‹ François Buloz et ses amisChapitre 181 sur 212 · Collection S. de Lovenjoul F. I. Inédite · texte numérisé non relu

Collection S. de Lovenjoul F. I. Inédite

imtf

S<v.:i. ^cU <c6vA^^^v ^%\'^

Portrait de (jeokge Sand, d'après le croquis d'A. de Musset.

(Collection S. de Loveiijoul)

stiipides »... et elle trouve que la mer à Marseille ressemble à la mare aux canards de Nohant! Pour émouvoir Lélia, il faudra les beaux jardins de Gênes ^ et plus encore, les Palais dorés de Venise, ses étroits canaux silencieux, où glissent les gondoles noires; ces gondoles qui ressemblent — c'est elle qui le dira — à des cercueils...

Les voyageurs arrivèrent à Venise le 19 janvier; à peine remise des fièvres qu'elle avait contractées à Gênes, G. Sand travailla. Bientôt elle tomba de nouveau malade, et Musset à son tour. C'est alors qu'elle écrivit à F. Buloz les lettres qui suivent, conservées soigneusement rue des Beaux-Arts, et rue Saint-Benoît, et qu'on appelait les Lettres de Venise.

Ce n'est jamais sans émotion que je touche à ces Lettres de Venise ! ^ Leur mince papier jauni, plié tant de fois, et éraillé, renferme un parfum de fièvre et d'angoisse. On voit que la femme qui a tracé ces lignes pâlies était tremblante : son écriture même est incertaine, s'arrête soudain, et reprend brusquement, hachée, et

1. Casimir lui-môme remarquait sa froideur, car il lui écrivait de Nohant le 20 janvier 1834 : « Je vois avec peine que Ion imagination ne soit pas aussi délicieusement flattée que tu l'avais espéré dans tes projets de voyage. Tu vois d'un oeil froid et Iranquille et pour ainsi dire avec les yeux d'une bonne philosophie, les monuments, les sites, et le luxe en tout genre, qui a fait palpiter tant de cœurs, etc. »

2. Quelques extraits de ces lettres ont été publiés par M. S. de Lovenjoul dans la Vcrilablc Histoire d'Elle et Lui, et par M. R. Doumic dans son ouvrnge : George Sand,

différente... On la sent frémissante, elle a peur, elle se lève vingt fois de sa table à écrire, pour aller vers le lit où lutte son ami, une grande ombre est là, qui le menace.... George Sand se penche, écoute, touche le front du malade, retourne écrire cette lettre, qu'elle a mis neuf heures à écrire; dans son trouble elle perd son style, elle oublie même parfois son orthographe :

4 février.

Lisez quand vous serez seul !

Mon cher Buloz, vos reproches tombent sur moi dans un triste moment. Si vous avez reçu ma lettre, vous savez déjà que jusqu'ici je ne les ai pas mérités. Enfin, depuis quinze jours j'étais bien et je travaillais, Alfred travaillait aussi, quoiqu'il fût un peu souffrant, et qu'il eût de temps en temps des accès de fièvre. Il y a environ cinq jours, nous sommes tombés malades à peu près ensemble. Moi d'une dysenterie qui m'a fait horriblement souffrir, et dont je ne suis pas rétablie, mais qui m'a laissé du moins la force de le soigner, lui d'une fièvre nerveuse et inflammatoire qui a fait des progrès rapides, au point qu'aujourd'hui il est très mal, et le médecin déclare qu'il ne sait qu'en penser. Il faudra attendre au douzième ou treizième jour pour sa vie! Et que sera le douzième ou treizième jour! Le dernier peut-êtrel Je suis au désespoir, accablée de fatigue, souffrant horriblement, et attendant quel avenir?

Gomment voulez-vous que je m'occupe de littérature et de quoi que ce soit au monde, en ce momentci? je sais seulement qu'il nous reste pour fortune

soixante francs, que nous allons dépenser énormément en pharmacie, en gardes-malades, en médecins, etc., que nous vivons dans une auberge très chère. Nous allions la quitter et habiter dans une maison particulière. Alfred n'est pas transporlable, et ne le sera peul-ètre pas d'un mois, en supposant tout au mieux. Nous serons forcés de payer un terme de loyer inutilement, et nous retournerons en France, s'il plaît à Dieu. Si mon malheur va jusqu'au bout, et qu'Alfred meure, je vous avoue que ce qui arrivera après, de moi, m'est assez indifférent. Si Dieu permet qu'Alfred se rétablisse, je ne sais avec quoi nous paierons les frais de sa maladie, et son retour. Les mille francs que vous devez m'envoyer n'y suffiront pas. Et je ne sais comment nous ferons. Ne relardez pas du moins l'envoi de cette somme. Quand elle arrivera, elle sera plus que nécessaire. Je suis fâchée du désagrément que vous avez d'attendre votre publication, mais voyez si c'est ma faute. Si Alfred avait quelques jours de calme, je pourrais bien vite terminer mon travail. Mais il est dans un état d'agitation et de délire épouvantable. Je ne puis pas le quitter un instant, j'ai mis neuf heures à vous écrire cette lettre. Adieu, mon ami, plaignez-moi.

GEORGE

Surtout, pour quelque raison que ce soit, ne dites à personne, à personne au monde, qu'Alfred est malade. Si sa mère l'apprenait (et il suffît de deux personnes pour dire un secret à tout Paris), elle en deviendrait folle. S'il faut qu'elle apprenne son malheur, se charge (|iii voudra de le lui api)rendre. Mais si dau.s quinze», jours, Alfred est

hors de danger, il est inutile qu'elle se désole à présent. Adieu, tout à vous.

