‹ François Buloz et ses amisChapitre 37 sur 212 · Ghassin, Edgar Quinet · texte numérisé non relu

Ghassin, Edgar Quinet

y ramène! » Tout cela est pompeux et grandiloquent, comme l'est l'époque de Ledru-Rollin, autre apôtre. Les années d'exil sont presque les plus fertiles pour Quinet. S'il écrivit alors les EsclaveSy poème dédié par l'Exil aux Exilés, il revint aussi à ses travaux d'histoire qui, actuellement encore, sont d'un vif intérêt.

Sur Quinet poète, on connaîtra plus loin l'opinion de Sainte-Beuve. Je ne crois pas me tromper, la lettre qu'on va lire concerne la pièce de vers intitulée le Rhiriy qu'Edgar Quinet dédia à Lamartine, et qui est une réponse à la Marseillaise de la Paix K

Mon cher Buloz,

Ma pensée vraie sur les vers de Quinet est qu'ils sont beaux, et même, sauf quelques mots vagues et impropres, très beaux d'un bout à l'autre d'inspiration et d'exécution. Mais une autre partie très vraie de ma pensée, c'est que de tels vers lyriques ne sont bons à être lus, et sentis, que des poètes dans un livre de poésie, et pas dans une Revue, où tout ce

1. Musset, indigné du ton de cette Marseillaise de la Paix, y répondit dans la Revue de Paris :

Nous l'avons eu votre Rhin allemand, Etc.

11 choisit cette Revue non pas, comme l'a affirmé Madame de Janzé, parco que « M. Buloz avait craint que sa grande Revue perdît de ses lecteurs en Allemagne » ; mais parce qu'ayant écrit sa poésie le 1" juin, immédiatement après la lecture des vers de Lamartine, Musset ne voulut pas attendre au 15 juin, et préféra donner les siens à la Pevue de Paris qui paraissait le 9. (Voir biographie d'Alfred de Musset à ce sujet).

qui environne est en désaccord. Que dirait-on d'un poète qu'on lirait tout haut dans un café, si bien composé qu'il fût, entre un article de critique et une nouvelle amusante? (de Musset par son style net et nerveux rachète ces inconvénients).

Cependant, tout en m'expliquant ainsi que ces vers ne vous plaisent pas beaucoup, et ne vous paraissent pas devoir obtenir grand succès, je crois que pour ne pas désobliger Quinet, et sans compromettre votre Revue, vous les pouvez insérer, n'en attendant pas grand succès, mais certain que les poètes qui prendront la peine de les lire avec attention, en jugeront la poésie et le style grandioses et beaux, sauf les défauts.

Tout à vous,

Je me suis permis une correction à un endroit.

D'après cela, le poème du Rhin ne semble pas avoir plu à F. Buloz. Pourtant j'y ai relevé quelques belles idées, si la forme n'est pas impeceable.

A Lamartine qui proclamait :

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières. Qui bornent l'héritage entre l'humanité; Les bornes des esprits sont leurs seules frontières, Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où sa langue répand ses décrets obéis!

Chacun est du climat de son intelligence. Je suis concitoyen de toute âme qui pense, La vérité, c'est mon pays !

Quinet eut le counage de répondre :

Ne livrons pas sitôt la France en sacrifice A ce nouveau Baal qu'on appelle unité.

LES prp:miers colla borate uns. 77

Sur ce va^'-ue bûcher où tout vent est propice Ne brûlons pas nos dieux devant l'humanité.

Si patrie est un mot inventé par la haine, Tente vide en lambeaux, que l'amour doit ployer; S'il faut des nations briser la forme vaine, Arrache donc aussi la famille au foyer I De tout champ limité condamne la barrière. Maudis le jeune hyme^, dès que son temple est clos; Au lare domestique interdis la prière.

Tous ensemble, au hasard, mêlant notre poussière, Fraternisons dans le chaos *.

Quoi qu'il advienne de Quinet poète, son œuvre d'historien me paraît plus durable, et on peut relire avec fruit ses études sur V Allemagne et l'Italie, sur les Roumains, sur les Pays-Bas, et Marnix de Sainte-Aldegonde, etc.

En 1853 -, au sujet de Marnix, il écrivait au Directeur de la Revue :

« Le moindre travail que j'ai eu à faire a été d'apprendre le hollandais; et les Français *se moqueraient de moi, s'ils savaient le scrupule et la conscience que j'ai mis, pour retrouver une ligure tout à fait elîacée de l'histoire. Je n'ai pas la prétention que dans un travail aussi étendu,

1. A propos de Napoléon Sainte-Beuve avait écrit dans la Bévue des Deux Mondes :

« Le poète guerrier à opposer aux Uhland et aux Koerner, c'est M. Quinet. » 11 reprochait déjà d'ailleurs au poète ses « fumeuses images ».

