‹ François Buloz et ses amisChapitre 24 sur 212 · Revae des Deux Mondes · texte numérisé non relu

Revae des Deux Mondes

A M. le Directeur de la Revue des Deux Mondes.

Monsieur,

Le public qui a bien voulu écouter quarante fois le drame de Chatterton au Théâtre Français, et le lire depuis, a vu que, loin de conseiller le suicide, j'avais dit : Le suicide est un crime religieux et social; cest ma conviction; mais que pour toucher la société^ il fallait lui montrer la torture des victimes que fait son indifférence. Chaque mot de cet ouvrage tient à cette idée, et demande au législateur, pour le poète, le Temps et le Pain.

Veuillez apprendre ce fait au législateur nommé Charlemagne, qui (le 30 août) vient de désigner mon ouvrage comme enseignant le suicide.

Il est triste de parler pour ceux qui ne savent pas entendre, et d'écrire pour ceux qui ne savent pas lire.

Agréez l'assurance de ma haute considération,

G*"* ALFRED DE VIGNY

La mode des Albums, destinés à recueillir les pensées et poésies des hommes de lettres, sévissait déjà en 1836. Madame F. Buloz, jeune mariée de six mois, avait, elle aussi, son album ; il est sous mes yeux. Habillé de maroquin capucin (le chiffre d'or de la jeune femme : C. B., relève seul la sévérité de cette reliure (( janséniste »), ce précieux livre, qui contient maintes poésies signées de noms illustres : Lamartine, H. Heine, Antoni Deschamps,

G. Sand, A. Dumas, Brizeux, Jasmin, fut aussi entre les mains de l'auteur de Stello. F. Buloz le lui porta un matin, et réclama la collaboration du poète.

Voici la lettre que celui-ci écrivit à F. Buloz, quelques jours après :

Ne doutez pas du regret que j'ai eu de ne pas me trouver chez moi l'autre jour, ni de mon empressement à être agréable à madame Buloz. J'ai mis quelques vers sur son album, mais je ne vous les envoie point, afin que vous veniez les chercher, s'il vous plaît que nous causions pour bien des choses qui nous occupent. Je ne sortirai avant une heure et demie, ni demain, ni samedi, ni lundi.

Agréez mes compliments, et présentez mes respects à madame Buloz, je vous en prie,

ALFRED DE VIGNY

Le sonnet que le poète inscrivit sur l'album de madame Buloz fait allusion à l'exécution de Pépin, Morey et Fieschi, les régicides qui venaient d'être guillotinés. Ce sonnet, qui est d'un romantisme extrême, et pourrait être illustré par Célestin Nanteuil, ou May, figure dans l'édition définitive du Journal d\in poète ^ aux Fantaisies oubliées, sous ce titre « L'esprit Parisien ». — Il a été écrit pour le bal de la mi-carême, au bénéfice des pauvres, en mars 1836

i- A. de Vigny à F. Buloz, 7 avril 1836, inédite.

AurRED DE \ .<;nv, dapres le croquis d'Alfred de Musset.

(Colleclion S. Je l.ovenjoiil)

SONNET POUn LA F^TE DE L'opÉUA AU DÉNI^:Fir,E DES PAUVRES

Esprit parisien! Témoin du bas Empire!

Vieux sophiste épuisé (jui bois, toute-» les nuits, Gomme un vin dont l'ivresse enj^ourdit tes ennuis, Tes gloires du matin, la meilleure et la pire;

Froid niveleur, moulant, aussitôt qu'il expire, Le plâtre d'un grand homme ou bien d'un assassin, Leur imprimant le crâne, et, dans leur vaste sein. Pompant jusques au cœur ta lèvre de vampire,

Tu ris! — Ce mois joyeux t'a livré, trois par trois,

Les fronts guillotinés sur la place publique.

Ce soir, fais-le chrétien, dis, bien haut, que tu crois.

A genoux! roi du mal, comme les autres rois! Pour que la Charité, de son doigt angélique, Sur ton front de damné fasse un signe de croix.

ALFRED DE VIGNY

Avril 1836.

Cette même année 1836, en juillet, Vigny partait pour Londres S il écrivait à Sainte-Beuve le 6 :

« Je pars samedi pour Londres. J'ai besoin de vous voir et de vous embrasser avant de m'embarquer. » Et de Londres, avant de rentrer en France, deux mois après, au directeur de la Revue :

Dites-moi avant que je parte, s'il n y a rien à Londres en quoi je puisse vous être utile ou agréable.

1. M. E.Dupuy dans son remarquable travail sur A. de Vigny écrit : « Un autre voyage dont je souhaiterais qu'on apportât une preuve très décisive, se placerait en 183G » et encore • si ce voyage s'est accompli, il a eu bien peu d'importance ». Voici une lettre de Vigny, qui apporte la preuve décisive — puisqu'il en faut plusieurs, — car doit-on négliger le billet de Vigny à Sainte-Beuve?

En deux jours j'aurai votre lettre, et je serai heureux de vous être bon à quelque chose, à vous, ou à votre fille aînée, la Revue des Deux Mondes.

N'y a-t-il absolument rien qu'elle ignore sur l'Angleterre, et dont il lui soit bon de s instruire? Vous n'avez qu'à m'en écrire.

Quel est donc le nom du traducteur de Siello? Je suis étonné qu'il n'ait pas profité de mon séjour ici pour me montrer son travail. Pensez-vous qu'il y eût perdu beaucoup? J'ai fait demander à Sainte- Beuve par Antony, s'il avait quelque commission à me donner, mais mon bon Antony aura perdu ma lettre entre les moulins à vent et le cimetièrre (sic) de Montmartre. Répétez donc, s'il vous plaît, cette question à Sainte-Beuve, en l'assurant qu'il n'a pas de meilleur ami que moi. J'ai fait honte à M. Baillière* de ne pas avoir Volupté sur sa table. Mettez-le donc un peu plus au courant, et faites qu'on ne lui envoie que de bonnes choses. En vérité nous n'en manquons pas. Je vais revenir dans peu de jours. J'ai beaucoup vu dans ce pays, et j'ai amassé d'ineffables souvenirs.

Écrivez-moi un mot pour que je ne pense pas que vous n'avez point reçu ma lettre. Envoyez la vôtre chez M. Baillière, je l'aurai plus vite qu'à la campagne, j'irai tousles jours à Londres jusqu'à mon départ.

Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de madame Buloz, et croyez-moi bien tout à vous,

Mille compliments de ma part à M. Bonnaire.

ALFRED DE VIGNY^

2 septembre 1836.

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