‹ François Buloz et ses amisChapitre 28 sur 212 · mai, dimanche, inédite · texte numérisé non relu

mai, dimanche, inédite

mon cœur la peine de lire quelques lignes de moi, si j'en avais pu écrire quatre de suite depuis que je vous ai vu. J'ai été malade et garde- malade à la fois, je n'en puis plus. Profîtez-en pour venir me voir, si vous voulez bien, lundi ou mardi. J'ai des choses sérieuses à vous dire, dans votre intérêt, que j'ai plus à cœur que vous ne pensez. Voici encore un grand journal qui a la fantaisie d'avoir de mon écriture, toute mauvaise qu'elle est; son général en chef m'est venu voir, j'ai répondu que mon mariage avec la Revue ne me permettait aucun caprice de ce genre. Est-ce là. de la fidélité? »

De 1835 à 1841, Alfred de Vigny, en pleine gloire, s'enferma donc dans le silence. Déj^ son œuvre dramatique était close, mais il n'avait pas encore écrit ses plus beaux poèmes : les poèmes philosophiques. « Ce n'est pas le moindre mérite de Buloz, a écrit M. E. Dupuy, d'avoir accueilli et, je crois, admiré les Poèmes philosophiques. Mais pour une raison ou pour une autre, on prit l'habitude à la Revue de dauber sur Vigny en son absence, et Buloz ne fut pas le dernier à traiter avec dérision une stérilité que soulignaient certains habitués de la salle de rédaction de la rue Saint-Benoît. »

Je ne sais où M. E. Dupuy a pris ce renseignement. Chez Sainte-Beuve, affirme-t-il; mais Sainte-Beuve n'en dit pas si long : il remarque le rire de F. Buloz, lorsque Vigny lui annonce

qu'il apportera bientôt une quantité de manuscrit qui l'effrayera. « Buloz rit tout haut et ne s'en cache guère. » Quant à dauber sur Vigny en son absence dans les bureaux de rédaction, si on l'eût fait, Vigny l'eut su, et si Vigny l'eût su, susceptible et ombrageux comme il était, ne se serait-il pas séparé de la Revue? Mais cette mauvaise grâce du rédacteur en chef à l'égard de ses collaborateurs, c'est un des clichés volontiers employés à son endroit. Par bonne fortune les lettres sont là*.

Pendant une partie des années de silence où il se renferma, le poète d'Eloa subit la grande crise sentimentale de sa vie : sa rupture, ses ruptures, avec Marie Dorval. C'est alors qu'il « sentit la terre lui manquer sous les pieds ». Le malicieux Sainte-Beuve a écrit : « Il s'était avisé un jour de porter dévotement son cœur et son culte à une personne d'un grand talent, mais des moins préparées à coup sûr pour une telle offrande... l'illu-

1. En 1838 parurent les œuvres complètes de Vigny et, à la Bibliotheca civica de Milan, il existe, à propos de cette publication, une lettre du poète adressée à un directeur de Revue. Est-ce F. Ruloz? Il n'y a pas de suscription à cette lettre :

« Je vous envoie ces livres du fond de mon lit, où depuis dix jours je viens d'être retenu par de violentes douleurs. Ce n'est pas au directeur de la Bévue que je donne mes œuvres, c'est à un ancien ami que ses caprices ne me font point oublier. » Ceci, du 30 janvier 1838. Il semblerait bien que F. Buloz en soit le destinataire? Pourtant, je possède les œuvres que Vigny offrit à F. Buloz; sur la page de garde de Stello, le poète à écrit : • A F. Buloz, témoignage d'ami lié ». Ce témoignage d'amitié ne s'accorde guère avec la lettre de la Bibliotheca Civica.

sion do sa part dura des années. » Le réveil si cruel nous valut, je pense, les plus beaux cris de la Colère de Samsrm\

Ce « parfum de saintes solitudes », ce silence que, par fierté, Vigny aimait, il s'y enferma pendant les vingt-huit dernières années de sa vie. « Ce fut pour lui, dit son biographe, un refuge contre les heurts du monde, une thébaïde impénétrable où il demeura seul en présence de sa pensée^. »

Pourtant, à la fm de cette même année 1838, le silence de Vigny se prolongeant, F. Buloz s'inquiète derechef. Mais Stello n'est plus à Paris : qu'est devenu Stello? Voici sa réponse :

25 décembre 1838, 42 York Street, Portm.in Square.

Mais en vérité, je suis dans un pays fort connu fjMi s'appelle Londres, c'est une grande forge et une belle boutique située au coin de l'Angleterre. Vous aurez pu entendre parler de ce pays-là, et cette ville ^est pas découverte trop nouvellement.

J'y suis depuis le 25 novembre, je n'ai passé qu'un jour à Paris et je suis arrivé tout droit ici avec madame de Vigny dans sa famille. Des affaires

1. L'admirable organisation artistique de Dorval égara Vigny. Comme il s'était évanoui plusieurs fois en écrivant Chatterton, Dorval pleura de vraies larmes en jouant Killy Bell... Crul il voir en elle une autre Kittyl Au début do cette passion, il^étail si respectueux avec l'artiste qu'un jour elle lui dit en le regardant dans le blanc des yeux : « Quand les parents de monsieur le Comte viennent-ils me demander ma main? »

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