‹ François Buloz et ses amisChapitre 23 sur 212 · mars · texte numérisé non relu

mars

brûler les deux pages de vers que j'ai laissées chez elle, il y a quelque temps. » Il craignait la publicité pour ces sonnets, et il disait : « C'est une affaire de pure vanité littéraire, je suis faiseur de vers, c'est mon métier, j'agis par intérêt pécuniaire » ; et, parlant de Vignj^ : « Dites lui, je vous en prie, si vous le voyez, combien j'admire Chatterton, et que je le remercie de tout cœur de nous avoir prouvé que, malgré les turpitudes qui nous ont blessés, dégradés, ou abrutis, nous sommes encore capables de pleurer, et de sentir ce qui vient du cœur. »

S'il n'y réussit guère, F. Buloz essaya toujours de panser les blessures que le sensitif Vigny se plaignait de recevoir des uns ou des autres; et, faut-il admettre, comme on l'a prétendu, que le directeur de la Revue, en laissant librement s'exprimer Gustave Planche sur Chatterton, fut ingrat envers le poète qui avait naguère secondé ses efforts? Je ne pense pas; d'ailleurs, d'autres ont accusé également F. Buloz d'avoir transformé \iX Revue en une société d'admiration mutuelle, où l'on ne glorifiait que ceux qui en faisaient partie... Ces deux accusations, contradictoires, sont égale-' ment injustes : à la Revue la critique était libre. Nous verrons par la suite que F. Buloz se refusa toujours à l'insertion d'attaques plus directes, car il estimait que ces attaques servaient alors des rancunes. 11 est intéressant aujourd'hui de relire la chronique de Planche sur le drame de Vigny.

Le critique y est sévère, plutôt pédant, il place surtout le véritable Chatterton en face du charmant poète malheureux, sorti de l'imai^ination de Vigny : celui-ci seul est intéressant, car l'autre ne Test sruère.

Henri Reeve, à ce propos, écrivait : « Si le caractère du héros eût été maintenu tel qu'il était dans la réalité, il eût été pris sur nature, et nous lui aurions départi notre mépris naturel K » Planche est de cet avis, il remarque aussi que les qualités de l'auteur « appartiennent plutôt au style des livres qu'au style dramatique », il traite le drame de Vigny de « drame inactif... » A-t-il donc tort?... Mais, hélas! Vigny était d'une sensiîTilité extrême, et c'est aussi un de ses attraits... la carrière des lettres ne va pas sans heurts; il faut noter que, dans la suite, le poète d'Eloa se sépara d'Hugo, et aussi de Sainte-Beuve. La critique, les jalousies confraternelles que suscitaient son caractère fier, froissaient l'ombrageux Stello; d'autre part, la longue maladie d'une mère adorée, qu'il entoura d'un dévouement tout féminin, son propre mariage avec une femme sans cesse souffrante, aussi ses amours orageuses avec Dorval, tout ne contribua-t-il pas, dans sa vie, à exaspérer cette trop vive sensibilité?

1. Mémoires d'Henri Reeve, cité par E. Dupuy : Alfred de Vigny.

Plus tard Vigny écrivait, parlant de son héros : « J'écartais à dessein les faits exacts de sa vie pour ne prendre que ce qui la rend un exemple à jamais mémorable d'une belle misère. » Correspondance, 26 juin i839.

En ce qui concerne la prétendue ingratitude de F. Buloz à l'endroit d'A. de Vigny, on verra par la correspondance qui suit, ce qu'il en faut penser : quant à la froideur du poète, il ne me parait pas non plus qu'elle se soit manifestée... Ou plutôt, il me semble que Vigny avait de fréquents accès d'amour-propre blessé, et que les relations, ensuite, reprenaient leur cours. En fait, la confiance et l'attachement réciproques des deux hommes résistèrent à l'absence et aux années.

Un mois après l'incident causé par la chronique de Planche, le poète écrivait à F. Buloz souffrant :

... a Je suis bien fâché d'apprendre votre indisposition, qui, j'espère, ne sera pas longue. La première fois que je pourrai passer les ponts, j'irai m'entretenir avec vous *. »

C'est encore au directeur de la Revue que Vigny s'adressa, lorsque après le discours de M. Charlemagne à la Chambre, le poète se crut accusé par ce dépuipde glorifier le suicide. Indigné derechef, il chargea F. Buloz de publier la protestation suivante, qui parut, en effet, dans le numéro du 1" septembre 1835 ^ :

Page 1