‹ François Buloz et ses amisChapitre 129 sur 212 · En (lécenibie 1853 déjà il écrivait ; « Vous avez eu une · texte numérisé non relu

En (lécenibie 1853 déjà il écrivait ; « Vous avez eu une

foule de faits et de détails, afin que son ensemble soit une histoire complète de l'année.

» Celle de 1853 sera très intéressante, car nous avons depuis trois mois une révolution assez originale, et qui s'est terminée par un coup de théâtre très inattendu; le siège de l'insurrection qui était Gumano a été détruit le 15 juillet par un tremblement de terre et l'insurrection s'est rendue, ou plutôt a expiré sous les ruines. Cependant je ne considère pas les choses comme finies. Mais à mon sens, tout est impossible ici, monarchie, comme république, tous les principes sociaux sont oubliés et l'anarchie est le Mal Roi... que ce pays aura longtemps. »

A cette époque, Loève-Veimars, qui signe depuis qu'il est à Caracas « Loève de Veimars », songeait à la France, et à son retour en France. Mais, il écrivait mélancoliquement : « Des mauvais sujets français, comme nous en avons partout, font travailler contre moi, à Paris, et se vantent de me faire récompenser de mes soucis par une disgrâce.

» A tout le sage est préparé ! »

A tout? sauf à la mort; et c'est en France, dans ca Paris qu'il aimait, qu'elle surprit ce Parisien d'adoption. « Quel aimable volume on pourrait faire, disait F. Buloz, avec ses impressions de

très bonne idée de faire dépouiller ma correspondance officielle », etc.

voyage et d'art, ses récits, ses nouvelles et sa correspondance si alerte. »

Si Loève-Veimars fut bonapartiste à la fin de sa vie, il eut pour la République, aussi bien celle de l'Amérique du Sud que toute autre, une répulsion très marquée : « Règle générale, il n'y a pas un homme honnête, et propre, selon nos idées, dans toute la République de l'Amérique du Sud, écrit-il en 1852, et si vous voulez, moins encore dans toutes les Républiques du Monde. C'est la forme du gouvernement qui mène le plus droit à l'immobilité politique et à l'immobilité personnelle. Voilà mon de frofundis, sur la défunte République française, descendue aux enfers d'où elle est sortie. »

A Loève-Veimars succéda Rossi, comme chroniqueur politique de la Revice, puis Forcade. Le nom de Loève-Veimars maintenant est tombé dans l'oubli, celui de Forcade survit.

Forcade n'écrivit régulièrement la chronique qu'en 1858, mais depuis 1844, déjà, il collaborait à la Revue. Questions politiques et commerciales, finances, économie politique, histoire, littérature étrangère, il avait, depuis douze ans, apporté largement son tribut, quand il parut, après quelques essais, désigné à F. Buloz pour se charger de l'histoire politique de la quinzaine. Il s'en occupa dix ans, avec un succès si grand, que son nom restera parmi les meilleurs.

Ch. de Mazade a dit de lui que « c'était certai-

nement un des esprits politiques les mieux doués... » et aussi, qu'il avait « le goût, le culte, le sens pratique de la liberté » ; mais c'était un terrible collaborateur que Forcade, et inexact, d'ailleurs écrasé de charges, «t menant une vie assez aventureuse. On s'étonne en parcourant sa correspondance, qu'il n'ait pas perdu plus tôt la raison. F. Buloz supportait toutes choses de lui, car il estimait son talent, mais que de marches et de contre-marches, que de lettres, et de promesses, pour obtenir une chronique! Parfois il était insaisissable. Qu'on en juge par cette lettre du directeur de la Revue :

7 novembre 1857.

Mon cher Forcade,

Je vous ai attendu et je vous attends encore. J'ai envoyé chez vous également, mais en vain. On ne peut pas pénétrer, ou vous oubliez de rentrer.

Je vous demande néanmoins une réponse : ferezvous, ou ne ferez-vous pas cet article?...

La légende raconte que, pour plus de sûreté, F. Buloz enfermait quelquefois son collaborateur des journées entières à la Revue^ où il écrivait l'article du moment. Forcade se soumettait volontiers à ce traitement, à condition de composer lui-même son menu, que le restaurateur voisin lui apportait dans sa prison, et de choisir ses crus, qu'il souhaitait excellents.

Quoi qu'il en fut, Eugène Forcade, pendant les

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périlleuses années impériales et jusqu'en 18(58, sut maintenir l'indépendance de la Revue : ce n'était pas alors chose aisée, et il le fît av^ec un talent souple et vivant, malgré les « avertissements », qui auraient pu le paralyser ou l'éteindre. Je reviendrai à Eugène Forcade en son temps.

Henri Blaze prétendit que d'une part Thiers, Cousin, Mignet, de l'autre Guizot, Rossi et Vitet, composèrent le double triumvirat qui pesa lourdement sur la Revue, tout en faisant sa gloire ; car « ces grands hommes-là », dit-il, n'aimaient que leur littérature, et pratiquaient le nescio vos avec sérénité. Il ajoute : ce M. Guizot est mort sans avoir connu de Musset autre chose que la Ballade à la lune » ; et après tout, cela est bien possible?

