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Sur la paresse : à F. Buloz

dant son désœuvrement, elle avait remarqué une boutique de quincaillerie qui lui semblait la plus belle du monde; il y avait là des petites casseroles brillantes, et quelques-unes étaient si mignonnes, que sûrement c'étaient des casseroles de poupées! Il y avait aussi des passoires, dont les formes étaient étranges, des moules, des cafetières, et des bouillottes de cuivre pansues et luisantes, qui s'alignaient sur le trottoir par rang de taille, et en flûte de Pan. Tout cela tentait l'enfant, et chaque fois que l'on passait devant la boutique, elle tirait son père par la main. Pour en finir, F. Buloz acheta une cafetière, qu'il donna à sa fille. Alors Musset rit, et dit à son ami : c< Mon cher, vous avez une fille, qui me semble avoir des dispositions bien déplorables pour les joies du ménage! »

Le second souvenir datait de moins loin, ce Une fois, me disait ma mère, il y avait un dîner à la maison, je m'étais faufilée dans la salle à manger pour tâcher de pincer un petit four, avant qu'on ne desservît; mais je m'arrêtai interloquée, car il y avait encore un convive attardé dans la pièce, un homme blond, beau, qui me sembla d'abord tout jeune, et à qui je trouvai l'air las et épuisé, après l'avoir regarde plus attentivement : je le verrai toujours, il tencrit un verre, et il buvait lentement, la tête renversée en arrière, sa main tremblait h c'était Musset*. »

1. C'est sans doute à ce dîner, qu'Alfred de Musset avait vio

L'image de ce Musset vieilli, dont la main tremblante tient un verre, n'est-elle pas saisissante? Entre celui-ci et le blond Cœlio, auréolé de grâce et de jeunesse, poète de la légende, des années ont coulé; la vie, si belle pour lui au début, l'a fait souffrir et blasphémer, et puis, dans sa vie une femme a passé : — est-il besoin de la nommer?

Il la rencontra pour la première fois à un dîner offert à ses rédacteurs par F. Buloz, dîner qui eut lieu chez Lointier, et non aux Frères Provençaux, comme on l'a tant de fois écrit. Depuis, tout les réunit, le hasard, leur désir, et enfin, leur destinée : on n'échappe pas à sa destinée.

Il est aussi difficile de séparer leur histoire, à cette époque, que de la séparer de celle de la Revue... F. Buloz joua souvent ici le rôle de confident et de mentor, peu écouté, il est vrai ; il aimait fort les deux antagonistes, et les blâmait fréquemment tour à tour; mais ils trouvèrent en

lemment scandalisé madame Scribe., — Il y avait eu, parmi ces dames, un mouvement d'indignation, elles avaient même esquissé une retraite...

On parlait de Rachel, et de la sœur de Rachel, Sarah, que ces dames se refusaient à trouver jolie. Quelques-unes s'expliquaient môme difficilement l'engouement des hommes à son endroit :

— Qu'a-t-elle de si séduisant, s'écria honnêtement madame Scribe, son visage, môme, est insignifiant?

— C'est possible, madame, tonna Musset, mais quand elle est couchée, et qu'on soulève la couverture... ce qu'on voit, ce qu'on voit!

Il y eut un petit scandale. Enfin madame Buloz intervint, et changea le sujet de cette dangereuse conversation.

lui cette chose rare et précieuse : un ami, car c'est à lui qu'ils eurent recours, quand leur amour sombra dans la détresse...

L'annëe 1833 avait apporté à la Revue la collaboration de George Sand.

Sa gloire se levait à peine. George habitait depuis peu de temps Paris, sur le quai Saint-Michel, dans un modeste cinquième, avec sa fille Solange. Elle commençait à écrire, sous le patronage un peu rude de Delatouche, rédacteur en chef du Figaro, et disait : « Si j'avais 1 500 francs de plus par an avec ma pension, je ne demanderais plus rien au ciel, — pas même une barbe*. »

En attendant, habillée en homme, elle court Paris avec ses amis, Delatouche, Sandeau, Alphonse Fleury; elle mène une charmante vie de jeune étudiant; elle a laissé au loin, dans le Berry, le fâcheux Dudevant; elle se grise d'air et de liberté... De taille moyenne, plutôt petite, le teint mat, le menton un peu fuyant, les autres traits... mais les autres traits ne comptent pas, tout est absorbé dans cette figure de femme par les yeux : ils occupent, ils poursuivent, ils inquiètent : ils sont immenses, noirs et impassibles ; les cheveux admirables.

Elle dit souvent d'elle-même qu'elle n'a pas de conversation, qu'elle est bête. La vérité est qu'elle est souvent absorbée, alors son regard

i. Histoire de ma vie.

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(lovient fixe, et elle a ce regard, lourd et superbe, (ju'Homère attribue à Junon : Mpa BoôiTriç. Ma mère, qui Tavait bien connue, ne se rappelait pas l'avoir vue habillée de cette redingote à la propriétaire, qui la travestissait^ ; elle se souvenait, au contraire, d'une George Sand, très féminine, très séduisante aussi. Elle la revoyait le soir, à la Revue, dans le salon étroit que présidait, de la cheminée, un Esculape de bronze; elle la revoyait avet des « anglaises » noires, et de fins souliers de satin, brodés de perles de couleur ; elle représentait, aux yeux de la petite fille, une élégance qui lui semblait un peu Espagnole, et qui l'éblouissait.

Mais, lorsque la bonne avait oublié de fermer la porte du salon, cette Espagnole se levait vivement, la fermait avec énergie, et appelait la bonne « sacrée bigresse ! »

George Sand, — M'"'' Sand, comme on l'appelait rue des Beaux-Arts, — fut la grande amie. En parlant de Loève-Veimars, on a dit : ce II fut avec Planche et Musset une des trois prédilections du cercle intime, étant admis que George Sand plane au-dessus! » On lira plus loin une partie de la charmante correspondance de l'écrivain et de M""' François Buloz. Celle-ci était souvent chargée de missions délicates auprès de George Sand : elle plaidait gentiment et bravement les causes de son mari.

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