Cependant, dans Napoléon, il en est de fort belles :

...Et la nuit a dit aux étoiles.

L'étoile au màt, le màt aux voiles, La voile au flot, le Ilot au bord :

Est-il vrai, dites, qu'il est mort?

2. Bruxelles, 27 novembre 1853, E. Quinet à F. Buloz. Inédite.

tout le monde soit d'accord avec moi sur chaque point, mais vous pouvez au besoin dire hardiment une chose, en note si vous le voulez, c'est •que la Revue comble par ce travail un vide dans V Histoire littéraire politique et religieuse. Le nom de Marnix ne se trouve dans aucun ouvrage historique de notre temps, pas même dans le dictionnaire de Bouillet; pour retrouver ce fragment d'histoire je me suis appuyé sur les publications officielles faites de nos jours par les gouvernements belge et hollandais; sur les ouvrages disséminés et presque introuvables de Marnix (français, hollandais, latins); sur les manuscrit^ des archives de Belgique, et de la Bibliothèque de Bourgogne, etc. En même temps que j'ai écrit la vie de M«ni?ic, j'ai écrit, d'après des documents nouveaux, V Histoire de la fondation de la République des Provinces unies. Si vous mettez ce travail en lumière, comme vous savez si bien le faire, je crois en toute sincérité que vous ferez une œuvre nécessaire et honorable, car MarniXy que pas un Français ne connaît, appartient surtout à la langue et à la littérature françaises, il convient ce me semble à la Revue de combler des vides si extraordinaires; pour moi je viens de vous consacrer cinq mois de ma vie... »

Bien qu'ils fussent historiens tous deux, rien n'est plus éloigné de l'œuvre de Quinet, que celle d'Augustin Thierry. Autant la première est romantique, subjective, et souvent trahit le polé-

miste, autant celle d'Augustin Thierry est sereine, et consacrée uniquement à l'étude du passé.

Quinet se rapprocherait par certains côtés d'Hugo; il en a parfois la fougue, l'amour des mots sonores et retentissants, la poésie aussi. Sa nature véhémente l'entraîne souvent au delà des pures régions de l'histoire, vers celles de l'imagination la plus magnifique. Au lieu des récits imagés de Quinet, A. Thierry nous en donnera d'autres, patiemment étudiés, écrits avec le souci d'une exactitude scrupuleuse, émouvants de vérité et de grandeur. A l'école des Philosophes qui le précéda, et qui chercha trop dans le passé « non la réalité des faits, mais les preuves à l'appui de tel ou tel système », A. Thierry opposa l'étude sérieuse des textes originaux, et des monuments. Son œuvre est donc celle d'un novateur ^ Songez que cette œuvre a succédé à celle de l'abbé Mably, qu'Augustin Thierry entreprit la sienne en 1817, avant l'Histoire de Sismondi (1821) et les Essais de Guizot (1822). Les admirables études documentaires d'A. Thierry ont véritablement ouvert la voie aux Gabriel Monod de l'avenir. Remarquons toutefois que ces études ne sont ni monotones, ni austères : l'historien voulut faire à la fois « de l'art et de la science » ;

1. îl s'intitule lui-môme un réformateur quand il écrit : « Guerre aux écrivains sans érudition qui n'ont pas su voir, et aux écrivains sans imagination qui n'ont pas su peindre » {Dix ans d'étadcs 'historiques. Préface.)

de charmants tableaux les éclairent à 'chaque page. Qui ne se souvient, parmi tant de beaux récits, de l'histoire de Galswinthe et de la petite lampe de cristal qui éclaire son tombeau?

Sans doute, à cause de l'infirmité qui l'éprouva, on ne se figure l'auteur des Lettres sur Ihistoire de France qu'âgé, absorbé dans sa méditation, ou penché sur l'épaule de quelque disciple. Pourtant, on me dit qu'Augustin Thierry eut la jeunesse la plus frondeuse et la plus vivante, mais quand il collabora à la Revue — fut-ce sous le patronage de Fauriel? — en 1833, déjà aveugle, il s'était consacré depuis plusieurs années à ses remarquables travaux d'histoire. Au sortir de l'Ecole jNormale, après avoir passé un an comme professeur de cinquième au collège de Compiègne, il devint secrétaire de Saint-Simon, et travailla même avec lui, je crois, à divers ouvrages. Il s'en sépara en 1817. C'est alors qu'il écrivit au Censeur Européen et au Courrier français^.