Certes, F. Buloz fut attaché à Thiers et le servit, il lui donna maintes preuves de son dévouement, et déclarait : « A la Revue on ne le combattra pas . » Il disait Monsieur Thiers, comme il disait Madame Sand. Il admira sans doute Cousin, et reconnut la supériorité de cet esprit, son charme brillant, il garda aussi à Victor Cousin un vif sentiment de reconnaissance : celui-ci crut, un des premiers, à la fortune de la Revue, lorsque F. Buloz la réorganisa en 1845; mais les allures fréquemment doctrinales, et la morgue du grand maître de l'Université, n'étaient pas pour lui plaire. Car il y a deux Cousin, le grand Universitaire, directeur de

l'École Normale, « apôtre de rÉclectisme », et celui de Louise Golet et de la princesse Belgiojoso. Intime ami de la première, fervent admirateur de la seconde — ne grimpait-il pas dans la mansarde de celle-ci, alors qu'elle était proscrite, et se croyait pauvre, en 1831? Il y rencontrait le général de La Fayette, et le « beau Mignet », qui déjà s'y installait; ensemble on faisait le ménage, on parlait carbonarisme, en surveillant la cuisson des haricots secs.

Mais la princesse, qui était belle et fantasque, traça quelque jour du grand maître, un portrait assez sévère, — malheureusement inachevé, que j'ai eu la bonne fortune de retrouver; — il est écrit tout entier de sa main", et d'après^l'écriture, doit dater de 1840 à 1848 environ; le voici :

« M. Victor Cousin n'aime pas que l'on fasse allusion à ses commencements et à son origine. Il lui est bien arrivé quelquefois dans les jours d'émeute, de s'écrier avec transport qu'il était fils du peuple, que ses sympathies appartenaient au peuple, etc. Il lui est arrivé aussi, dans une de ces bienheureuses leçons, qui ont commencé sa fortune, de poser comme les deux extrémités de l'échelle des êtres, sa pauvre mère, disait-il, d'un côté, c'est-à-dire en bas; et lui-même de l'autre, c'est-à-dire en haut. Tous ses élèves se souviennent de l'avoir entendu exposer en soupirant qu'il y a des êtres humains à peine distincts de la bête (c'était là qu'arrivait la comparaison avec

sa mère), et d'autres êtres, à peine distincts do Dieu. Pour le coup il était du nombre.

» Les souvenirs de M. Cousin sont fugitifs. Il a bien quelque part un frère, dont il ne sait que faire et qu'il tient aussi éloigné que possible, mais il n'en parle pas. Sa vie officielle, la vie qu'il aime à rappeler commence avec son cours de philosophie, elle continue dans les prisons prussiennes, d'oii il est sorti tout imbibé d'allemand, d'esprit allemand, d'imagination allemande, et de nuages allemands. De retour en France, il se posa comme une victime de la liberté et du roi de Prusse, et comme un penseur profond, nourri de Kant et de Fichte, de Hegel et tutti quanti. C'était le temps des apothéoses aux victimes de la liberté, et M. Cousin prit goût à son rôle. Il se fit carbonaro, il conspira contre les tyrants {sic) et cela tout en déclamant dans sa chaire contre ceux qui avaient confondu le libéralisme et le matérialisme, tout en expliquant à tort et à travers Kant, et en se posant comme le traducteur de Platon. Ses leçons sur Kant sont parsemées d'erreurs grossières, qu'on appellerait volontiers des contre-sens. Ainsi Kant dit une chose, fort connue d'ailleurs, et que voici : « Trois » points peuvent toujours donner lieu à une superficie, » et M. Cousin traduit qu'il y a toujours trois points sur une superficie... »

Ici s'arrête la critique de Cousin; elle est sévère, venant de cette amie, et je ne vois pas

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trop si elle a écrit ce portrait pour elle seule, ou dans un but de publicité! pourtant cette dernière intention me semble peu probable.

La princesse et Cousin ne me paraissent pas brouillés, d'ailleurs, vers ces années 1840--48, et Mérimée, écrivant à madame de Montijo, et lui communiquant les nouvelles de Paris, signale la présence de Cousin dans le salon de la princesse, car il dit méchamment : « Les chiens de la princesse Belgiojoso ont mordu le bras de Cousin qui gesticulait dans le salon de leur maîtresse, et qu'ils ont pris pour le bâton avec lequel on les faisait jouer. » Mais la belle Christina était rancunière, savait sourire et haïr. On aura remarqué cette phrase sur Cousin, qui se faisait 'passer pour le traducteur de Platon. La princesse fait, assez perfidement, allusion à la traduction du Timée de Platon, travail de Jules Simon, alors jeune agrégé volant de philosophie, que Cousin s'appropria. Cousin oublia même si bien que Jules Simon en était l'auteur, qu'un jour, celui-ci abordant le maître et lui demandant comment il allait :

« Assez mal, répond Cousin, je suis très fatigué. On ne saura jamais combien cette traduction de Timée m'a fatigué. »

Puis se rappelant tout à coup à qui il parlait :

(( Mais si fait, ajouta-t-il, avec le plus grand sang-froid, vous le savez aussi bien que moi*. » Et il parla d'autre chose.

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