‹ François Buloz et ses amisChapitre 108 sur 212 · M. Charles de Rémusat, Passé et Présent, 1" bocreo · texte numérisé non relu

M. Charles de Rémusat, Passé et Présent, 1" bocreo

l'argent, puisque vous touchez cette question, je tiens pourtant à vous dire que... si jamais je reviens à la Revue, j'exigerai d'y être traité sur le pied où j'étais quand j'y suis entré en 1831. La Revue a beau faire des doléances, elle n'est pas devenue plus pauvre qu'elle ne l'était alors, et comme écrivain, je n'ai pas baissé depuis 1831. »

Enfin Sainte-Beuve — toujours prudent — autorise la Revue à s'exprimer librement sur son compte quand elle le voudra, mais avec u égards et avec justice. Je suis trop raisonnable pour ne pas tolérer même les critiques, si ces critiques ne sont inspirées, comme il arrive trop souvent, par le désir de rabaisser et de punir un collaborateur, qu'on croit avoir perdu. Dans ces terrainslà, restons dans les rapports qui conviennent à de vieilles connaissances, je ne demande pas mieux; le jour où ma position redeviendra moins changée, je ne suis pas fier, et je serai le premier à vous dire : Voulez-vous? — En voilà bien long; n'attribuez cette longueur qu'au désir que j'ai de ne pas violer le sentiment de conciliation... »

Pour terminer, voiei, le 16 décembre 1850, la dernière lettre de F. Buloz sur ce sujet :

Mon cher Sainte-Beuve,

Je réponds de suite à votre lettre, surtout pour deux méprises, involontaires sans doute, que j'y remarque avec peine, mais que je ne puis laisser sans réponse, et qui ne sont ni justes, ni bienveil-

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lantcs, ni aimables, il me semble, quoique vous désiriez, diles-vous, êlre conciliant.

Vous paraissez croire que je vou.s ai écrit en partie pour rendre h la Revue sa complète liberté, vis-à-vis de vous comme écrivain, en ajoutant que sa critique a été souvent inspirée par le désir de rabaisser des rédacteurs qu'elle avait perdus.

Non, Dieu m'est témoin que je n'ai pas pensé une minute à ce côté misérable de la question, et voici ma réponse à une insinuation qui n'est pas digne de vous, car vous savez mieux que personne que jusqu'à ces dernières années, et je dis ceci sans intention, la Revue ne s'est jamais séparée de ses rédacteurs que sur des désaccords radicaux d'opinions et de tendances, comme ce fut le cas avec madame Sand; ou pour des dissentiments imprimés librement dans la Revue môme, par la critique sur leurs livres, comme ce fut le cas avec l\I. Victor Hugo et bien d'autres. Vous-même vous avez imprimé cela, et certes on ne vous influençait pas, dans un article de 1844, à mon éloge, et que je n'oublie pas malgré notre séparation actuelle, que je ne vous avais pas, non plus demandé. La Revue n'a donc perdu alors que ce qu'elle a voulu perdre; ce qu'elle ne pouvait garder sans manquer à sa direction, et sans manquer aux obligations de la critique, que vous représentiez surtout.

Avez-vous donc oublié la lettre que nous avons écrite en commun à ce sujet, à M. Hugo dans un cas pareil? Je l'ai encore. Avez-vous donc oublié que la séparation avec madame Sand est arrivée, sur mon refus d'im])rimer un roman radical et socialiste... Ceci est bien vieux, mais cela se passait dans votre petite chambre du passage du Commerce. Avez-vous donc oublié aussi l'alYaire Balzac, dont la colère

n'éclata qu'à la suite d'un article de vous qu'il ne m'a jamais pardonné...

Vous nous avez quittés depuis dix-huit mois. Jamais la Bévue ne vous a autant loué, et certes ses griefs subsistaient. Avons-nous donc manqué aux convenances, et à ce que nous nous devons à nousmêmes en ce point aussi? Quand serez-vous juste avec vos amis, ou avec vos connaissances de la veille, comme vous dites?... Mais pour ne pas donner lieu à une interprétation du genre de celle contenue dans votre lettre, je prends volontiers l'engagement de faire garder à la Bévue le plus absolu silence sur vous, et vos œuvres, à l'avenir, à moins que, je ne sais quel incident, que je ne puis prévoir, me force à le rompre.

