‹ François Buloz et ses amisChapitre 32 sur 212 · Le Journal d'un poète · texte numérisé non relu

Le Journal d'un poète

Madame de Vigny, la femme du poète, était fort obèse dans son âge mûr. On me dit aussi qu'elle était d'un esprit assez ordinaire: mais Vigny lui témoigna toujours une déférence et un respect profonds : il écoutait religieusement ses moindres propos. Quand elle fut malade, il ne laissait à personne le soin de la transporter dans les bras, d'une chambre à l'autre. Ce respect des femmes, ces façons un peu cérémonieuses même qu'il prenait volontiers avec elles, c'est un des caractères du poète. Ainsi, quand sa filleule, qu'il aimait tendrement, eut cinq ans, il ne la tutoya plus, et lui baisa la main plutôt que de l'embrasser comme il l'avait fait jusque-là; l'enfant, très choyée d'autre part, demeura interdite. Dès lors son parrain lui imposa.

Même dans sa jeunesse, cérémonieux, silencieux, déférent, tel est Vigny avec les femmes. Sa mère ainsi l'éleva, et le petit carnet si précieux qu'elle lui remit lorsqu'il s'engagea en 181i, est rempli de conseils plus austères que tendres : « Que mon fils gagne lui -même ses grades : ni son père, ni moi, ne ferons rien pour l'y aider. » — Je cite de mémoire, mais tel est à peu près le texte de l'un des avertissements de madame de Vigny à son fils! Pourtant, le dévouement de ce fils fut extrême; on se rappelle les tendres soins qu'il prodigua si longtemps à sa mère malade, et son désespoir devant ce lit de mort : son Journal en témoigne : ce Quand son sang coule, mon sang

souffre; quand elle parle et se plaint, mon cœur se serre horriblement... » et encore : « 27 mars, jour de ma naissance : je l'ai passé à écouter et regarder ma mère dans son lit de douleur. Il y a trente-six ans, elle y était pour me donner le jour, qui sait si elle n'y est pas pour quitter la vie? »

En janvier 1850, Alfred de Vigny fut assez gravement malade d'une fluxion de poitrine; il en prévint son ami Busoni :

« Je suis au lit et assez affaibli par le sang que Ton m'a tiré. »

F. Buloz ignorant la maladie du poète lui écrivit pour lui parler de la Revue; le 5 février Vigny répondait :

J'allais précisément vous écrire car je pensais que ceux de mes amis dont me parlent vos lettres auraient eu récemment une bien bonne occasion de me prouver leur amitié. Depuis le 5 janvier je suis au lit, et à peine rétabli aujourd'hui d'une fluxion de poitrine et d'une fièvre très violente. Pendant plusieurs jours, j'ai été en danger. Je pense que vous l'avez ignoré tout h fait comme eux.

Vous êtes bien bon de vous faire des reproches, vous n'êtes nullement coupable envers moi, car j'ai des volumes de lettres de vous qui me rappellent cette Seconde Consultation, et loin de vous les reprocher, je vous en remercie, et j'ai toujours senli parfaitement que cette insistance était après tout une marque d'estime et même d'attachement. Ce sont ces sentiments-là qui sont les véritables, et doivent demeurer durables entre vous et moi.

Ils suffisent bien à eux seuls pour me décider à de nouvelles publications.

Je suis loin d'oublier la Revue, car il ne se passe pas trois mois sans que je refuse d'écrire ailleurs, en donnant pour raison que la Revue des Deux Mondes, dont je suis un des premiers fondateurs, a toujours été, et sera toujours mon organe.

La dernière fois que je vous ai vu chez vous, nous étions, ce me semble, plus en accord que jamais, il y a deux mois environ. J'oublie si peu notre arrangement de la suite de Stella, que je vous ai écrit longuement de la campagne l'année dernière vers le 28 février. Relisez cet^e lettre dont vous me parlez si vous l'avez encore, et vous verrez pour quelles raisons je me félicitais de ce que vous, M. Bonnaire et moi, avions alors renoncé à cette publication; j'en aurais des regrets et presque des remords aujourd'hui. La Revue combattrait cet ouvrage, elle aurait raison et je crois que je l'y aiderais.

