‹ François Buloz et ses amisChapitre 139 sur 212 · Septembre 1849, inédite · texte numérisé non relu

Septembre 1849, inédite

avec lui un instant, nous avons échangé nos idées, et/e me sens tout bête... »

Sur une organisation aussi sensible, sur un système nerveux aussi ébranlé, les ennuis matériels laissaient Heine frémissant, et ensuite prostré; puis de nouvelles crises survenaient... Sous le coup d'un procès avec l'éditeur Lecou, qui sans son aveu lança une édition nouvelle du Heisebilder, en 1852, Heine, tout ému, écrit au secrétaire de la Revue y M. de Mars :

... Si vous avez un moment à me doaner, venez me voir sans retard; vous me rendrez un grand service en me donnant des conseils dans un moment où la passion pourrait me conduire à de fausses démarches. Il m'arrive la chose la plus inouïe. Ce n'est que depuis hier au soir, que je sais qu'un libraire de Paris, M. Lecou, a fait à mon insu et sans ma permission, une réimpression de mes tableaux de voyage, réimpression qui me fait un tort, non seulement matériel, mais aussi moral, vu que la vieille préface que j'avais mise dans la première édition est très malencontreuse en ce moment, et que sauf les morceaux que j'avais dans le temps empruntés à la Revue des Deux Mondes, où Loève- Veimars les avait traduits, le reste du livre est du plus mauvais français, parce que j'avais à cette époque un très lourd traducteur, dont j'ai corrigé et refait alors la traduction, avec moins d'élégance que je ne pourrais le faire à présent... »

Et le pauvre poète s'indigne :

Jen'aijamaisvuM. Lecou, quicependantdoitsavoir

OÙ je demeure parce qu'un jeune homme de ses amis est venu un jour me proposer de le prendre comme éditeur de mes publications. Il est très lié avec Gautier, et avec Gérard, que je n'ai pas vu depuis des années. 11 était facile d'éventer mon projet de réimprimer mes ouvrages. On a peut-être cru pouvoir tout se permettre dans l'état de moribond où je suis. C'est toujours une ténébreuse histoire que je ne comprends pas.

Henri Heine appelle F. Buloz à son secours, « il me dira ce que j'ai de mieux à faire », — en cas qu'un procès soit nécessaire, il le recommandera à l'avocat le plus capable en ces sortes d'affaires et — il faut venir le voir.

Si vous ne pouvez pas venir en personne, envoyezmoi quelqu'un. Je suis encore sous le coup de ma grande indignation, et il m'a frappé précisément à un .moment où je suis plus soutirant qu'à l'ordinaire. Je suis très malade.

Votre tout dévoué,

HENRI HEINE

- Quelques jours après, l'affaire est en train. F. Buloz a envoyé l'avoué, et M* Paillet s'occupera de Heine. Celui-ci écrit alors :

« Mon cher Monsieur Buloz, j'ai encore bien des remercîments à vous faire, pour l'empressement que vous m'avez montré dans mon grand embarras. L'avoué de M" Paillet a été chez moi lundi, il m'a dit qu'il mettrait l'affaire en train. Comme il me disait qu'il vous verrait, je l'avais chargé de vous prier de vouloir faire

mettre quelques lignes sur cette affaire dans les journaux, en indiquant tout simplement que M. Henri Heine a intenté un procès à M. Lecou, pour avoir réimprimé à son insu, et sans permission, les Reisebilder . . . »

Henri Heine eut, lui aussi, entre les mains, le fameux album de madame F. Buloz, qu'illustrèrent Vigny, et les autres poètes de son temps. Voici la poésie qu'il y transcrivit. La même page contient le texte allemand écrit à la plume, et la traduction française au crayon.

Mademoiselle Bonne Fortune est une fdle légère, elle n'aime pas jk rester en place.

De sa douce main, elle écarte les cheveux de ton front, y pose un baiser, et s'envole.

Madame Infortune au contraire, est une personne bien posée et t'entasse (sic) de ses bras avec passion.

Elle dit qu'elle n'est pas trop pressée, elle s'assied à côté de ton lit, et se met à tricotter (sic).

HENRI HEINE

Moribond connu sous le nom de Henri Heine*.

Heine, dans les années les plus cruelles de sa vie, les dernières, badinait sans cesse, plaisantant de ses maux, se moquait d'eux, de lui, et de tous. Il arrivait ainsi parfois « à donner le change » : « Je suis adonisé à l'heure qu'il est, jusqu'au squelettisme. Les jolies femmes se retournent quand je passe dans les rues; mes yeux fermés

(l'œil droit n'est plus ouvert que d'un huitième), mes joues creuses, ma barbe délirante, ma démarche chancelante, tout cela me donne un air agonisant, qui me va à ravir! Je vous assure, j'ai dans ce moment un grand succès de moribond. Je mange des cœurs, seulement je ne peux pas les digérer. Je suis à présent un homme très dangereux, et vous verrez comme la marquise Christine Trivulzi * deviendra amoureuse de moi, je suis précisément l'os funèbre qu'il lui faut ^... »

Souvent Heine écrivait : « Mon mal est incurable, je vais me coucher et je ne me relèverai plus », puis il se relevait, se faisait mener chez un ami, et retombait. Quand il fut frappé d'hémiplégie, il disait à madame G. Jaubert « à travers mille plaisanteries » :

« Hélas! je ne puis plus mâcher que d'un côté, pleurer que d'un œil! je ne suis plus qu'un demihomme. Je ne puis exprimer l'amour, je ne puis plaire que du côté gauche; 6 femmes, à l'avenir, n'aurais-je droit qu'à la moitié d'un cœur! » Sans cesse torturé de souffrances il fut, avec cela, jaloux de sa Mathilde, et n'est-ce pas ainsi qu'il écrivit :

« La mort m'appelle, je voudrais, ô mon enfant bien-aimé, te laisser dans une forêt, dans une de ces forêts de sapins où hurlent les loups, où nichent les vautours... Paris contient des bêtes plus méchantes encore. Paris la splendide

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