J'en viens à la question d'argent, que vous éloignez avec persistance, je ne demande pas mieux, mais qui revient toujours entre nous, mon cher Sainte-Beuve, bon gré mal gré... La Bévue, il c^st vrai, n'a pas (et elle n'a aucun regret à cet égard) une caisse commerciale à côté d'une caisse littéraire, si je puis ainsi parler, pour payer à un prix régulièrement et généralement impossible une rédaction aussi exceptionnelle, je le reconnais, dans le milieu où elle se trouve. Est-ce aux hommes littéraires comme vous à le lui reprocher? Quantum muiatus ah illof suis-je tenté de m'écrier. Depuis quand, d'ailleurs, le prix si élevé qu'il soit, est-il le représentant exact de la valeur d'un écrivain. Le Juif errant laisserait, à ce compte, bien des gens en retard....

Pour le point fondamental qui m'a fait vous écrire ma première lettre, je n'ai rien à y changer, rien à y ajouter. Je vois seulement que M. de Ré-

musat ne vous a pas montré mon engagement, et les termes posés à votre remboursement. Faites-vousla montrer, elle vous dira si j'ai tort. Si vous levoulez, je la chercherai, et vous en donnerai copie : je me permettrai seulement à ce propos, une seule remarque nouvelle, puisque^ vous remarquez bien que la révolution de février m'a, malgré moi, empêché de tenir toutes les dates précises de votre remboursement, c'est que la question d'intérieur que vous aviez soulevée vous-même, assez injustement, n'était pas très sérieuse, puisque vous consentiez à la laisser disparaître devant la question qui vous inquiétait réellement, la radiation de votre signature et de votre remboursement. Je reprends donc. Sans doute il serait absurde de prétendre qu'il a été stipulé que vous donneriez un article dans les premiers mois de 1850, on ne pouvait prévoir les malheurs de si loin, et votre observation est peu sérieuse, mais il avait été stipulé que vous reprendriez à la Reviie^ la place que vous y teniez.

Or, la tenez-vous, l'avez-vous même tenue depuis, dans le principe?... Du resté, puisque M. de Rémusat n'a pas stipulé pour moi les conditions écrites dans ma lettre, que je l'avais prié de garder pour nous juger l'un et laiUre comme arbitre^ je n'exige rien, je n'ai le droit de rien exiger. Etes-vous content? La seule chose que je vous demande, c'est de montrer mes deux lettres à M. de Rémusat, que je ne vois que de loin en loin, afin qu'il y puisse lire les griefs que je crois avoir à votre sujet, comme au sien, à l'endroit de notre rapprochement de 1847...

Je n'ai plus rien maintenant sur le cœur non plus; je me trompe, j'ai encore une chose qui me touche assez gravement et que vous auriez dite à l'un de

VOS amis en octobre dernier, c'est-à-dire, après notre rencontre fortuite et amicale dans la rue avec M. Cousin, si j'en crois les paroles mêmes de votre ami, qui me les a rapportées très naïvement et sans méchante intention, mais je m'en expliquerai avec vous, la première fois que nous nous rencontrerons.

Après cela, si l'avenir nous réserve quinze- ans de vie active pour nous retrouver, ce que je désire, sans beaucoup l'espérer, nous serons peut-être mieux disposés à nous reprendre mutuellement.

Vous voyez, mon cher Sainte-Beuve, que je vous fais, sans réserve, toutes mes longues confidences pour n'y plus revenir ^ »

Je n'ai pas la réplique de Sainte-Beuve ; d'ailleurs, Sainte-Beuve répliqua-t-il? Il semble bien qu'il n'avait pas raison, et il n'aimait guère avoir tort. Toujours est-il qu'il ne rentra à la Revue qu'en 1863^.

Avant de quitter Sainte-Beuve, — et on le quitte à regret, tout inégal qu'il est, — voici encore un passage assez curieux des mémoires inédits de Dubois le concernant.

a Un trait de bonne et insoucieuse facilité de Rémusat, raconté naïvement par lui-même à F. Buloz. Aux funérailles de madame Berlin, Sainte-Beuve était là, isolé comme il l'est à l'Académie, vraie brebis galeuse dont tout le monde fuit le contact depuis ses articles contre Cousin et Yillemain; Rémusat en eut pitié ; s'approcha, lui

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