Toutes ces lettres sont inédites
royal, de destitution : ce Pour vous, mon cher ami, continue Loève-Veimars, j'espère que vous êtes satisfait du présent, sans détriment de l'avenir, qui est toujours à tout le monde, sauf à compter.
» Je vous vois d'ici, un peu incliné au pouvoir par vos sentiments de modération, retenu ailleurs par quelque sympathie que je partages grondé par vos amis, caressé par ceux qui vous haïssent, et vous tirant de tout avec votre magnifique instinct, qui tient un peu du génie.
» Quelques noms que j'ai lus au dos des pages de la Revue m'ont réjoui pour vous. La Revue continue d'être un port franc où les pavillons se mêlent, sans que le port abaisse le sien. Mais ne pourriez-vous me dire quelques mots de M. Mole; je n'ai, malgré mes lettres, pu obtenir une ligne de lui. La hauteur n'est pas de notre temps, pas même envers un pauvre Consul qu'on a fait. Mais n'importe, vous pouvez être sûr que je ne me dispenserai jamais de la reconnaissance et des devoirs qu'elle impose.
» Ce mot m'amène à M. Thiers. Je vois avec joie avec quel tact exquis il s'est ouvert une route inattendue, en jetant M. de Lamartine dans le fossé... »
Cependant, le pauvre Loève-Veimars mène à Bagdad une vie singulière. Accablé de travail et d'affaires, il ne reçoit jamais de ses chefs un
i. Loève-Veimars fait ici s^llusion à Mole.
encouragement, ils l'oublient, semble-t-il. Dans ce pays, « on en est encore à l'assassinat » : en août 1844 le Consul a failli être massacré avec toute la légation, il s'en plaint à F. Buloz et lui déclare : « Ne me demandez plus rien de Bagdad, ce n'est pas au milieu d'un combat qu'on peut faire une conversation intéressante avec ses amis..., adieu, mon cher Buloz, conservez-moi votre amitié et votre souvenir, et ne me laissez pas oublier par nos amis. Veuillez aussi vous rappeler en temps et en lieu que je suis à présent le plus ancien Consul général français qui réside dans l'empire turc, y étant déjà depuis quatre ans... et en outre le plus misérablement payé... » Cette question d'argent est, en effet, une grosse question pour le Consul, qui doit faire face à des dépenses, trop fortes relativement à son état de fortune, « nul pour Bagdad », écrira-t-il plus tard; « je ne puis y soutenir la tête que je porte. La dépense est excessive, les exigences énormes, et si je consens volontiers à ne boire que de l'eau par économie, comme je fais depuis un an, je ne puis au moins vendre mes derniers chevaux, lorsque le plus misérable effendi de la ville ne sort qu'avec deux ou trois gens, à cheval comme lui! Il vaudrait mieux supprimer le Consulat... je prêche tout cela dans le désert depuis quatre ans... »
Et en vérité on peut se demander quel mobile inconnu de nous, poussa Loève-Veimars ainsi sur les bords du Tigre? Cet élégant, ce dandy, qui
ne pouvait à Paris se passer d'un baigneur, portait perruque, teignait sei's favoris, garnissait de dentelle ses jabots, et ne comptait plus ses succès féminins (suivant la chronique), qu'était-il venu faire en Asie, puisque la question d'argent ne contentait ni ses ambitions ni même ses besoins? C'est incompréhensible.
En 1845, le 12 février, il écrit à F. Buloz : « Les antiquités de Ninive sont emportées à Bagdad, et me donnent beaucoup de peine, car nous n'avons rien de ce qu'il faut pour débarquer ces masses, les voilà répandues sur le bord du fleuve sous ma fenêtre, et j'espère bien que le Tigre les emportera dans un mois, sur de bonnes barques, à Bassorah, où nous les remettrons à notre marine. C'est une trouvaille qu'on nous envie beaucoup, et qui, en effet, est faite pour exciter l'envie. Vous verrez cela dans un an sans doute. Il y a deux taureaux que j'attends de Mossul qui sont deux colosses. Toutes les fois que vous m'écrirez, songez que vous faites une bonne action car je n'ai rien d'intéressant de Paris que par vous. »
Au milieu de touteg ses occupations (il affirme qu'elles sont multiples et inattendues) le Consul a trouvé le temps d'envoyer à son directeur en mars 1846 un travail... « C'est une sorte de statistique agricole, sociale et pittoresque, ou plutôt descriptive des populations de l'Irak et du Désert, avec-un appendice sur le Kurdistan arabo-persan.
