, du moins si insolemment effleuré par moi du gant et du geste qu'un duel s'ensuivit. Ce n'est pas le lieu d'en parler ici. Je ne veux que rappeler ici, que c'est lui qui pendant trois semaines ou un mois maintint le Globe républicain, puis passa avec Lerminier et Leroux au Saint-Simonisme, sans entrer toutefois dans la Communauté du père Enfantin, et sans prendre Yhabit bleu, premier insigne du
sacerdoce de la rue Taitbout, mais se tenant aux confins et applaudissant. De là il passa au National, et de là ensuite, par diverses transitions, étapes de journaux et de salons, jusqu'au Journal des Débats, où il n'a pas tenu plus de deux ou trois articles. »
Sainte-Beuve collabora encore à la Revue des Deux Mondes en 1847, 1848, 1849, mais à de longs intervalles, et rarement. Après 1849, le silence. La rupture est faite.
Le 14 décembre 1850, F. Buloz écrit :
Revue des Deux Mondes, Paris, 20, rue Saint-Benott.
Mon cher Sainte-Beuve,
J'avais pensé que le temps, et le souvenir de nos anciennes relations, vous ramèneraient à de meilleurs sentiments envers moi, à plus de justice et d'égards, à l'endroit de la Revue. Je vois avec peine, pourquoi ne le dirais-je pas? que je me suis trompé, puisque vous restez sourd à l'appel tout amical, bien modeste aussi, qui vous a été fait, appel qui n'avait la prétention ni d'entraver, ni de déranger vos engagements ailleurs, et que je devais vous faire, non seulement par suite de nos anciens rapports, mais par suite de bonnes paroles toutes récentes, et de promesses formulées autrefois d'accord, avec vous sans doute, ou du moins en votre nom.
Il me reste à vous faire une observation ; j'ai rempli loyalement njes engagements lors de la négociation dont je veux parler. Avcz-vous aussi bien rempli les vôtres? Ou ignorez-vous qu'on en ait pris alors en votre nom?
Si M. de Rémusat vous a laissé ignorer les termes dans lesquels j'avais posé la radiation de la signature donnée, et le remboursement de vos fonds, je ne sais qu'en penser, et je vous prie de vous faire préciser ces termes, car non seulement je les ai déclarés verbalement, mais je les ai écrits dans une lettre remise en ses mains, et confiée à son jugement comme noire arbitre à tous deux dans le présent et dans Vavenir. (Ce sont mes paroles mêmes).
J'avoue que si on vous a laissé ignorer (et je suis porté à le croire, car sans doute alors vous ne vous seriez pas éloigné complètement de nous, et notez que ces dix-huit mois de complète absence, je les ai acceptés, sans vous ennuyer de mes doléances), j'avoue que si on vous a laissé ignorer les termes de ce rapprochement et de votre remboursement, ce serait entendre la mission d'arbitre autrement qu'on ne l'entend d'ordinaire; et j'ajoute bien viteà ce sujet que je sais encore moins ce qu'il en faut penser, car j'étais habitué à plus de bienveillance, et à plus d'équitable sollicitude de la part de M. de Rémusat. (Je ferai remarquer encore par occasion, que ce n'est pas moi qui ai pris l'initiative d'un rapprochement que je désirais pourtant, mais que j'ai reçu à ce sujet, en juillet 1847, une lettre de M. de Rémusat, de la Haute-Garonne.)
Si, au contraire, vous avez eu connaissance des termes posés verbalement par moi, d'abord chez M. de Rémusat, puis formulés dans ma lettre, je vous fais juge de la question, et j'en appelle à vousmême pour prononcer si mes intérêts sont sauvegardés, et si je n'ai aucune plainte à élever. Il tombe sous le sens que je n'aurais jamais consenti à annuler sans condition un engagement pris proprio
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molii\ M. de Rémusat est là d'ailleurs pour le dire. La vérilc esl ([ue, vous étant séparé de la Revue pour une (|uesl ion d'argent, vous demandiez poury rentrer qu'on fît disparaître eette question, c'est alors que, de concert avec M. de Rémusat, je la fis disparaître, mais la rentrée, je crois pouvoir vous le dire, n'a pas été telle que j« l'entendais, telle que je devais l'entendre, d'aprèsles termes posés en 1847.
C'est, du reste, la seule réflexion que je me permettrai de vous faire ici, et c'est avec tristesse que je vous dis adieu, puiscjue vous n'hésitez pas à vous séparer tout à fait de nous, malgré vos assurances.
Adieu et tout à vous.
F. BULOZ
A ceci Sainte-Beuve répond le lendemain* :
« Je veux répondre à votre lettre sur deux ou trois points, et amicalement, pour ne pas laisser accumuler les malentendus, et dans l'intérêt même de l'avenir. »
Le début de cette lettre est conciliant, aimable même. « Je puis vous assurer que je n'avais dans les derniers temps rien que de bons sentiments à votre égard. J'ai été touché de l'intérêt que vous et madame Buloz m'avez témoigné dans une circonstance douloureuse, et la dernière fois que je vous ai vu, mon intention était même de vous demander si vous pensiez convenable quej'allasse de vive voix l'en remercier chez elle.
» Il est évident pour tous ceux qui me connaissent