Le 5 février
2. Le 4 juillet 1855 Mérimée écrivait à Panizzi à Londres pour lui recommander M. de Lagrenée et sa fille. Il lui demandait de leur montrer le manuscrit de la Grande Chartreuse, qui lui avait causé tant d'ennuis {Lettres à Panizzi, I, 8). Concernant ce manuscrit, P. Ghambon a écrit : « Nous ignorons à quel Mss il
bibliothèque de cette ville, où bon nombre d'amateurs l'ont vu. Gomment ce manuscrit passa-t-il dans les mains de M. L...? Ce qu'on peut dire, c'est que tout le monde fut surpris de l'en voir possesseur. »
» P.-S. Il y a eu des soustractions à Montpellier, de la part de la même personne. »
A cette note anonyme, une autre, signée Henri de Baisne, était jointe; celle-ci dénonçait au procureur du roi ^ :
(( M. Libri, membre de l'Institut, comme étant parvenu à réunir , à l'aide de soustractions commises dans les bibliothèques publiques des villes du Midi, notamment à Carpentras, des livres rares, des manuscrits précieux, d'une valeur de 3 à 400 000 francs».
Libri était accusé aussi « pour écarter les soupçons, d'avoir effacé les cachets empreints sur les livres indiquant leur provenance, de les avoir fait ensuite relier différemment en Italie ^ et vendre en Angleterre ».
est fait allusion. M. Fagan n'a pu nous renseigner davantage. » (Note 3, p. XIX, Introduction de P. Chambon aux lettres de Mérimée à la famille Lagrenée.) Ce manuscrit de la Grande Chartreuse, ne serait-il pas celui que Libri vendit, très ouvertement d'ailleurs, à Londres, que le British Muséum acquit par la suite de M. Payne, l'acquéreur de Libri, et qu'on accusa Libri d'avoir dérobé pour le revendre? Voir Réponse de M. Libri' au rapport de M. Boucly, déj. cit. p. 18, note 1.
1. Cette note était parvenue à la Préfecture de police le 3 décembre précédent.
2. M. Léopold Delisle accusa également Libri d'avoir fait « revêtir les manuscrits volés d'une reliure inusitée en France,
A la suite de ces dénonciations, le procureur du Roi s'informe auprès de ses collègues de Carpentras, Montpellier, Grenoble, et leur demande nettement si les ouvrages dont il est question dans les billets, ont été dérobés aux bibliothèques de la ville? Deux de ses collègues répondent à M. Boucly, qu'aucun des livres et manuscrits indiqués ne manque; le troisième collègue, celui de Carpentras, ne répond pas.
Dix-huit mois plus tard, nouvelle dénonciation anonyme adressée au procureur général près la Cour royale, et signalant, cette fois, divers vols commis dans les Bibliothèques Mazarine et de l'Arsenal à Paris ; à Carpentras, et encore à Troyes, Poitiers, Albi. . . L'auteur désigné de ces vols? C'est toujours M. Libri; « tout le monde le connaît, dit la lettre, mais personne n'ose le divulguer ».
Nouvelle enquête du procureur du Roi auprès des procureurs de province. Réponse : quelquesunes des bibliothèques désignées ont été lésées, il est vrai (mais est-ce Libri qui a dérobé les pièces qui manquent)? Cinq ouvrages de prix ont disparu de la bibliothèque de Troyes. « Ils n'ont pu être pris, dit le bibliothécaire de cette ville, que par un de ces amateurs de fine trempe, par un de ces visiteurs hardis, opiniâtres, dont la position sociale commande une confiance entière, et qui arrivent munis, sinon d'ordres, du
et qui consiste en planchettes de bois réunies par un dos de cuir ». (L. Delisle, déjà cité.)
