‹ François Buloz et ses amisChapitre 183 sur 212 · Le 17 mars · texte numérisé non relu

Le 17 mars

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Destin; pourtant il a inspiré à Lélia une de ses plus belles pa{j;cs : la lettre fameuse dans laquelle elle lui déclare son amour, avec tant d'iin[)étuosité, qu'il en demeura « abasourdi » : « Nés sous des cieux dilîérents nous n'avons ni les mêmes pensées, ni le même lanf2^age : avons-nous du moins des cœurs semblables?... Je sais aimer et souiïrir, et toi, comment aimes-tu? » etc.

On connaît la suite, et la suite aussi de ce malencontreux amour. Si je parle ici, après tant d'autres, de cette aventure, c'est pour y ajouter un document : les contidences que F. Huloz reçut de iMusset, après son retour en France, et qu'il nota, assez curieusement, sur le dos d'une lettre d'Alfred de Vigny. Celle-ci porte le timbre de la poste : juin 1834. Cette lettre est sectionnée en deux parties; l'une a été publiée déjà, l'autre, éj^arée, est restée inédite, elle est maintenant entre mes mains. Voici les deux pièces :

... « à son retour au sujet des recherches qu'on avait faites pour retrouver le docteur. Comme on voit, la confiance avait disparu entre les deux amants; le soupçon tourmentait A. de M.; souvent, il avait surpris des signes d'intelligence entre G. S. et le docteur; il devinait jusqu'au moindre mouvement, et ne ménageait pas G. S. ft Tu es une catin, lui dit-il un jour; tout mon regret, c'est do n'avoir pas mis vingt francs sur ta cheminée, le jour où je t'ai eue pour la pre-

mière fois. » On se ferait difficilement une idée des cris, et de la violen<ie des apostrophes à de pareilles scènes. Mais ce qui faisait le plus grand tourment de G. Sand, c'était l'instinct si profond avec lequel A. de Musset pénétrait le moindre signe, la moindre démarche, ce J'ai en horreur les hommes qui devinent tout, » disait-elle. A. de M. eut bien à souffrir pendant cette maladie; souvent il surprenait des caresses dérobées, de tendres attouchements entre les nouveaux amants. Dès qu'il put se traîner, il se faisait presque porter à un café voisin, et abandonnait la place à l'amour naissant du docteXir^

» Enfin un matin à son lever, il découvrit dans une pièce voisine une table à thé servie encore, mais avec une seule tasse. « Tu as donc pris le thé hier soir? — Oui, dit G. Sand, j'ai pris le thé avec le docteur. — Ah! comment cela se fait-il, il n'y a qu'une tasse? — On aura enlevé l'autre. — Non, on n'a rien enlevé, vous avez bu dans la même tasse. — Quand cela serait! Vous n^ avez plus le droit de vous inquiéter de ces choses-là, — J'en ai toujours le droit, puisque je 'passe encore pour votre amant. Vous devriez encore au moins me respecter, et puisque je pars dans trois jours, attendez ce départ qui vous mettra si à l'aise! »

» Le soir de cette scène, A. de M... surprit

i. Inédite.

G. S., accroupie sur le lit et écrivant une lettre! « Que fais-tu là? — Je lis... et elle souffla la chandelle. — Si tu lis, pourquoi éteindre la chandelle? — Elle s'est éteinte d'elle-même, rallume-la. » A. de M. la ralluma en efl'et. — a Ah! tu lis, dis-tu et tu n'as pas de livre. Dis plutôt, infâme prostituée, que tu écris à ton amant! » G. S. eut recours à ses cris ordinaires, elle voulut s'échapper de la maison. A. de M. la devina : « Tu nourris une pensée horrible; tu veux courir chez ton docteur, me faire passer pour fou (dire que je veux attenter à tes jours). Tu ne sortiras pas, je veux te garantir d'une lâcheté. Si tu sors, je te plaquerai sur ta tombe une épitaphe à faire pâlir ceux qui la liront», lui dit Alfred avec une horrible énergie. G. S. pleura, et se plaignit ensuite de coliques.

y> — Je ne t'aime plus, disait A. à G. S. C'est le moment de prendre ton poison, ou de te jeter à l'eau.

» Aveu à Alfred de son secret sur le docteur; rapprochement. — Départ d'Alfred. Lettres de G. S. tendres et enthousiastes. »

Est-ce bien le même Musset qui dit, méprisant : « Je ne t'aime plus, c'est le moment de te jeter à l'eau », et qui écrit le jour oii il quitte sa maîtresse :

a Rien d'impur ne restera dans le sillon de ma vie où tu as passé. Celui qui n'a pas su t'honorer quand il te possédait, peut encore y voir clair à travers ses larmes, et t'honorer dans son cœur, où

tonimagenemourra jamais. Adieu, mon enfanta»

Et elle répond :

« Adieu, mon petit oiseau...

» Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu'il te pleure presque autant que moi ^. »

Cependant, elle se remet petit à petit au travail ; elle voudrait aussi aller à Constantinople... du moins elle le croit; mais avant de partir, il lui faut « remplir ses engagements vis-à-vis de Buloz ». Elle n'a pas encore touché à André, car il y a bien peu de jours qu'elle a la force de travailler; pourtant : « Jacques est commencé (dis-le à Buloz) », écrit-elle à Musset, et en attendant que le courage revienne, elle « fume des pipes de quarante toises de longueur, et prend pour vingtcinq mille francs de café par jour ». Enfin le 6 mai elle écrit de Venise :

Mon cher Buloz,

Je vous envoie la fin d'André. Je vous l'ai fait un peu attendre, parce que ce roman s'est prolongé au delà de ce que je croyais, et parce que j'ai eu dans la tête des choses un peu plus sérieuses que tous les romans du monde. Rassurez-vous, ce sont des choses qui n'arrivent pas tous les jours dans la vie, et mon travail n'en souffrira plus. Jacques est as.sez avancé, et avant la fin du mois vous en recevrez une bonne partie. Je vous prie de vous entendre

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