CHAPITRE II
LES PREMIERS COLLABORATEURS : ALFRED DE VIGNY. — EDGAR QUINET. — AUGUSTIN THIERRY
Parmi les collaborateurs de la première heure, quelques-uns sont demeurés obscurs, d'autres furent célèbres et leur nom ne saurait périr; aux uns comme aux autres la Revue doit un souvenir de reconnaissance, car, lorsque laborieuse et inconnue elle cherchait à vivre, ils furent les ouvriers de sa réussite, et demeurent les associés de sa gloire.
Au début d'une telle entreprise, il est sans doute heureux d'attacher de grands noms; cependant d'autres hommes, plus modestes, se sont voués à la même tâche; dans un labeur souvent ingrat, ils ont fourni l'effort quotidien nécessaire à sa prospérité. Ceux-ci ont partagé vraiment les fortunes diverses de l'œuvre commune, s'intéressant à sa grandeur, s'y dévouant de toute leur
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foi. De ces fidèles, la Revue était un peu la fille; il ne se passait pas de jour qu'ils ne vinssent prendre de ses nouvelles, causer du numéro prochain, et en escompter joyeusement le succès. Grands ou petits, célèbres ou inconnus, la plupart des rédacteurs se lièrent d'une fidèle amitié avec F. Buloz.
La Revice d'alors, redoutée au dehors, était simple et familiale au dedans; sans luxe — et pour cause — le décorum y était inconnu, la façade inexistante, une simplicité extrême y régnait; mais dans le local modeste de la rue des Beaux-Arts, une union étroite s'établit bientôt entre le directeur et les écrivains; de leur contact journalier, ils firent une intimité précieuse, les rédacteurs de F. Buloz devinrent, non seulement ses amis, mais ceux des siens, ils furent traités en familiers et eurent leurs entrées à toute heure dans la maison.
Alfred de Vigny, Edgar Quinet, Augustin Thierry, pour parler d'abord des plus célèbres, furent parmi les artisans du début. Le premier était ce parfait gentilhomme, courtois et hautain, un peu distant parfois, qu'il a esquissé lui-même souvent dans ses œuvres.
Ce lieutenant de la Maison Rouge, mélancolique, ombrageux, sensible comme Chatterton, morose comme Stello, fut toute sa vie fier, indépendant et malheureux; il l'a dit : « Une impression de tristesse ineffaçable blessa mon âme dès
l'enfance. » Né avant Musset, il vit, adolescent, la chute de l'Empire, et il connut « le temps où toutes les fortunes commençaient par une épaulette, et finissaient par un boulet ou par un bâton de maréchal^ »; il s'engagea à seize ans dans la carrière militaire, rêvant sans doute, lui aussi, de i2:loire et de combats... mais les Bourbons étaient revenus, l'ère des batailles était close, le comte de Vigny vit s'évanouir ses songes; nulle distinction de la part du Roi ne le rattacha* à une carrière, que cependant il aimait. Sa réserve, la hauteur de son caractère, le mettaient au-dessus des solliciteurs, il aurait fallu aller le chercher dans la sphère où il planait, personne ne s'en avisa. Il s'enferma en lui-même, accomplissant rigoureusement son devoir de soldat, avec l'obéissance la plus stricte, et la soumission la plus complète; mais il est permis de croire que déjà en 1820"-, lorsqu'il commença d'écrire, il souffrait de la vie, et de toutes les promesses qu'elle lui avait faites en vain. D'ailleurs, il a dit de luimême : c< Une sensibilité extrême, refoulée dès l'enfance par les maîtres, et à l'armée par les officiers supérieurs, demeura enfermée dans le coin le plus secret de mon cœur^ »