moins de recommandations supérieures. » « Or, mon collè^^ue de ïroyes, reprend M. Boucly, qui insiste, m'a envoyé sur ma demande la liste des personnes de marque qui ont visité la bibliothèque de cette ville, dans les années contemporaines de la disparition des livres signalés, et parmi ces personnes, figure M. Libri, qui a visité deux fois les manuscrits très particulièrement*; et suivant un mot qui m'a été rapporté, on a dit à Troyes, que la bibliothèque de cette ville ofîre beaucoup moins d'intérêt aux amateurs, depuis que M. Libri l'a visitée. »
.Libri répondit quand il en eut connaissance, à ce rapport, et, en apparence, assez nettement : « Oui, je possède des manuscrits précieux, je les échange et je les vends, quoi d'étonnant à cela? Oui, j'ai acheté des livres portant des estampilles et des cachets de bibliothèques. D'ailleurs j'ai souvent fait don à ces bibliothèques lésées, des ouvrages que j'avais acquis pour mon compte. Ces estampilles se rencontrent quelquefois sans que les bibliothécaires s'en étonnent, nos bibliothèques depuis soixante ans n'ont-elles pas été souvent remaniées? Les pièces les plus curieuses
1. C'est exact, Libri avait visité deux fois la bibliothèque de Troyes. La seconde lois, accompagné de Sainte-Beuve, qui avait des recherches à y faire. « M. Harniand, le bibliothécaire, dit Libri, nous affirmait qu'on avait tout récemment trouvé au domicile de l'ancien bibliothécaire, des livres et autographes précieux appartenant à cette bibliothè(jue. » Dans le Journal des Savanta, Libri avait signalé en 1841, la perte de 4 000 volumes à la bibliothèque de Troyes.
de mes collections ont été publiées par moi au Journal des Savants. Est-ce là le fait d'un homme qui se cache? J'empruntais souvent aussi, pour mes travaux, des ouvrages importants aux bibliothèques de province, sous la responsabilité des maires; est-ce là les avoir dérobés? »
En ce qui concerne ses acquisitions, il donne des références, produit des actes de vente passés devant notaire, des attestations de témoin.
En 1847, Libri fit une vente importante de livres. En janvier 1848, il apprit par un commis saire-priseur, un M. Commandeur, qu'il circulait sur lui, Libri, des rumeurs fâcheuses, et just^^ment ce commissaire-priseur avait été récemment interrogé par le substitut, M. Delalain, sur la provenance de certains livres vendus récemment à la vente Libri.
Le membre de l'Institut, vindicatif et violent, après avoir prouvé, pièces en main, à M. Commandeur que les livres vendus étaient bien sa propriété, s'élança chez Guizot et annonça qu'il poursuivrait ses calomniateurs. Guizôt l'apaisa, lui promit de faire passer au Garde des sceaux une note constatant l'origine des livres suspectés, ce qui fut fait. « La réponse à ma note, dit plus tard Libri, ce fut le rapport de M. Boucly *. » Ce rapport parvint au Ministère quelques jours avant la révolution de février; Guizot, déjà
\. Voir plus haut les extraits du rapport de M. Boucly, procureur du Roi.
menacé, préoccupé de maintes affaires, l'oublia.
Survinrent les journées de février, et la révolution, qui porta au pouvoir l'ennemi de Libri, son adversaire à l'Académie des Sciences : Arasfo.
Notez qu'à cette heure, Libri ignore le Mémoire Boucly, il ne connaît que les rumeurs et les suspicions dont il s'est défendu chez Guizôt. Mais depuis la chute du Gouvernement, son crédit n'est plus le même, il sent ses adversaires plus puissants, ses ennemis plus nombreux, il reçoit de fréquentes lettres anonymes qui l'accusent d'avoir soutenu, dans la presse, la politique du gouvernement vaincu, et le menacent — de quoi?
Libri s' exagéra- 1- il le danger qu'il courait en restant à Paris? Ses amis, au lieu de l'apaiser, semblent l'avoir engagé à fuir. Un jour, il assiste à une séance de l'Institut, — et ceci est tout à fait du roman feuilleton, — une personne* l'aborde, lui glisse dans la main un billet, et Libri apprend qu'un document « épouvantable » a été trouvé au Ministère des Affaires étrangères. Un document contre lui*, puis : « Epargnez au peuple français un de ces actes de vindicte populaire, qui répugnent au caractère de notre nation. Ne venez plus à l'Institut; disparaissez! »
Parlant de ce billet, Mérimée a écrit : « En
1. « Un M. T. bien placé, dit Libri, pour connaître les sentiments du peuple à mon égard, »
2. M. L. Delisle affirme que Libri fut prévenu le 28 février, à l'Académie des Sciences, de la découverte du rapport Boucly.
février 1848 un tel avis n'était pas à négliger... » Malgré l'opinion de Mérimée, il semble que Libri, innocent, eût dû faire face à l'orage, mais il fuit : il s'embarque pour l'Angleterre.
