‹ François Buloz et ses amisChapitre 136 sur 212 · Ueinsou Whiteliouse · texte numérisé non relu

Ueinsou Whiteliouse

la politique fut un élément très secondaire dans l'affection de Heine... qui écrivait à la belle Cristina : « Vous êtes la personne la plus complète que j'aie trouvée sur la terre. »

S'il fut jaloux de Mignet, il n'y parut guère, et s'écriait : « Voilà un écrivain! une belle âme! » Mais comme il est méchant pour le pauvre Bellini, à qui il prédit une mort prochaine, rit de l'impression que cette gentillesse laisse au jeune homme, et prononce froidement quand en effet quelque temps après on lui annonce la mort de Bellini : ce Je l'avais prévenu! »

La princesse Belgiojoso exerça sur l'esprit et la vie de Heine une influence profonde; excellente influence. Heine exilé, ou exilé volontaire, au début, peu connu en France, protégé par cette femme belle et célèbre, lui fut redevable de mille choses qu'il ignorait. L'amitié vigilante de la « Principessa » l'introduisit dans une société choisie, où il rencontra Thiers, Mignet, Augustin Thierry, Scheffer, Musset, Victor Cousin, Chenavard, etc., et la culture du poète, semblable sans doute à celle de son pays, toute neuve, comme il l'a écrit lui-même, et « sentant encore le vernis », que ne gagna-t-elle au contact de celle de cette patricienne? Non seulement la princesse l'aida de façon effective par ses relations, en obtenant pour lui, de Thiers, sur les fonds secrets une pension de 4 800 francs que Guizot, en 1810, continua de lui faire servir, mais elle devint « la

confidente des mouvements de son cœur », car la première déception une fois passée, déception causée par son échec amoureux auprès d'elle, il éprouva à son égard une sorte d'amitié amoureuse assez singulière et rare, dont la coquetterie, (in ce qui le concerne, est exclue, mais dont la ferveur ressemble terriblement à celle de l'ancien amour.

La coquetterie est exclue de son amitié, car il n'hésite pas à se montrer à cette femme tel qu'il est, avec ses rudes défauts, souvent grossiers ou cyniques, défauts dont la fine princesse lui fait honte. Bientôt les relations, à Paris, ne lui manqueront pas; mais le choix de ses affections féminines est médiocre, et lorsque la princesse « veut le détourner de vulgaires amours », c'est chez elle, à la Jonchère, qu'elle le prie, et qu'elle s'efforce de l'en distraire. Son influence s'exerce aussi sur ses opinions. D'Aix, en 1836, désenchanté et souffrant, il dit à sa grande amie ses doutes. Ne craint-il pas par-dessus tout de perdre sa précieuse amitié?

« Est-ce que, madame, je ferai bientôt ma paix, paix ignoble avec les autorités d'Outre-Rhin, pour pouvoir sortir des ennuis de l'exil et de

cette gêne fastidieuse qui est pire qu'une pauvreté complète? Hélas ! les tentations deviennent grandes depuis quelque temps... Mais qu'est-ce que signifient toutes ces paroles oiseuses, et qui pourraient vous faire croire que l'homme qui les écrit- suc-

ôombe au plus grand malheur, au malheur d'être indigne de votre amitié, princesse! Non, très belle et très compatissante princesse! Je -ne suis que malade », etc. *.

Il vint un temps où Mathilde Morat, d'abord maîtresse de Heine, puis sa femme, ce femme dont la tête était aussi vide que le corps était splendide^», l'éloigna de toute société choisie; elle fut c< passivement pour lui son mauvais génie dans la seconde moitié de sa vie », elle l'éloigna aussi de ses premières amitiés, les plus précieuses.

'En septembre 1847, déjà cruellement atteint par cette paralysie qui devait le terrasser huit années et jusqu'à la fin, il écrivait à la princesse Belgiojoso : « Ma maladie est devenue insupportable, la paralysie a gagné aussi les pieds, les jambes, et tout le bas-ventre, de sorte que depuis une quinzaine, je ne puis plus marcher du tout. . . » Cette année 1847, Heine donna à la Revue : Atta- Troll, « cette fantaisie qu'il rapporta naguère de Cauterets », singulier poème dont un ours est le héros. Dans ce poème, d'une imagination brillante, paraît une Juliette. Cette Juliette c'est Mathilde Morat : « Juliette n'a pas l'âme allemande. Son baiser est enchanteur et enivrant.

» Ses regards sont comme un filet de lumière dans les mailles duquel notre cœur se prend, tressaille et palpite éperdu, etc. »

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