Inédite
la portée de ma faible plainte : je ne vous demandais pas, je serais ridicule de le faire, de ne pas écrire au Journal des Savants; je vous priais seulement de ne pas vous consacrer exclusivement à ce recueil, et de ne pas oublier si longtemps la Revue. Si ma lettre vous a distrait un moment de vos rhumatismes en vous faisant sourire, je m'en réjouis sincèrement. »
Ensuite le directeur de la Revue reprend le sujet de l'élection académique prochaine. Sur le fauteuil de M. Ancelot, Legouvé se présente, puis Ponsard, puis E. Augier, mais ce dernier se retire bientôt devant l'auteur de Lucrèce. Et la Revue dans sa chronique s'indigne : « La lutte vat-elle se restreindre à ces deux candidats? » Elle propose Brizeux, de Laprade, Gustave Planche, Jules Sandeau.
« Quant à mon microscope pour les candidats », écrit F. Buloz, j'aurais beau vous l'envoyer, vous refuseriez de vous en servir; je vous demande seulement de lire ou de relire le poème sur Homère, et les tragédies de M. Ponsard, et si vous n'y découvrez pas de choses à scandaliser un écrivain tel que vous, je me charge de vous les signaler. Je me demande comment un homme de votre goût et de votre style, peut mettre en balance les ouvrages de M. Ponsard avec les œuvres plus nombreuses, et le plus souvent charmantes, de tel autre candidat que je pourrais vous nommer, si vous consentiez à les lire. Me per-
mettrez-vous k ce sujet, de rappeler que vous n'avez eu d'admiration pour madame Sand que dix ans après nous, et que vous n'admettiez guère Alfred de Musset il y a quelques' années. Eux aussi étaient des enfants de la lievuc; mais vous ne les lisiez guère alors, et je m'aperçois avec regret qu'il y en a d'autres, que vous ne lisez pas toujours*. »
Ici l'opinion de F. Buloz rappelle celle d'Henri Blaze : « ces grands hommes n'aimaient que leur littérature », et M. Guizot est mort « sans avoir connu de Musset autre chose que la Ballade à la lune ».
Parlant de Villemain, Henri Blaze dit encore qu'il traversait la Revue de loin en loin, mais n'y fut jamais à demeure, et il le compare en cela à Michelet : c( W était de ceux qui ne s'assimilent pas. Au contraire, Ch. de Bémusat, comme G. Sand, s'habitua aux critiques du directeur, et s'en étonnait : « Quel que soit son avis, j'ai pour règle de m'y conformer. » Et encore : (< Singulier homme! je lui donne un article, il le lit, et quelques jours après il me le rapporte en me disant : — C'est excellent, mais je voudrais que ce qui est au commencement fût à la fin, et que ce qui est à la fin fût au milieu^. »
1. Inédite, Correspondance de V. Cousin, bibliothèque V. C. à la Sorbonne, f. 1001.
2. H. Blaze, Mes souvenirs de la Revue des- Deux Mondes, déjà cité.
Je ne sais d'où venait l'antipathie du très vindicatif Heine pour Cousin. Peut-être d'une rivalité d'amour dont la belle princesse était la cause; ne l'avaient-ils pas courtisée tous deux? sans succès d'ailleurs. Heine aimait à raconter la déception du philosophe, s'élançant un soir chez la princesse Belgiojoso au moment du dîner, « à travers fauteuils et convives », pour lui offrir son bras. « Oh! la comique expression que prit son air grazioso, lorsque la princesse, d'un sourire enchanteur encadré de fossettes, le refusa net, avec ces paroles prononcées d'une voix harmonicale : — Pardon, monsieur Cousin, vous ne voudriez pas me brouiller avec la Russie? et elle prit le bras de l'ambassadeur Pozzo di Borgo; oh! la rude leçon de savoir-vivre », disait Heine en se moquante
« Imaginez, racontait-il encore à madame Jaubert, la précieuse marraine de Musset qui le visitait pendant ses cruelles maladies, imaginez que je viens de voir, de mes yeux voir, des courses auxquelles tout Paris prenait part; et les coureurs n'étaient autres que MM. Thiers, Guizot et Cousin, montés chacun sur une autruche. Au lieu de mettre des costumes de jockeys, comme le bon goût l'exige, M. Thiers portait un uniforme de général, M. Guizot, coiffé d'une tiare, une crosse à la main en guise de cravache, avait