Si vous voulez venir me voir vendredi, ou samedi, ou dimanche, je vous attendrai ces trois jours-là depuis deux heures après-midi jusqu'à six heures du soir. Nous parlerons dans ma cellule du passé, du présent et de l'avenir avec un peu de calme et de silence.

Tout à vous,

ALFRED DE VIGNY*

M. E. Dupuy a écrit (car il faut revenir souvent à l'étude de M. Dupuy sur Vigny) que F. Buloz préférait recevoir Vigny chez lui, plutôt que de visiter le poète, car le directeur de la Revue

i. Inédite.

c< entendait rester sur son terrain ». « Sur son terrain il était inexpugnable », disait aussi H. Blaze. M. Dupuy semble voir là toute une politique? Il est assez compréhensible que le directeur de la Bévue, si absorbé par son travail, aimât mieux attendre chez lui le poète.

En 1854, F. Buloz obtint de Vigny la Bouteille à la me}' qui parut dans le numéro du 1" février *.

Deux ans après, en mai, Vigny souffrant écrivait à son directeur :

Comme je ne peux pas encore sortir, et que les douleurs que j'éprouve des suites de cette blessure me retiennent encore chez moi et souvent au lit, je vous envoie ce billet et ne puis vous rendre encore la dernière note que vous m'avez faite.

Je le regrette pour les choses que j'avais à vous dire et dont j'ai été empêché par la présence d'une autre personne...

Si vous pouvez revenir à présent, puisque l'enfantement de la Revue du l'-''" mai vous laisse un peu de repos, vous savez que vous me trouverez à la même place depuis une heure après-midi jusqu'à une heure après minuit...

Si vous avez une heure à vous, faites-la-moi connaître, et venez la perdre avec un invalide qui souffre jour et nuit.

Tout à vous,

ALFRED DE VIGNY

Vendredi 2 mai 1856.

1. Ce numéro contient aussi la Po;'sl<^ des races celtiques, d'Ernest lUinan, et une élude de V. Cousin sur la Marquise de Sablé et La Rochefoucauld.

Voici la dernière lettre du poète à F. Buloz, du moins la dernière que j'ai entre les mains. Certes, il doit en exister d'autres. Mais, où sontelles? Celle-ci est de juin 1857, — et Vrigny n'est mort qu'en 1863.

24 juin 1857, mercredi.

En vérité, quand j'y réfléchis, je commence à penser que je devrais croire à votre amitié plus que je ne Tai fait jusqu'ici, car vous avez pour moi toutes sortes d'ambitions, qui ne me sont point venues à l'esprit.

Si vous me parliez d'autre chose que de ces chimères, j'irais plus souvent vous voir, mais vraiment vous revenez bien souvent sur ces châteaux eu Espagne, que vous bâtissez à vous tout seul, et dont la chute vous étonne toujours.

Je ne sais point parler de ces choses, et j'aurais, au contraire, beaucoup à discourir sur les bellesleilres, qui m'occupent avec une passion toujours croissante, quoique silencieuse en apparence.

Les hautes régions de Tart ont été obscurcies par bien des écrits récents, et ce serait un devoir que d'y porter la lumière. J'irai samedi ou lundi vous en parler le matin.

Il ne me paraît point facile d'aller voir cet être abstrait qu'on nomme la Revue, et ce n'est point ce que je veux faire; j'irai vous voir vous-même, et vous seul, et ce sera avec grand plaisir.

Je viens d'être un garde-malade très inquiet pendant un mois, et un peu souffrant moi-même de cette fatigue.

Tout à vous, 1. Inédite.

ALFRED DE VIGNY*

Que pense-t-on après cette lecture-là des « mauvaises relations » que Vigny aurait eues avec Buloz?