Alfred se tourmentait beaucoup hier, pendant sa fièvre, de ce que vous n'aviez pas payé cette dette de 360 francs. C'était une dette de jeu, envers des gens assez grossiers, et qu'il connaît peu. Cela peut Texposer à de mauvais propos de leur part. Et même plus tard à se battre. Je vous en prie, acquittez cette dette. Si j'avais le malheur de le perdre, soyez sûr que j'acquitterais toutes les avances que vous lui auriez faites, et celle-là n'est pas considérable.

Il n'a plus le délire ce matin, mais il est accablé par la fièvre. Je crains qu'il ne soit plus mal. Je suis dans une incertitude affreuse. Il ne veut rien faire de ce que lui prescrit le médecin. Il prétend que ses remèdes lui font du mal ^. D'une part, je crains que le traitement doux que je lui fais suivre, ne suffise pas. De l'autre, je crains que les médecins d'ici ne soient des empyriques qui le tuent. Ah 1 quelle position! Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu?

13 février.

Mon ami, Alfred est sauvé, il n'a pas eu de nouvelles crises, et nous touchons au quatorzième jour, sans que le mieux se soit interrompu. A la suite de l'affection cérébrale, il s'est déclaré une inflammation de poitrine qui nous a un peu effrayés pendant deux jours. Il y avait déjà un crachement de sang, mais les vésicatoires ont fait un très bon effet, et les méde-

1. Musset était soigné par le D' Santini, auquel succéda l'illustre Pagello. Alfred Tattet écrivait que Pagello avait remplacé auprès de Musset « un âne qui le tuait tout bonnement ». (Lettre d'Alfred Tattet à Sainte-Beuve. La Véritable Histoire d' Elle et Lui, op. cit.)

cins n'ont plus aucune inciuiétude. Je ne serai tranquille pourtant, que quand cet affreux quatorzième jour sera passé. Alors j'écrirai à sa mère, jus([ue-là une rechute est encore possible, cependant il y a tout à espérer que cela n'arrivera pas. Il est en ce moment d'une faiblesse extrême, et il extravague encore de temps en temps. Il demande des soins continuels, le jour et la nuit. Ainsi, croyez bien que je ne cherche pas de prétexte pour retarder mon travail. Il y a huit nuits que je ne me suis déshabillée, je dors sur un sofa, et à toutes les heures, il faut que je sois sur pied. Malgré cela, je trouve encore moyen, depuis que je suis rassurée sur sa vie, d'écrire quelques pages dans la matinée, aux heures où il repose. Et cependant, j'aimerais bien à en proliter, pour reposer moi-même. Soyez sûr, mon ami, que ça n'est ni le courage ni la volonté qui me manquent. Vous ne désirez pas plus que moi que je remplisse mes engagements. Vous savez qu'une dette me cuit comme une plaie. Mais vous êtes assez notre ami, pour avoir égard à ma situation, et pour ne pas me laisser dans l'embarras. Je passe ici de bien tristes jours, seule, auprès de ce lit où le moindre mouvement, le moindre bruit est, pour moi, un sujet d'effroi perpétuel. Dans cette disposition, je n'écrirai pas des choses bien gaies, et je ne brocherai pas des œuvres légères. Elles seront lourdes, au contraire, comme ma fatigue et ma tristesse.

Ne me laissez pas sans argent, je vous en prie, je ne sais pas ce que je deviendrais. Je dépense vingt francs par jour en drogues de toute espèce. Nous ne savons comment le faire vivre. Il est tellement dégoûté de tout, qu'il faut changer sa boisson à

chaque instant. Les médecins sont au bout de leurs inventions. On lui compose à chaque instant des sirops qu'il demande avec impatience, et dont il est dégoûté après y avoir trempé les lèvres.

J'ai à payer deux médecins, qui font trois visites par jour, et qui souvent, passent la nuit auprès de lui. Pour surcroit de dépense et de malheur, cette maladie nous cloue dans une auberge ruineuse^ que nous étions à la veille de quitter. A peine sera-t-il guéri, qu'il voudra partir, car il a pris Venise en horreur, et s'imagine qu'il y mourra s'il y reste. Pour subvenir à tout cela, je compte sur vos mille francs, et sur mille autres que j'emprunte à M. de la Rochefoucauld. Je reconduirai Alfred à Paris, et comme je n'aurai pour toute fortune que des dettes, j'irai sur-le-champ m'enfermer trois ou quatre mois en Rerry, où je travaillerai comme un diable. De cette manière, vous aurez Jacques dans le temps convenu, et je vous enverrai, avant de quitter Venise, une nouvelle, que vous pourrez mettre dans la Bévue, et qui complétera nos deux volumes avec Meiella. Fiezvous à mes bonnes intentions, et prenez patience. J'ai besoin d'amitié maintenant, plus que de reproches. Je vous prie en grâce de payer la dette d'Alfred, et de lui écrire que c'est une affaire terminée. Vous ne pouvez pas imaginer l'impatience, et l'inquiétude, que cette petite affaire lui cause. Il m'en parle à tout instant, et me recommande tous les jours de vous écrire à cet égard. Il doit ces trois cent soixante francs à un jeune homme qu'il connaît peu, et qui peut s'en plaindre dans le monde. Alfred est très chatouilleux pour ces sortes de choses, et ne

Page 1