Musset
liens. Mario clianlait. Mais ce furent moins la voix de Mario et la représentation, qui frappèrent ma mère enfant, que la vue d'une petite vieille dame qu'on lui désigna avec solennité : « Regarde cette dame, dit madjime Huloz à sa fille, regardela bien. Ne l'oublie jamais : c'est madame Récamier. »
(( Je vis, disait ma mère, une daitie habillée de blanc, coiffée d'un grand chapeau cabriolet à brides, avec des frisons dans son chapeau. Belle encore? je ne sais, elle me fit l'effet d'une apparition, peut-être en raison de la curiosité qu'elle excitait autour de moi, et aussi, je le vis bien, dans la salle. M. Ampère l'accompagnait. »
La petite fille connaissait M. Ampère, familier de la Revue.
<L M. Ampère l'accompagnait »..., il l'accompagna toute sa vie, il l'aima toute sa vie depuis qu'il la vit à l'Abbaye au Bois pour la première fois: elle avait quarante-trois ans, lui vingt, et dix ans après il lui écrivait le jour de cet anniversaire :
« Ce moment oii je vous vis paraître tout à coup, en robe blanche, avec cette grâce dont rien jusque-là ne m'avait donné l'idée, ne sortira jamais de mon souvenir... » Pendant la longue période de son attachement fidèle, il avait bien été question pour Ampère d'un mariage avec mademoiselle (]uvier, mais il s'était dérobé, craignant l'omnipotence du père, sur sa nature indépen-
dante, et Sainte-Beuve, malicieux, déclare : « Ce vague besoin qu'Ampère prenait pour de l'indépendance, n'était au fond chez lui, que l'assujettissement à l'Abbaye au Bois. »
Mérimée, qui ne croyait pas à grand'chose, a dit son mot aussi sur ce célèbre attachement : « Un de mes amis intimes a été amoureux d'elle très violemment. C'était un homme d'un caractère très passionné, très capricieux, très original. Petit à petit, elle l'a façonné de telle manière qu'il est devenu doux, bénin, poli et médiocre, comme tout le monde ». Et encore : « Lorsqu'elle est morte, il m'a paru qu'il en éprouvait une sorte de soulagement. »
Quoi qu'il en fût, après la mort de cette amie, en mai 1849, Ampère se rapprocha d'Alexis de Tocqueville, mais il avait pris auprès de la divine Julie la nostalgie de la présence et de l'influence féminines, aussi s'attacha-t-il encore, à la fin, à une autre charmante femme, auprès de laquelle il alla passer en Italie, la mauvaise saison. On m'a dit autrefois, que la mère de cette jeune dame posa la Psyché de Gérard.
Plusieurs des lettres d'Ampère à F. Baloz — de 1848 à 1859 — sont datées de Tocqueville, mais alors le temps de sa jeunesse a passé, c'en est fmi avec le « libre promeneur » qui flânait de Rome à la Suède, et visitait le Mexique entre deux cours de littérature.
Son père, ne pouvant en faire un savant, dit
Sainte-Beuve, rêva de le voir a apothicaire » instruit; puis il céda devant le j^oût que le fils manifestait pour les lettres et la poésie. Jeune, Ampère écrivit des tragédies, et naïvement, le père demandait à Ballanche : « Jean-Jacques a-t-il du génie? » Le voyage qu'il fit à llojne en 1823 avec madame Hécamier et Ballanche lui donna à jamais la passion de l'Italie, il travailla à son Histoire Romaine ']\ïS(\\i h. sa mort*.
Ampère ne se rallia jamais à l'Empire; dans ces lettres toutes familières, on sent la répugnance qu'il éprouve pour « l'état actuel ».
Tocqueville, 25 novembre 1856.
Mon cher Monsieur,
Vous aurez mon article dans les premiers jours de décenijjre, il pourra paraître le 15, j'en aurai, j'espère, deux autres à vous donner consécutivement, réservez-moi vos colonnes jusqu'au 15 janvier. Votre ancien collaborateur- me travaille à ce qu'il paraît dans le Constitutionnel, mais il ne me convertira pas. J'en reste au jugement, porté sur TEmpire par tout le monde, depuis Tacite jusqu'à Voltaire, et ne puis pas laisser si bonne compagnie pour passer du côté de M. Troplong; au reste, l'esprit restera le incarne, mais le danger des ressemblances est passé '.
Mille amitiés,
1. Parlant do IV'rudition d'Ampère, un de ses auditeurs a érrit : C^rst de. la Utiératarc à dos dr inuU't, voulant dire sans doute que le lecteur accomplissait là un travail pénible.
ÎJ. Inédile. Ampère fait ici allusion a»x travaux sur l'Histoire
En novembre 1857, renvoyant l'épreuve de son dernier article sur la Rome impériale ^ il écrivait...
Je vais maintenant m'occuper de la Rome moderne, mais c'est un travail énorme, dont pendant assez longtemps je ne pourrai que rassembler les matériaux, ce dont je m'occupe dès à présent. Je tâcherai cependant, cet hiver, de vous envoyer quelque article détaché sur les travaux importants faits dans les derniers temps, et qui ont pour objet les antiquités chrétiennes.
Je n'ai point cherché, et point évité l'allusion au présent, quand la ressemblance du temps le commandait sous peine de complaisance. Mais j'ai la prétention d'avoir écrit une histoire très étudiée, et de n'avoir pas fait un pamphlet de l'état actuel. C'est pourquoi j'ai insisté en finissant sur ce qui est la vraie partie du livre, faire voir où le pouvoir absolu conduit les peuples qui en attendent leur salut. C'est là une allusion générale, ou plutôt une remarque historique à laquelle j'attache beaucoup d'importance, parce qu'elle peut être utile.
Mille amitiés.
Présentez, je vous prie, mes respects à madame Buloz.
Tout à vous,
7 novembre 1859.
Dans son article sur Ampère, Sainte-Beuve a écrit : « Son moi sensible n'était pas moins insa-
romaine, les derniers temps de la République, et l'Empire romain, qu'il publiait alors dans la Bévue. On y cherchait des ressemblances avec la République défunte et TEmpire français.
ticible que son moi intellectuel... Il avait besoin d'un ami du Algnomotapa à qui courir raconter dès le matin le songe de la nuit * ». Cet ami du Monomotapa ce fut, pour Ampère, le comte Alexis de Tocqueville, à qui il voua « l'amitié passion » dont parla le judicieux Sainte-Beuve.
Homme politique, membre de l'Académie des Sciences morales depuis 1836, auteur célèbre de cette Démocratie en Amérique dont les premiers volumes firent sa réputation, le comte de Tocqueville collabora peu à la Revue des Deux Mondes, et vraiment, de façon insignifiante. Je possède cependant plusieurs de ses lettres adressées à F. Buloz, elles répondent à des demandes de collaboration; ces demandes échouaient, on le verra, presque constamment, faute d'entente sur le choix d'un sujet. Cette hésitation du comte de Tocqueville, ces scrupules comme homme politique à aborder certaines questions, je les retrouve indiqués dans sa correspondance publiée, et notamment dans une lettre, datée de Sorrente, adressée à M. de Kergorlay, sorte de confession de ses hésitations d'écrivain. Il note (en 1850) :
« J'ai souvent cherché depuis quelques années. . . quel sujet je pourrais prendre, et jamais je n'ai rien aperçu qui me plût complètement ou plutôt, qui me saisît. » Et déjà en 1840, à F. Buloz, il écrivait :