Le directeur de la Revue fut fidèle au souvenir du grand poète. Henri Blaze relate au sujet de la succession d'Alfred de Vigny à l'Académie française, une assez plaisante anecdote, qu'il me faut bien reproduire ici. Elle nous donne une médiocre idée du goût littéraire qui régnait dans les ce hautes sphères » de l'administration Impériale.

Donc, au fauteuil de Vigny, il y a un « candidat de la Cour », et on craint, en haut lieu, l'opposition des académiciens, amis de la Revue. Mérimée est tout désigné pour servir d'ambassadeur, entre la Cour et la Revue-, il accorde à F. Buloz c< la nullité du candidat », mais il lui demande de (( taire l'hostilité de la propagande » qu'on redoute. Bref, il obtient de F. Buloz que celui-ci verra le ministre, M. Fould.

H. Blaze est à la Revue quand F. Buloz revient de cette visite, « exaspéré et la mort dans l'âme ». Voici le dialogue qui s'engage entre les deux beaux-frères, celui qui est exaspéré, et celui qui voudrait lui rendre le calme....

— Non, s'écrie F. Buloz, ce que j'ai entendu là dépasse tout, c'est à vous confondre !

— Calmez-vous d'abord.

— Figurez-vous un homme qui nous reproche d'introduire la politique dans cette élection, et lorsque je défends nos amis, et que je lui déclare

que la politique n'est pour rien dans cette aiïaire, et qu'il devrait plutôt s'en prendre àr l'insuffisance littéraire de son candidat, savez-vous ce qu'il a l'audace et le cynisme de me répondre, ce ministre de l'Empereur?

— Dites.

— Il croise les bras, me regarde bien en face, et d'un air tout jovial nous décoche à tous ce compliment : « Voyons, mon cher monsieur Buloz, soyons juste, je ne prétends pas non plus surfaire à vos yeux mon protégé, mais en revanche vous m'accorderez que cela vaut toujours bien M. de Vigny \ »

Il est fort heureux qu'autrefois, la plupart des rédacteurs de la Revice aient vécu à la campagne, comme George Sand, voyagé comme Marmier, ou connu l'exil comme Edgar Quinet. Que de belles, de curieuses pages perdues, si leurs destinées eussent été sédentaires! C'est dans sa correspondance avec les absents, qu'on voit nettement l'union établie entre le fondateur et ses collaborateurs, l'intérêt qu'il prend à leur vie et à leurs travaux, ses efforts pour les intéresser à leur tour aux progrès de la Revice. Souvent les rédacteurs passent des mois au loin, les lettres contiennent alors de précieuses confidences; comme au cours d'une conversation, les sujets les plus divers y sont minutieusement traités; ainsi l'éloignement sem-

1. H. Blaze, Mes souvenirs de la Revue des Deux Mondes, déjà cité.

blait moins sensible, et la distance moins grande. PourF. Buloz, Edgar Quinet fut un ami. Comme Sainte-Beuve, il s'attacha personnellement à la fortune de la Revue, il l'avait vue naître; la souhaitait prospère, et quand il le pouvait, s'employait activement à lui attirer les collaborations les plus brillantes, comme celles de Lamartine et de Miclielet... il écrivait au fondateur de la Revue en 1834 :

Personne* ne vous est plus attaché que moi et n'apprécie davantage l'éminent service que vous rendez à la cause, aujourd'hui si délaissée, des idées et du véritable art. Ne vous laissez pas aller au découragement du moment, vous êtes trop utile pour qu'il vous soit permis de désespérer. Je voudrais que vous puissiez avoir quelques jours de repos, j'ai à votre service, quand vous le voudrez, une maison de campagne avec un cheval et des bois.

Vous recevrez bientôt une partie de ce que vous me demandez.

Adieu et bon courage, nous sommes tous dans la lutte, il est juste que vous y soyez aussi. Ne nous séparons pas, et restons ensemble jusqu'à la fin, pour voir comment cela finira.

Tout à vous,

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