Il n'est question là-dedans que de chevaux, de chameaux, de moutons, de pasteurs, de mûriers, de dattiers (à propos, dites au spirituel auteur de tant de jolies poésies, notre ami Henri, que les dattiers, que vous nommez en Europe les Palmiers, ne sont pas odorants), et enfin de la vie de voleurs ou de patriarches, et souvent toutes les deux, que mènent les populations de ce pays. » Cette observation de Loève-Veimars, vieil asiatique, au jeune Henri Blaze a trait au dernier poème de Blaze, paru en janvier précédent : Franz CoppolaK Imprudemment, en effet, Henri Blaze, qui connaît mieux les sapins de la forêt Noire que les palmiers d'Asie, a écrit :
Sous les cèdres touffus, les palmiers odorants.
Avant lui, Musset, il est vrai, avait dit aussi :
Sous le tiède oasis du désert embaumé.
En 1848, le Consul de Bagdad revint à Paris. C'est à cette époque que Maxime Du Camp, sur le point, à son tour, de visiter l'Orient, alla demander à Loève-Veimars des « renseignements pratiques » sur ces pays. Mais Loève-Veimars s'indigna à la pensée qu'on pût quitter Paris et le boulevard des Italiens, pour son plaisir.
« Il rapportait du Tigre, écrit Du Camp, des impressions qui m'ont paru médiocres. » Le
1. Ce poème est sifïné encore Hans Werner dans la Revue des Deux Mondes.
diplomate dit au voyageur d'une voix navrée : « Mais, malheureux jeune homme, vous ne trouverez pas même un filet de bœuf, dans tout le pachalik ! » Et comme Du Camp l'assure que d'autres choses l'attirent là-bas, et que le filet de bœuf pour lui, est de moindre importance que le reste, Loève-Veimars s'attriste, et lui dit : « Eh bien, allez, mais à votre place, je ferais le voyage du boulevard des Italiens ! »
Maxime Du Camp fut fort peu satisfait de cette visite ; il comptait trouver, suivant la légende, un Brummel fringant, et il vit un homme fardé, usé, ridé, quoique Loève-Veimars n'eût à cette heure que quarante-sept ans; sans doute le séjour des bords du Tigre lui avait-il moins réussi que celui du boulevard des Italiens, qu'il recommandait avec tant d'insistance. Pourtant, il repartit pour Caracas, et il y mourut. Au moment de s'embarquer à Marseille, il écrivait encore à F. Buloz :
« Vous avez mon dernier mot, je pars à l'instant, le bateau à vapeur m'emporte », etc.
Il ne semble pas que Caracas, plus que Bagdad, lui ait plu. Pourtant, en arrivant il déclare : « Sortant d'un pays turc on est bien partout. »
A peine arrivé en Amérique, il s'occupe de l'extension de la Revue, il est vrai que F. Buloz le presse. Après les événements de décembre, voici ce que Loève-Veimars écrit :
c< Vous me demandez ce que je pense depuis décembre. Je pense qu'un certain passage de je
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ne sais quel roman de Balzac, oùll punit la catin recevant de toutes mains, et acceptant bénéfices et présents sans en tenir compte à personne, est un passage très applicable à la France. N. H. est le troisième homme providentiel qui lui est envoyé depuis cinquante ans pour la sauver d'elle-même et vous verrez que sa reconnaissance sera celle des dames de Balzac en question. Tenez-vous à cet homme-là, soutenez-le, et buvez frais; voilà, mon cher ami, tous les conseils que j'ai à vous donner pour l'heure ^ »
Telle est l'opinion de ce diplomate sur le 2 décembre. A première vue elle semble assez légère? Malgré cette légèreté, Loève-Veimars fut, je l'ai dit, pour la Revue des Deux Mondes un excellent correspondant, actif et ingénieux; il collabora avec zèle à l'entreprise nouvelle dont F. Buloz eut l'idée en 1850 : V Annuaire, travail considérable pour lequel ses amis résidant à l'étranger ou voyageurs, le servirent, car c'est d'eux qu'il tint les renseignements politiques, commerciaux, économiques, financiers, etc., de toutes les parties du monde.
« Je ne vous ai pas envoyé de notice, écrit Loève-Veimars dans une de ses dernières lettres à F. Buloz, il est vrai, mais depuis que je sais que vous êtes autorisé à dépouiller ma correspondance ^ je la rédige ad hoc; et j'y fais entrer une