Pendant qu'il se vouait ainsi à l'histoire, son frère Amédée, plus jeune, débutait comme précepteur des enfants du prince de Talleyrand.

Si Augustin Thierry fréquentait volontiers à cette époque les salons libéraux de la Fayette, deDestutt de Tracy, ou du général Foy, son temps presque tout entier était donné à 1 étude. Il con-

l. Ces divers articles, écrits de iSlT à 1820, réunis et re visés, forment la matière des Lettres sur l'Histoire de France et de Dix ans d'Études historiques.

sacra huit années, à la Conquête de l' Angleterre par les Normands : cette œuvre eut un retentissement considérable.

En 1820, Augustin Thierry connut Fauriel, « l'ingénieux M. Fauriel, en qui la justesse d'esprit, et la grâce de langage, semblent s'être personnifiés », dit-il, et Fauriel fut pour Thierry un maître en même temps que l'ami le plus fidèle. 11 faut relire les pages qu'il lui a réservées; avec quelle émotion le disciple parle de leurs entretiens passionnés, le soir, sur les boulevards extérieurs. « Rarement, dit aussi Thierry, je sortais de nos longs entretiens sans que ma pensée eut fait un pas, sans qu'elle eût gagné quelque chose, en netteté et en décision. »

Mais les travaux de l'historien fatiguaient sa vue et épuisaient sa santé; on ne se donne pas impunément à une telle tâche. Augustin Thierry, menacé de cécité et de paralysie à trente ans, fut aveugle à trente-deux, ce A force de dévorer les longues pages in-folio pour en extraire une phrase, et quelquefois un mot », sa vue s'affaiblit, de plus en plus ; aux brouillards passagers succéda bientôt la nuit. Presque aveugle en 1826, après un voyage de repos, fait en partie avec Fauriel précisément, dans le Midi, il est déjà soumis à cette immense infortune. « Je me remis à suivre ce que je regardais comme ma destinée, et, presque aveugle, je retrouvai tout mon zèle pour de nouvelles études. »

Un jour vint, cependant, où il perdit subite-

ment et complètement la vue. Travaillant avec son frère Amédée, assez péniblement, à la correction d'épreuves, Augustin Thierry, qui habitait alors 23, quai des Grands-Augustins, fut pris subitement de syncope; quand, après un temps assez long, il revint à lui, il était devenu aveugle. A la suite de ce malheur, il dut se servir d'un secrétaire; Armand Cirrel, quelque temps, lui en tint lieu. L'historien a écrit : « La transition toujours si rude d'un procédé à l'autre, me fut rendue moins pénible par les soins empressés d'une amitié, dont le souvenir m'est cher »... c'est tout; pas une plainte, pas d'amertume, pas même de tristesse. Dans toute cette vie, je ne vois qu'élévation d'idées; une seule passion : l'étude; un seul but dans l'ambition : la science.

Depuis cette fatale syncope, l'historien sera dans la nuit, sans espoir de guérison : il fera amitié avec les ténèbres. Mais il semble qu'un pareil malheur, en l'isolant si jeune du reste des hommes, l'ait éloigné aussi des bassesses, des ambitions, et des cupidités humaines. C'est une admirable figure que celle de cet homme, que Chateaubriand a nommé Y Homère de V Histoire, et en effet, comme le Poète, il habita les régions sereines, et sa vie est le plus bel exemple de travail et de foi.

On m'a dit qu'Augustin Thierry était de caractère enjoué, et qu'il avait des traits charmants; son regard limpide ne trahissait pas son infirmité;

en le voyant, en l'écoutant, on ne la devinait pas. Il épousa^ en 1831, la fille du contre-amiral de Quérangal, qu'il rencontra chez son frère, Amédée Thierry, alors préfet de la Haute-Saône.

A la Revue des Deux Mondes, l'historien a publié les Nouvelles Lettres sur Vhistoire de France^ y et aussi une série d'études sur le Tiers Etat. Son frère Amédée y apporta le Monde romain et le Monde barbare, travail considérable, qui coutient V Histoire d'Attila; les Récits de V Histoire romaine au IV et P siècles, etc.

Pendant que le frère cadet donnait ainsi ce que l'aîné appelle « une moitié des prolégomènes de l'Histoire de France », ses origines celtiques, les migrations gauloises, la Gaule sous l'administration romaine, etc., l'aîné entreprenait de constituer l'autre moitié : Les Origines germaniques et les grandes invasions... H se réjouissait de cette association fraternelle, quand un « obstacle » plus fort que lui l'arrêta. Déjà aveugle, Augustin Thierry fut menacé de paralysie, « des souffrances aiguës » l'assaillirent, puis le déclin de ses forces : il dut s'avouer vaincu'.

