Hôtel Roynl Danieli
rêve déjà que soufflets à donner, et coups d'épée à échanger. Vous lui avez déjà fait des avances bien plus considérables, il s'est acquitté, et vous ne craignez pas qu'il vous fasse banqueroute. Si par suite de sa maladie, il restait longtemps sans pouvoir travailler, soyez tranquille, mon travail subviendrait à cela. Faites-le donc, je vous prie, et écrivez-lui vite une petite lettre bien courte, et bien rassurante, que je lui lirai et qui tranquillisera un des tourments de sa pauvre tête ^ Ah! si vous saviez, mon ami, ce que c'était que ce dv^'lire! quelles choses sublimes et épouvantables il disait, et quelles convulsions, quels cris! Je ne sais pas comment il a eu la force d'y résister, et comment je ne suis pas devenue folle moi-même.
Adieu, adieu, mon ami.
Tout à vous,
GEORGE
(Ne parlez pas encore de sa maladie, à cause de sa mère.)
Un peu plus tard, dans une autre lettre, non datée, elle répète : « Alfred est sauvé et va de mieux en mieux, je travaille beaucoup... » Et elle annonce, en eiïet, un manuscrit « assez con sidérable pour faire vingt feuilles d'impression,
1. On voit par celte lettre que la fameuse histoire de la dette de 10 00) francs est réduite à néant. En elTot, on a raconté qu'une dette de jeu de 10 000 francs pesait sur Alfred de Musset, ([u'ii Venise, G. Sand l'avait payée par son travail; tout cela se réduit à la petite sonune de 3()0 francs, que F. Hulo/. paya jiour ses amis, (>,t d^nl il ne fut plus question. Nous sommes loin de cette f<orte dette contractée par un homme, payée par une femme, etc.
peut-être plus... Elle envoie Leone Léoni et bientôt André... « que vous recevrez dans huit jours ».
« Il était fini aux trois quarts quand Alfred est tombé malade, mais la triste disposition d'esprit où je me suis trouvée, alors, m'a rendu ce sujet tranquille el pastoral, absolument impossible à traiter. Vous savez qu'on n'écrit pas comme on tourne une roue. J'ai donc fait Léoni en quatorze jours, j'ai passé plusieurs nuits, et je ne me suis pas épargnée. C'est pourquoi je me trouve très insultée par l'impatience brutale de M. Bonnaire^ Des gens comme cela vous verraient crever avec joie, pourvu qu'ils aient mille écus à gagner sur la sueur de vos veilles, et les frissons de votre fièvre. Mais n'en parlons plus. Gela heureusement ne vous regarde pas, je jure bien que sans vous, et l'amitié que vous m'avez toujours montrée, je romprais avec la Revue aussitôt que mes engagements seraient remplis^
Je vous disais donc que vous auriez André dans huit jours, et que vous le publieriez inédit. Quant à Léoni qui est moins long, à ce que je crois, vous devriez tâcher de le mettre en deux ou trois volumes dans la Revue. C'est une chose qui a beaucoup d'action, et qui peut très bien supporter le morcellement.
Quant au paiement, mous nous entendrons à l'amiable.... Je vous prie seulement de m'envoyer mille francs à la réception de Léoni, et cinq cents francs à la réception dAndré.
1. F. Bonnaire refusait de faire de nouvelles avances a l'écrivain (qui avait touché 13 500 francs) avant d'avoir re(.'u ses manuscrits.
Aclion, mon ami, remerciez pour moi Sainte-Beuve (le la part qu'ila prise à mes chagrins, et demandezlui comme un véritable service à me rendre, de corriger les épreuves de Leone Léoni, les fautes d'orthographe, les mots répétés, les phrases anlifranraises, les mots de mauvais goût, etc. Donnezlui plein pouvoir en tout cela.
S'il en est temps encore, faites ces mêmes corrections sur Melchior^ et la Marquise.
Adieu, mon ami, je tombe de fatigue et de sommeil. J'ai travaillé onze heures cette nuit; si je ne tombe pas malade, et j'espère que non, car je me sens très forte en ce moment, je porterai à Paris au mois d'avril le premier volume de Jacques. Il est commencé, et j'y ai travaillé alternativement avec Andréy lorsque j'étais soutirante. Je vous remercie encore de votre intérêt, et je vous quitte pour aller avec M. Tattet au théâtre de la Fenice, où chantent madame Pasta et Donzelli. Je n'y ai pas encore été depuis que je suis à Venise. Je commence seulement à pouvoir quitter Alfred une heure ou deux le soir, pour prendre l'air. Il fait ici un temps délicieux, un clair de lune fantastique comme le style d'Ahasvérus^ et Venise est belle comme Gerdès.
Tout à vous,
GEORGE
Des que vous aurez reçu le manuscrit, veuillez envoyer les mille francs à M. Boucoiran, passage Choiseul, 18».
Alfred Tattet, pendant ce temps, est en effet passé cl Venise, pour voir son ami malade. Il l'a
1, Inédite.
trouvé bien faible, et il écrit à Sainte-Beuve de Florence, après cette visite ^ : c< Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise, et m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration, ce que votre lettre me recommandait avec tant d'insistances.
» J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer quelques distractions à madame Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles.
» Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher monsieur de Sainte-Beuve, Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne cjamme un frère », etc....
Ce jeune homme cctoutdévoué », c'est Pagello. Son personnage, en vérité assez effacé et falot, va changer le cours des choses ; il apportera avec lui le drame et la rupture. A cause de ce piètre Pagello, que de larmes versées, que d'anathèmes, de malédictions, et de serments! Et l'on s'étonne de voir ce paisible et honnête docteur-pharmacien, c( qui ne comprendait rien à Lélia », causer de pareils tumultes. Mais il est venu à son heure, et George Sand lui a prêté toutes les séductions qu'elle aimait : c'est l'histoire habituelle de la pcission. Pagello n'est rien que l'instrument du