Inédite. Affaire Buloz-Chasles
M. Jubinal, Lacroix, T. Mamiani, Guizot, P. Paris, d'autres encore, et non des moindres.
L'afTaire Libri!...
Elle est demeurée troublante, malgré le temps écoulé, car elle a dépassé les limites d'une simple affaire judiciaire. Elle a divisé bien des partis, passionné le public lettré du temps, fait fuir Libri en Angleterre, et conduit Mérimée en prison!
Libri était Toscan. Il fît ses études à l'Université de Pise, et fut nommé à vingt ans à la Chaire de physique mathématique de cette université. Il vint à Paris en 1825, continua ses études scientifiques, et publia des mémoires remarqués dans les recueils des sociétés savantes. « Il travaillait sans relâche, dit Mérimée, et lisait à l'Académie des Sciences des Mémoires appréciés par ceux qui s'y connaissent aux x. » Mais Libri n'était pas que savant, et son défenseur remarque « qu'il parlait sciences avec ses pairs, littérature avec les lettrés et philosophie transcendante avec les femmes ». Séduisant, ardent, vindicatif, il avait le mot vif et le ressentiment profond*; autant
1. Sur Libri, la Bibliographie de l'affaire Libri, M. Perret, Paris, 1890; Léopold Delisle, Catalogue des fonds Libri et Barrais, Paris, Chnmpion, 1888; Notes sur Prosper Mérimée, Chamhon; Lettres aux Lagrenée; le Procès de M. Libri, P. Mérimée, la Bcvuc des Deux Mondes, 15 avril 1852; Réponse de M. Libri au rapport de M. Boucly, 1848, chez tous les libraires, Paris; Lettres à M. llatton sur l'incroyable accusation intentée contre M. Libri, par P. Lacroix, Paulin, 1841); Les Cent et une lettres bibliographiques, P. Lacroix, etc.
dire qu'il se fit de bonne heure des ennemis, et dans tous les partis. Il s'en fit en politique, par les idées démagogiques dont on l'accusa en Toscane vers 1830, ses biens furent alors mis sous séquestre. Il s'en fît parmi ses rivaux de France, jaloux peut-être de sa jeune renommée; il s'en fît de terribles parmi les cléricaux en attaquant rudement le clergé et les Jésuites dans la Revue des Deux Mondes^. « Il frappait sur tous impitoyablement, il en voyait partout 2. » Secrétaire de la commission instituée par Villemain, pour la rédaction d'un catalogue des manuscrits existant dans les bibliothèques françaises, Libri déclara devant la commission qu'il ne s'occuperait plus des travaux en cours « si un seul élève de l'Ecole des Chartes » travaillait à côté de lui! C'est qu'il
1. ^ Un ancien élève de l'École des Chartes, feu M. Géraud, releva le gant au nom des Jésuites dans le journal l'Univers, le débat s'aigrit et devint irréconciliable. » — Il faut remarquer que M. Libri n'avait fait que répondre aux attaques nominatives auxquelles il s'était vu en butte dans la publication du chanoine Desgarets {Lettres à M. Hatton au sujet de ^incroyable «tcusation intentée contre M. Libri, Paul Lacroix, 1849). Libri, dans la Revue (1*"" mai 1843), fut très violent; non seulement il répondit dans son premier article de Vlnjluence du Clergé au chanoine qui Mnsultait lui et ses contemporains, Michelet, Cousin, Quinet, Ampère, mais il attaqua l'institution des Jésuites dans le second (15 juin 1843) : Y a-t-il encore de^ Jésuites? et il écrivit : « Oui, les Jésuites sont en France. On les reconnaît à leurs œuvres, à la violence de leur polémique, à l'agitation qu'ils répandent dans le pays, à l'oppression qu'ils font peser sur le clergé, 5t leur morale tant de fois flétrie et qu'ils n'abandonnent jamais. »
2. Le procès de M. Libri, P. Mérimée, Bévue des Deux Mondes, 15 avril 1852.
voyait des Jésuites parmi les élèves de l'Ecole des Chartes ^
« Admirablement doué, dit M. Filon, avec une énergie et une volonté indomptables, il possédait une mémoire digne d'un mezzo-fanti, ou d'un Pic de la Mirandole, une acutesse d'esprit qui le rendait propre aux problèmes des mathématiques, comme à ceux de l'érudition. C'est par la supériorité de son esprit, qu'il avait gagné la bienveillance de M. Guizot, la sympathie de M. Buloz, l'amitié d'hommes comme Jubinal et Mérimée. »
Naturalisé en 1833, Libri est nommé membre de l'Institut la même année ; l'année suivante, professeur de calcul des probabilités à la Faculté des Sciences, puis suppléant de M. Lacroix au Collège de France. Dès 1832, il devient collaborateur de la Revue des Deux Mondes ; son premier article est consacré aux Sciences en Italie. D'autres suivirent — non signés — sur l'Institut de France, et particulièrement sur Arago, secrétaire perpétuel. Ceux-ci eurent pour résultat de faire à Libri quelques ennemis de plus, dont l'un d'eux irréconciliable : Arago. Malgré ces inimitiés, les études de Libri sur Galilée^ Fermât et ses travaux, Leoerrier, et tant d'autres, furent accueillies avec faveur par ses collègues, mais la collaboration de
1. « Personne alors n'ignorait que l'exclusion des élèves de l'École des Chartes avait été formellement demandée par M. Libri, et qu'il en avait même fait la condition de sa participation au Catalogue général des Manuscrits. » (Discours de Mérimée au Sénat, il juin 1861.)
Libri è la Revue ne fut pas uniquement consacrée aux sciences. Dans les lettres que F. Buloz lui adresse, — la Bibliothèque Nationale en possède quelques-unes, — le directeur de \di Revue réclame à son rédacteur bien d'autres articles, politiques, littéraires, bibliographiques, que celui-ci écrivit en effet ^
Au milieu de ses études, dont le champ était si vaste et si absorbant, Libri avait conservé la passion, la manie, la folie des livres. Cette passion, il l'avait contractée jeune homme; il y consacrait alors toutes les ressources qui lui venaient de sa mère; et en 1847 encore, n'avaitelle pas versé à son fils, en une année, 17 000 francs pour l'achat de livres curieux? Madame Libri d'ailleurs se lamentait de ces folles dépenses, et s'écriait à chacune d'elles : « Tu me ruines! » mais ne résistait guère aux impétueuses convoitises de ce fils tant aimé. Chez lui, à la Sorbonne, les livres « par milliers étaient accumulés à terre ^ », il y entassait les éditions rares de la Renaissance, les manuscrits du moyen âge, les autographes aussi, et les reliures délicates, dont ses mains
1. F. Buloz, qui désirait alors vivement l'entrée libre de l'Italie (surtout de Rome et du Piémont) pour la Revue, poussait Libri à s'occuper de sa patrie : « Pour arriver au résultat que j'ai en vue, lui écrivait-il en 1846, il faudrait (jue la Revue s'occupât davantage de l'Italie, personne mieux que vous ne peut nous rendre de bons services sous ce rapport » (U. N., f. 279). Libri écrivit en effet plusieurs cbapitres sur L'influence française en Italie^ De Vesprit de réforme.