J'ai sous les yeux une lettre d'Augustin Thierry,

1. Elles parurent en volume sous le titre : Récits des Temps mérovingiens.

2. Augustin Thierry ne laissa pas d'enfants, mais le fils d'Am«';dée Thierry continua cette glorieuse lignée. Il fut cet autre G. Augustin Thierry, mort récemment, collaborateur fidèle de la fievue des Deux Mondes, érudil passionné. J'aurai l'occasion de parler quelque jour de ce dernier, que j'ai connu, admiré, aimé.

timbrée de Vesoul : 13 avril 1831 de son début à la Revus;^ la let premiers travaux, et aussi ceu:

dont il propose un roman. L'hist

c( .... Je suis extrêmement sen sèment avec lequel vous avez ac proposition.

» Les morceaux historiques narlé, doivent servir à complél édition de mes Lettres sur mis Je vais m'en occuper immédiate mier article que vous recevrez ture, aura pour titre : Une insurre< en l'année 59 i,

» Ma femme est plus avancée qi d'ici à quelques jours, vous en ments d'un roman intitulé Phili

» Nous avons choisi des more eux-mêmes de l'intérêt, comi mœurs et de caractères; je cro trouverez spirituels, et finement les titres :

» l*" Le salon de madame Nec

» 2" Le souper et l'escalade.

» 3° Un aristocrate malgré lui.

Le premier article d'Augustin effet le l^*" août suivant, mais s Enfants de CLother. Quant au ron il fut Dublié en iuin et octobre.

trop de longueurs à celui-ci, et Augustin Thierry voulut consulter à ce sujet Sainte-Beuve ^

Voici l'avis de Sainte-Beuve sur le roman de madame Augutin Thierry :

Ce 19.

Monsieur*,

J'ai bien à vous prier d'abord de m'excuser pour le long retard que j'ai mis à répondre à votre aimable lettre; mais je me suis trouvé si occupé d'un article à faire pour le dernier numéro de la Bévue, que mes dix derniers jours ont été absolument confisqués.

J'ai moi-même éprouvé bien des fois dans ces années, le regret de n'avoir pas fait et cultivé votre connaissance. Vos livres m'ont appris tant de choses, et ont ouvert à moi et à tous les hommes de cet âge, tant de perspectives nouvelle^ et inattendues, qu'ils ont dû faire naître une grande reconnaissance pour l'auteur, augmentée encore de tout ce qui s'est ajouté de douloureux et d'attachant dans sa destinée. Avec quel intérêt, mêlé d'admiration, n'ai-je pas lu et n'avons-nous pas lu toutes vos dernières lettres sur la race mérovingienne? peintures si neuves et si jeunes, d'une réalité retrouvée, et qu'anime un souffle contenu.

Je viens de lire avec attention le manuscrit des Trois Sœurs, et je vous dirai avec franchise toute l'impression que j'en ai, tâchant de répondre de mon mieux à votre confiance si obligeante, et de rendre ainsi hommage sincère au talent de madame Thierry.

Tout le commencement me semble d'un intérêt simple, d'une réalité purement dessinée et décrite... Le seul défaut général de cette première partie... me paraît être une réalité un peu longuement, correctement dessinée, sans un je ne sais quoi de poétique et d'idéal, ou du moins pittoresque (quelque part Marie dit: Vous êtes une poule mouillée, et autres mots trop familiers, selon moi^), pas assez de ces traits comme celui-ci : « Elle faisait rêver de clair de lune, d'amour mêlé de larmes et de bonheur sans joie. »

Le dessin continu et la trame sont un peu trop simples, eu égard au développement.

Ceci, adroitement présenté, ne signifîe-t-il pas : « C'est ennuyeux! trop de longueurs! » Sainte- Beuve conseille : « Çà et là, quelques effusions poétiques comme madame du Devant en met quelquefois (et quelquefois de trop), ou bien quelque caprice de description comme Balzac en met à foison, mais discrètement placé sur cette réalité, l'une et l'autre de ces qualités, employées à propos, eussent ajouté à cette calme et fine description de famille, lui eussent donné plus d'émotion et d'efflorescence. » Sainte-Beuve donne là deux exemples difficiles à suivre pour une débutante ; George Sand, Balzac. Nul doute que les c< effusions poétiques » de l'une, et les « caprices de description » de l'autre, n'eussent embelli les Trois Sœurs, et pour la jeune romancière, ce conseil équivaut à ceci : « Soyez George Sand, procédez comme Balzac, et tout ira bien! »

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