Le Gouvernement provisoire s'installait. On trouva dans les papiers du Ministère déchu, le rapport- de M. Boucly, procureur du roi, sur l'affaire Libri; et contre toute règle, contre toute justice, ce rapport fut publié dans le Moniteur du 19 mars 1848. Voilà Libri dévoilé s'il est coupable, déshonoré s'il est innocenta
Inutile de dire que l'affaire fit grand bruit : un savant aussi illustre, membre de l'Institut, de l'Académie des Sciences, professeur au Collège de France, rédacteur à la Revue des Deux Mondes et aux Débats, accusé de vols importants dans nos plus riches bibliothèques! Mais, cet accusé, qu'on sait, si violent, qui a souvent attaqué ses ennemis, va sans doute se défendre avec éclat? Non. Cet accusé est en fuite : désastreuse affaire!
Pendant ce temps, « la justice saisit ses papiers », et cinq élèves de l'Ecole des Chartes font, chez lui, rinventaire de ses livres et de ses manuscrits.
Mérimée a écrit : « On raconte bien des choses étranges de cette enquête, le secrétaire de l'accusé forcé, ses papiers, ses livres saisis, sans formalité et sans inventaire, nulle précaution prise pour la conservation des pièces à décharge, comme fiches,
1. Qui a livré ce mémoire à la presse? On ne Ta jamais su... ou dit.
catalogues, etc. Si j'en crois les rapports qui me semblent dignes de foi, des papiers jugés inutiles auraient été jetés au feu, des livres auraient été emportés du domicile de M. Libri, et rapportés sans qu'on en tînt note, et avec si peu de soin, que des personnes charitables en ont ramassé dans les escaliers, et jusque dans la rue. « Les » scellés, dit l'acte d'accusation, ont été régu- » lièrement levés et réapposés. » Il est fort bien d'avoir fait régulièrement ces deux opérations, mais si dans l'intervalle on a emporté et réapporté des livres, si l'on n'a pas tenu de procès-verbaux exacts, à quoi bon les scellés? »
On devine la pensée de Mérimée? « Si on a emporté et réapporté des livres... * »
On pense que les experts répondirent à ces accusations, ils dirent : « Libri avait fait enlever
1. En 1861, Mérimée répétait devant le Sénat : « Ils n'ont pas fait d'inventaire, ils n'ont ni compté, ni parafé les livres et les manuscrits (il aurait fallu des années pour faire ce travail, dit le rapporteur!). Les experts, de 6 furent réduits à 3, encore élimine-t-on un des experts qui était favorable à l'accusé. Le travail des experts, dit-il encore, a dominé toute l'instruction. »
En 1850, après sa condamnation, Libri a écrit à Hortense Allait : « Demandez à M. de M. (magistrat) si les articles 184, etc. du Code pénal permettent que, pendant des mois entiers, des étrangers (je ne parle pas des experts ici) puissent entrer (malgré l'opposition et les réclamations les plus vives) dans le domicile d'un individu, y rester des journées entières, à leur gré, apporter et emporter ce qui leur plaît, sans aucune fornialilé; si enfln. les magistrats avertis directement par des protestations, par des lettres de ces énormités, remplissent leur devoir en les tolérant, etc. » (cité par Séché : Hortense Allart).
Séché dit : « Madame de Meritens a toujours été persuadée que Libri fut la victime des Jésuites. » (P. 67, appendice).
avant notre arrivée, non seulement ses dix-huit caisses de livres, mais encore les vingt-cinq ou trente mille volumes de sa bibliothèque, il recommandait de brûler ses papiers quand il quittait la France », etc. Après cela, on peut croire que l'appartement de Libri était vide. Alors, qu'y faisaient les experts*?
Certes il faut admettre que Mérimée se trompait avec tous les amis de Libri, et que Libri était coupable, puisqu'il a été reconnu par des hommes dignes de foi, qu'il avait bien réellement dérobé livres et manuscrits, ou du moins qu'on a trouvé chez ce membre de l'Institut des pièces qui appartenaient à d'autres collections que les siennes. Parlez de l'affaire Libri actuellement à un bibliophile instruit, à un conservateur, il vous répondra : « La culpabilité de Libri a été prouvée » ; pourtant, quel malaise on éprouve à lire aujourd'hui les actes de ce procès, et à voir comme les ennemis de l'accusé sont actifs, acharnés, ingénieux...
Le 22 juin 1850, Libri fut condamné par contumace à « dix ans de réclusion, et à la perte de ses titres et dignités », à la suite de quoi, Mérimée le défendit dans un article assez vif que F. Buloz publia, et dont on a lu plus haut quelques passages. L'article parut le 15 avril 18o2 ; le 24 mars, le défenseur écrivait à l'Inconnue :